Il faut lire : Reprendre la terre aux machines, par l’Atelier Paysan

« Nous refusons d’entretenir l’idée qu’une somme, même importante, de démarches minoritaires atomisées puissent subvertir peu à peu l’ordre agricole et alimentaire établi jusqu’à le remplacer ».

L’Atelier Paysan, Reprendre la terre aux machines, manifeste pour une autonomie paysanne et alimentaire (Seuil Anthropocène, 2021), page 250.

« Le mouvement de l’agriculture paysanne, l’Atelier Paysan inclus, n’est pas la transition en marche, car celle-ci n’a pas commencé. Nous avons des techniques, des marchés et des terres, c’est vrai ; des convictions et des désirs aussi : mais pas de stratégie qui les met en cohérence ; pas d’espace politique pour la construire. »

Ibid., page 252.

Voilà un livre de 257 pages dont les 3 premiers chapitres dressent avec lucidité un imparable dégâts des lieux, dont le quatrième chapitre récuse avec la plus grande justesse la stratégie aujourd’hui tellement dominante du côté des « alternatives » – celle de la fable colibriste de l’essaimage -, et dont le cinquième chapitre déroule avec beaucoup de précision les 3 points d’appui pour des mouvements sociaux victorieux, et qui dans l’avant-dernière page de la conclusion affirme pourtant : « la transition n’a pas commencé » 1Avec du temps, on peut aussi écouter les 3 conférences « Transition, piège à con » sur le site de mrmondialisation..

« Notre manifeste est organisé en cinq chapitres. Le premier propose un panorama historique de l’industrialisation de l’agriculture. Il insiste sur le rôle de la mécanisation dans un processus social guidé par l’obsession de comprimer le coût de production de l’alimentation, et d’éliminer toujours plus d’agriculteurs. »

« Le deuxième tente d’identifier les facteurs qui assurent le maintien d’un modèle agricole intensif pourtant critiqué de toutes parts, et verrouillent le système : accords de libre-échange et politique européenne, puissance des industries qui prospèrent sur ce modèle de production de l’alimentation, rôle stratégique d’un syndicat majoritaire qui orchestre à la fois l’élimination des exploitants et leur rage contre le reste de la société, prolifération des normes, etc. »

« Dans le troisième volet, nous nous intéressons au coeur de ce que nous considérons comme l’une des armes de destruction massive du monde agricole, et de celles et ceux qui y contribuent au quotidien, par le complexe agro-industriel : les technologies agricoles, telles qu’imposées en toute impunité pendant des décennies. »

« Dans le quatrième nous développons l’hypothèse que l’existence d’un marché de produits alternatifs, censés échapper aux tares de la production industrielle, contribue aussi à la stabilité du modèle en question. Nous y expliquons aussi pourquoi, le bouillonnement d’alternatives n’est pas en mesure d’ébranler le complexe agro-industriel et son mode de production. »

« C’est pourquoi nous appelons, dans le dernier chapitre, à une repolitisation en profondeur du mouvement pour l’agriculture paysanne dont nous faisons partie. Nous proposons d’articuler la poursuite de nos pratiques alternatives avec un important travail d’éducation populaire, et avec la création de rapports de force autour de trois grandes pistes politiques : la fixation de prix minimum d’entrée pour les produits importés en France, proposition déjà portée par la Confédération paysanne depuis peu ; la socialisation de l’alimentation, avec notamment le projet d’une Sécurité sociale de l’alimentation, sur lequel différents collectifs travaillent conjointement ; enfin, un mouvement de lutte contre la robotique agricole et pour une désescalade technologique en agriculture. L’apparition de fronts de lutte autour de telles propositions nous semble essentielle si l’on veut stopper la course infernale aux plus bas coûts de production, et rendre possible l’installation d’un million de paysannes et paysans à brève échéance. »

Si la lecture de ce livre est indispensable c’est parce qu’il faut a) assumer cette terrible sentence que l’Atelier Paysan dresse à partir de son domaine d' »expertise » – agriculture paysanne et alimentation -, et b) l’étendre aux autres « alternatives » dans les domaines de l’habitat, du transport, de la culture, de la santé, de l’éducation…, pour c) en venir à chercher cette « cohérence » non pas dans l’addition d’initiatives mais dans une stratégie qui revendique d’être une stratégie politique de resocialisation de la vie sociale.

Nous nous permettrons juste d’ajouter que si la transition n’a pas commencé, alors il faut aussi reconnaître que la décroissance n’a pas non plus déjà commencé.

  • Il ne s’agit de nier ni l’existence d’un foisonnement d’alternatives, ni leur présence indispensable : pour autant, il faut constater a minima leur impuissance ; et reconnaître « leur renoncement à une perspective de transformation sociale d’ensemble » (page 153).
  • Pour nous, décroissants, cette perspective d’ensemble est la décroissance : telle est la conviction qui porte le projet militant de la Maison commune de la décroissance.

« Jusqu’à quel point cette impuissance n’est-elle pas devenue une contribution paradoxale à la persistance du modèle industriel ? »

Ibid., page 153.

« Mais que l’on ne nous raconte pas qu’on est en train de gagner, que les bonnes pratiques s’étendent et que la société se transforme actuellement dans le bon sens. »

Ibid., page 159.

« Le tableau est sévère. Il y a là un ensemble de travers assez répandus, dont nos propres parcours ne sont pas exempts, et qu’il nous a semblé indispensable de nommer pour que les choses changent. Pour décrire cela en un seul mot : dépolitisation. »

Ibid., page 173.

« Derrière l’éthique colibriste des petits pas…, nous voyons une réticence à se situer dans un rapport de force pour agir sur les conditions systémiques. Position qui n’est pas réaliste : la simple somme des actions de chacun ne permet pas de changer les conditions globales. »

Ibid., page 177.

« La doxa d’un « changement positif en marche », d’une transition « inéluctablement en route » est tenace et nous étouffe de son apolitisme assourdissant. »

Ibid., page 182.

Il faut vraiment lire ce Manifeste de l’Atelier Paysan.

Notes et références

Notes et références
1 Avec du temps, on peut aussi écouter les 3 conférences « Transition, piège à con » sur le site de mrmondialisation.
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Un commentaire

  1. Pour aller plus loin, on peut également lire les auteurs qui ont participé de près ou de loin à la rédaction de ce Manifeste, dont :
    – « Le Sacrifice des Paysans », Pierre Bitoun et Yves Dupont
    – « Manifeste pour un XXIème siècle paysan », Silvia Vitoria Perez

    Plus ancien, mais je viens de le finir et je me suis régalée : « La Fin des Paysans » de Henri Mendras.

    Pour info, l’Atelier Paysan a réussi à donner une bouffée d’air à tous les paysans qui souhaitent construire leurs machines et sortir de la course en avant du matériel agricole… Il est devenu un indispensable dans le paysage agricole alternatif. Qu’il ait réussi en parallèle de ces réels apports techniques à donner une aussi grande dimension politique est encore plus à son honneur!

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