A l’image de l’arbre (radicalité des racines, robustesse politique du tronc et diversité des branches) et à l’analogie entre politique et permaculture (pour définir 5 zones de politisation de la décroissance), nous avons ajouté dès la création de la MCD l’image d’un noyau au centre d’une sphère contenant des rayons qui convergent vers le centre.

1. L’image

Pas de noyau sans des rayons et pas de rayons sans un noyau. Pas de commun sans pluralité, pas de pluralité sans commun. Pas d’invariant sans variations, pas de variations sans invariant.

  • Le noyau est le commun idéologique que devrait partager tout.e décroissant.e : ce qui permettrait de justifier le partage d’un nom commun. Ce terme n’est la propriété d’aucune des composantes de la mouvance décroissante. Car « décroissance » n’est pas un « nom propre », c’est un « nom commun ». C’est pourquoi, à la MCD, nous tenons vraiment à ne pas écrire le terme de décroissance avec une majuscule.
  • Pour autant, même si le noyau fournit un cadre commun, cela ne veut pas dire que tou.te.s les décroissant.e.s disent la même chose et qu’ils ont tou.te.s les mêmes positions sur toutes les questions : ces questions sont les rayons qui convergent vers le noyau ; ou : ce sont ces questions qui font rayonner le noyau.

« Chaque thèse exprime, sur l’axe du rayon qu’elle s’est choisi, une même idée centrale ; chacune avance vers le centre. Mais il se peut, dès lors, que deux thèses y aillent en suivant un même diamètre et y aillent donc à l’envers l’une de l’autre. »

Institut de démobilisation (2012), Thèses sur le concept de grève, Lignes, p.15.

2. Pourquoi s’inspirer de cette image ?

Première raison : parce qu’aujourd’hui la décroissance mainstream semble s’engluer dans une alternative tronquée. Soit elle se félicite d’une hétérogénéité comme si elle était richesse alors qu’elle n’est que diversité désordonnée, soit elle tente de ramener la décroissance dans le giron de l’écosocialisme (Jason Hickel) au risque d’un remake d’un anticapitalisme qui a historiquement échoué.

Comment alors renvoyer dos à dos autant le dogmatisme que le relativisme, tant le risque d’une décroissance monodique que celui du morcellement par des décroissances cacophoniques ?

Par la distinction d’un noyau commun et de rayons convergents, on laisse de la place et pour un noyau commun de la décroissance et pour des variations dans les approches, les analyses et les propositions.

Deuxième raison : sur un même diamètre, deux rayons pourtant convergents peuvent être diamétralement opposés.

Une opposition n’est pas une divergence ; comme une controverse n’est pas une polémique.

Quand deux rayons s’opposent diamétralement, cela montre qu’ils n’appartiennent pas au noyau commun de la décroissance.

3. Que trouve-t-on dans le noyau commun ?

Cette image a été trouvée lors d’une discussion au sein du réseau français des monnaies locales complémentaires quand il s’est agi de savoir ce qui rassemblait des projets qui étaient portés par des histoires et des explorations différentes. On s’est alors aperçu que pour expliciter ce que nous partagions tout en respectant les différences, nous devions fournir des réponses communes à 4 questions : C’est quoi ? Pour quoi ? Vers quoi ? Comment ?

Autrement dit, pour cadrer un projet, nous avions besoin d’une définition, d’un fondement, d’un objectif et d’un mobile.

  • Qu’est-ce qu’on fait ?
  • Pourquoi juge-t-on qu’il faut le faire ?
  • Dans quel but ?
  • Comment ce projet peut-il être mobilisateur ?

Faut-il encore que ce cadre puisse fournir une évaluation ; c’est pourquoi chaque élément du noyau peut être qualifié :

  • Une définition claire.
  • Un fondement juste.
  • Un objectif désirable.
  • Un mobile acceptable.

La constellation décroissante ne manque pas de propositions. Mais le diagnostic de la MCD est sévère : ces propositions ne sont (aujourd’hui) qu’un agrégat apolitique.

    1. Pour justifier ce terme d’agrégat, nous nous référons principalement à un article de septembre 2022, Exploring degrowth policy proposals : A systematic mapping with thematic synthesis 1. Cet article est enthousiasmant par son inventaire des propositions qui peuvent se rattacher à la décroissance (lire en particulier l’appendice : Thematic synthesis of degrowth policy proposals). Mais, d’un autre côté, sa « discussion » résonne comme un terrible avertissement : s’il y a bien profusion des propositions, il faut juger qu’elles sont « imprécises » (allusives, mal conçues), peu « pertinentes » (les propositions les plus impactantes sont repoussées à la périphérie de l’agenda au profit de propositions populaires mais accessoires), « négligentes » (des conditions de possibilité de leur faisabilité), diverses plus par « agglutination » que par vue d’ensemble, et surtout « le programme actuel de décroissance est plus proche d’une liste disparate d’ingrédients que d’une recette bien organisée ». Autrement dit, il y a actuellement un brouillard — qui est causé par une mauvaise priorité accordée au faire nombre sur le faire sens — et il constitue un obstacle à la visibilité et à la crédibilité de la décroissance 2.

    1. Pour justifier le qualificatif d’apolitique, nous nous référons principalement au chapitre 4 du livre de l’Atelier Paysan, Reprendre la terre aux machines 3 : « La doxa d’un « changement positif en marche », d’une transition « inéluctablement en route » est tenace et nous étouffe de son apolitisme assourdissant » (page 182).

Notre méthode : cette citation attribuée (à tort) à Bossuet : « Dieu se rit des créatures qui déplorent des effets dont elles continuent de chérir les causes ». Bon, nous, ça ne nous fait pas rire ; alors plus récemment, nous relevons chez André Gorz cette critique adressée à ceux « qui soignent les effets de ces maux tout en développant les causes » (Éloge du suffisant (2019), PUF, p.24). Autrement dit : repérer et définir les effets pour les dénoncer, c’est bien ; mais repérer et définir les causes pour s’y attaquer, c’est mieux.

Notre proposition : dé-couvrir le noyau commun à toute la constellation décroissante, et remettre les discussions idéologiques (sur l’État, la propriété, le marché, l’entreprise, le post-urbain, le véganisme, la monnaie…) à leur place de rayons (convergents, mais qui peuvent être diamétralement opposés). Ajoutons que, pour la MCD, ce noyau est politique 4 et doit répondre à 4 questions : Quoi ? Pour quoi ? Vers quoi ? Comment ?

    • Quoi ? Qu’est-ce que la décroissance ? ← une définition claire (opposition politique à la croissance).

    • Pour quoi ? Quelle est la justification ? ← un fondement juste (éloge du suffisant, de la double autolimitation plancher-plafond).

    • Vers quoi ? Quel est l’objectif ? ←un objectif désirable (éloge de la vye sociale).

    • Comment ? Comment mobiliser ? ← un mobile acceptable (éloge de la dépense).


4. Les 4 éléments du noyau

Une définition claire de la décroissance : l’opposition politique à la croissance (à son économie, à son monde, à son régime politique).

Un objectif désirable : la conservation, l’entretien et la protection de la vie/vye sociale.

Un fondement juste : la décroissance se fonde sur un plaidoyer en faveur des limites, car entre plancher et plafond, c’est suffisant.

Un mobile acceptable : l’économie politique de la dépense pour, une fois les besoins satisfaits, dépenser en commun les surplus.

4. Quels peuvent être les rayons ?

Sans rentrer dans les discussions, en voici une évocation, en vrac :

  • L’État : quelle définition, quelles redéfinitions, quelles compétences, quelle autorité…
  • Quelles sources doctrinales (socialistes, anarchistes, républicaines, écologistes…) sont des ressources idéologiques pour la décroissance ?
  • La démocratie : représenter, participer, délibérer, contrôler… en fonction de quel mix démocratique ?
  • La propriété : individuelle, commune, publique…
  • L’interdépendance des territoires (voisinage, commune, bassin de vie, biorégion, pays, continent) : quelle autosuffisance, quelle coordination, quelle subsidiarité ?
  • L’entreprise : soutenabilité (de faible à forte), de la compétition à la coopération, du profit à la mission…
  • L’activité : abolition du travail et du salariat, bénévolat, qui est « inactif » ?, divisions (genrée, technique, sociale) du travail ou indivision sociale des activités…
  • Comment faire avec les institutions ? Institutionnalisation, instituant, institué (C. Castoriadis) ; les institutions comme « manières d’agir et de penser que l’individu trouve préétablies » (P. Fauconnet et M. Mauss) ; la « praxis instituante » peut-elle réussir à devenir « autoproduction d’un sujet collectif dans et par la coproduction continuée de règles de droit » (P. Dardot et C. Laval) ?
  • Universalisme, pluriversalisme…
  • La monnaie : qui n’est pas de l’argent, monnaie publique, monnaies locales complémentaires, gratuité…
  • Démographie : incitation à la dénatalité ou désincitation à la natalité…
  • Le marché : dans une économie de la subsistance, quelles régulations, quelles planifications…
  • La question animale : véganisme ou traction animale…
  • Quels héritages des Lumières et des Temps modernes à l’âge du vyvant, à l’époque de l’Anthropocène ?
  • L’école : éducation permanente ou déscolarisation…
  • La ville, la campagne : démétropolisation, contre-exode urbain, post-urbain…
  • Sécurité : quelle puissance, quelle police, quel droit de se défendre…

5. Les versions précédentes du noyau, selon la MCD :

5.1 Exposé synthétique du « noyau », proposition de 2023

  • Définir la décroissance comme l’opposition politique à la croissance : il faut renverser le régime de croissance.
  • Se fonder sur une volonté politique d’autolimitation : pas d’autonomie sans un éloge des limites.
  • L’objectif, c’est d’orienter la politique vers la préservation et le soin de la vie sociale.
  • Se mobiliser pour une économie politique de la dépense. Pour une économie politique de la dépense : dépenser, et non pas économiser.

Pour davantage d’explications : la voie « méditerranéenne »

5.2 Exposé synthétique du « noyau », proposition de 2016

  • Définition de la décroissance comme ensemble des propositions politiques pour repasser démocratiquement sous les plafonds de la soutenabilité écologique.
  • Fondement : s’appuyer sur la défense des limites, dans le cadre de ce que les Amis de la Terre nomment « espace écologique » = l’espace encadré par un plancher et un plafond.
  • Objectif de la décroissance, c’est la « vie sociale » (ce qui suppose une critique radicale de l’individualisme)
  • Mobile : sous le nom d’argument du « quand bien même« , il faut entendre un effort (spirituel) pour libérer (« décoloniser ») notre imaginaire.

Au nom de quoi la Maison commune de la décroissance peut-elle prétendre être commune ? Parce que le processus qui lui a donné naissance –  et qui légitime son existence et sa dénomination – a d’abord consisté en un effort collectif pour déterminer le plus précisément possible ce qui pourrait constituer le fond commun de tous les décroissants : c’est ce que nous avons appelé le « noyau » et nous devons constater que ce fond commun est un noyau philosophique. Il faut assumer ce fond philosophique, voire spirituel, de la décroissance ; ou alors la décroissance va se réduire à l’expression d’un sentiment (un « ressenti ») ou d’un mode de vie (« une » mode) et dans ce cas-là, à chacun sa définition de la décroissance ; et alors c’en est fini de toute ambition politique..

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Notes et références
  1. Fitzpatrick N., Parrique T., Cosme I., « Exploring degrowth policy proposals: A systematic mapping with thematic synthesis », Journal of Cleaner Production, vol. 365, [En ligne] DOI : https://doi.org/10.1016/j.jclepro.2022.132764.[]
  2. Lepesant M., « Pourquoi une cartographie systémique des trajectoires de décroissance », Mondes en décroissance [En ligne], 2 | 2023, mis en ligne le 25 janvier 2024. URL : http://revues-msh.uca.fr/revue-opcd/index.php?id=344[]
  3. https://ladecroissance.xyz/2022/07/02/il-faut-lire-reprendre-la-terre-aux-machines-par-latelier-paysan/[]
  4. Nous proposons une autre image, celle d’un arbre de la décroissance. La « nébuleuse » décroissante se trouve dans la profusion désordonnée de branches qui ne se relient pas explicitement ni à un tronc (politique) ni à ses racines.[]
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