La constellation décroissante ne manque pas de propositions. Mais le diagnostic de la MCD est sévère : ces propositions ne sont (aujourd’hui) qu’un agrégat apolitique.

    1. Pour justifier ce terme d’agrégat, nous nous référons principalement à un article de septembre 2022, Exploring degrowth policy proposals : A systematic mapping with thematic synthesis 1. Cet article est enthousiasmant par son inventaire des propositions qui peuvent se rattacher à la décroissance (lire en particulier l’appendice : Thematic synthesis of degrowth policy proposals). Mais, d’un autre côté, sa « discussion » résonne comme un terrible avertissement : s’il y a bien profusion des propositions, il faut juger qu’elles sont « imprécises » (allusives, mal conçues), peu « pertinentes » (les propositions les plus impactantes sont repoussées à la périphérie de l’agenda au profit de propositions populaires mais accessoires), « négligentes » (des conditions de possibilité de leur faisabilité), diverses plus par « agglutination » que par vue d’ensemble, et surtout « le programme actuel de décroissance est plus proche d’une liste disparate d’ingrédients que d’une recette bien organisée ». Autrement dit, il y a actuellement un brouillard — qui est causé par une mauvaise priorité accordée au faire nombre sur le faire sens — et il constitue un obstacle à la visibilité et à la crédibilité de la décroissance 2.

    1. Pour justifier le qualificatif d’apolitique, nous nous référons principalement au chapitre 4 du livre de l’Atelier Paysan, Reprendre la terre aux machines 3 : « La doxa d’un « changement positif en marche », d’une transition « inéluctablement en route » est tenace et nous étouffe de son apolitisme assourdissant » (page 182).

Notre méthode : cette citation attribuée (à tort) à Bossuet : « Dieu se rit des créatures qui déplorent des effets dont elles continuent de chérir les causes ». Bon, nous, ça ne nous fait pas rire ; alors plus récemment, nous relevons chez André Gorz cette critique adressée à ceux « qui soignent les effets de ces maux tout en développant les causes » (Éloge du suffisant (2019), PUF, p.24). Autrement dit : repérer et définir les effets pour les dénoncer, c’est bien ; mais repérer et définir les causes pour s’y attaquer, c’est mieux.

Notre proposition : dé-couvrir le noyau commun à toute la constellation décroissante, et remettre les discussions idéologiques (sur l’État, la propriété, le marché, l’entreprise, le post-urbain, le véganisme, la monnaie…) à leur place de rayons (convergents, mais qui peuvent être diamétralement opposés). Ajoutons que, pour la MCD, ce noyau est politique 4 et doit répondre à 4 questions : Quoi ? Pour quoi ? Vers quoi ? Comment ?

    • Quoi ? Qu’est-ce que la décroissance ? ← une définition claire (opposition politique à la croissance).

    • Pour quoi ? Quelle est la justification ? ← un fondement juste (éloge du suffisant, de la double autolimitation plancher-plafond).

    • Vers quoi ? Quel est l’objectif ? ←un objectif désirable (éloge de la vye sociale).

    • Comment ? Comment mobiliser ? ← un mobile acceptable (éloge de la dépense).

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La décroissance est l’opposition politique à la croissance

Si on regarde les dates de parution des différents articles ci-dessous, on peut s’apercevoir que c’est au fil des années, et donc au fil des discussions, que la MCD a construit un corpus de concepts pour définir le plus clairement possible ce que « décroissance » veut dire. Si au début, l’accent est mis sur la différence entre décroissance et objection de croissance (entre réduction et arrêt), nous nous sommes aperçus qu’il ne suffisait pas de définir la décroissance comme trajet, comme faisceau de trajectoires, mais qu’il fallait l’encadrer entre rejet (de la croissance) et projet (la post-croissance). Surtout, nous avons tiré une conséquence forte de nos diverses interventions et conférences : c’est que beaucoup de réticences sur le choix du terme tombaient dès que l’on voyait dans la décroissance un projet politique. D’autant qu’un tel projet suppose de ne pas réduire la croissance à une économie, mais implique de l’étendre à un « monde » (avec ses valeurs, ses normes, ses modes de vie, ses attachements, ses communs…) et à un régime politique = le « régime de croissance » (et c’est là que nous avons une dette envers Onofrio Romano, premier compagnon de La MCD).

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Lexique (2019). Pas question de décroître pour décroître. Car si la décroissance est le contraire de la croissance, c’est parce que la croissance serait à la fois un but et sa propre justification : il faudrait croître pour croître.


Vidéo → Propos sur la décroissance #1 (2021) : Dans quel cas et pourquoi est-il pertinent de distinguer la décroissance de l’objection de croissance ?


Diaporama commenté en 9 mn (2025). Comme la croissance est une économie, un monde et un régime politique, alors la décroissance c’est une décrue économique, une décolonisation des imaginaires et un renversement politique.


Quand bien même (2019). Pourquoi faire volontairement le choix politique de la décroissance ? Osons affirmer que « le décroissant malgré lui », « parce qu’il y a des contraintes et des limites », n’a pas assez décolonisé son imaginaire.


Critique de la décroissance sélective (2022). chacun peut facilement comprendre que si la décroissance est sélective, cela veut dire que l’on va faire un tri entre ce qui doit décroître et ce qui doit croître : tout ne doit pas décroître et tout ne doit pas, non plus, croître. Autrement dit, la décroissance sélective a un soeur jumelle, sinon une soeur siamoise : la croissance sélective.


Le régime de croissance abordé par ses effets (2025). Le but de ce propos est de visibiliser le régime de croissance par ses effets. Ce qui revient a) à repérer des dysfonctionnements, des troubles, des problèmes, b) pour laisser entendre qu’en tant qu’effets on peut faire l’hypothèse qu’ils sont reliés à une cause, qui est le régime politique de croissance.

Décroissance de la misère, en réponse à Nicolas Bouzou (2021), qui confond décroissance et récession. La récession c’est toujours la domination de l’économie sur la société mais en mode « recul » ; la décroissance, c’est le choix démocratique de ne plus subir cette domination.


Tribune parue dans Le Monde (2021) : « La décroissance sera certes une récession, mais elle ne sera pas une dépression »


L’anticapitalisme des décroissants (2019). C’est en assumant l’emboîtement du cadre social pour les individus et du cadre écologique pour les sociétés, que les décroissant.e.s refusent d’opposer ceux qui luttent contre les fins de mois difficiles et ceux qui luttent contre la fin du monde.


Capitalisme (2020). Nous ne critiquons le capitalisme ni pour ces échecs ni pour ses excès ; nous combattrions avec la même énergie toutes les variantes du capitalisme (néolibéral, financier, industrialiste, entrepreneurial, keynésien…), bref nous refuserions même un capitalisme qui réussirait.


Critique décroissante de l’anticapitalisme loupé (2022). Devons-nous définitivement désespérer de voir l’anticapitalisme se réduire à répéter les mêmes échecs, avec pour variation quelques adjectivations dont chacun peut soupçonner que la liste ne s’arrêtera qu’à la porte des seuls individus ?


La décroissance au-delà de l’anticapitalisme (2022). L’anticapitalisme figé ne prend pas acte du tournant consumériste de l’entre-deux-guerres et il passe à côté du déploiement à partir des années 1950 d’une économie de la croissance dont l’hégémonie tient fondamentalement à l’emprise politique que le « régime de croissance » exerce sur tous les rapports sociaux et écologiques.

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Notes et références
  1. Fitzpatrick N., Parrique T., Cosme I., « Exploring degrowth policy proposals: A systematic mapping with thematic synthesis », Journal of Cleaner Production, vol. 365, [En ligne] DOI : https://doi.org/10.1016/j.jclepro.2022.132764.[]
  2. Lepesant M., « Pourquoi une cartographie systémique des trajectoires de décroissance », Mondes en décroissance [En ligne], 2 | 2023, mis en ligne le 25 janvier 2024. URL : http://revues-msh.uca.fr/revue-opcd/index.php?id=344[]
  3. https://ladecroissance.xyz/2022/07/02/il-faut-lire-reprendre-la-terre-aux-machines-par-latelier-paysan/[]
  4. Nous proposons une autre image, celle d’un arbre de la décroissance. La « nébuleuse » décroissante se trouve dans la profusion désordonnée de branches qui ne se relient pas explicitement ni à un tronc (politique) ni à ses racines.[]
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