Chronique littéraire décroissante #1 « Paresse pour tous » d’Hadrien Klent

Le mot de la MCD : Cela fait quelques temps que nous pensons lancer une chronique littéraire décroissante, merci à Annie d’avoir fourni la matière à une toute première chronique. N’hésitez pas à nous envoyer vos textes à contact@ladecroissance.xyz. Pourquoi essayer de chroniquer des livres de fiction dans une perspective décroissante ? Non pas pour promouvoir « les romans à thèse » ou transformer l’art en fer de lance du combat décroissant comme il y a pu avoir un courant artistique promouvant le socialisme stalinien. Simplement voir que la littérature se nourrit « de la condition humaine » et que donc l’écriture est à même de rendre compte des défis actuels, qu’ils soient sociaux, écologiques, humains… L’esthétique, et notamment l’esthétique littéraire, peut nourrir la discussion et la réflexion politique que nous menons. La littérature, comme la décroissance, ouvre nos perspectives.

J’ai lu « Paresse pour tous » d’Hadrien Klent, un roman « enthousiasmant » comme l’ont qualifié certaines personnes. Je dirais plutôt une belle histoire, résolument optimiste et cela fait du bien par les temps qui courent.

Un prix Nobel d’économie, pour son essai « Le droit à la paresse au XXI° siècle », se retrouve candidat à l’élection présidentielle de 2022. Ayant quant à moi participé à la campagne de José Bové en 2007, mes souvenirs de la quête des 500 signatures d’élu.e.s m’ont fait sourire. Les trouvailles pour une campagne hors des sentiers battus traditionnels m’ont rappelé notre superbe spot de la campagne des européennes de 2009 pour « Europe Décroissance », où un escargot traversait l’écran de télévision dans le silence, sans aucun commentaire.

Il ne s’agit cependant pas d’un livre faisant la part belle à la théorie politique. Lorsque je pense à notre belle profession de foi « A gauche toute, osons l’utopie » au législatives de 2012 en Drôme, je reste un peu sur ma faim. Nous osions proposer une retraite d’un montant unique sans condition de durée de cotisation, pour tout.e.s, pour commencer à remettre en question la centralité du travail et amorcer un revenu d’existence pour tout.e.s.

La revue Silence parle à propos de ce livre de « la décroissance présentée par son côté économique » 1 et je me suis demandée en le lisant s’il était une illustration de ce que la MCD appelle la décroissance politique. Le livre évoque en effet 8 fois le terme décroissance en 363 pages et le candidat veut « arriver à porter une parole à la fois vraiment écologiste et radicalement décroissante. »

En critiquant l’absurdité de ce que mesure le PIB, « dans un aveuglement délirant où la production de missiles atomiques ou les travaux de destruction d’une forêt primaire [le] font augmenter alors qu’ils détruisent hommes et nature », il se réfère à une définition de la décroissance comme critique du productivisme et du consumérisme.

De plus le candidat veut faire entendre la voix de ceux qui veulent que la vie ne se résume pas au travail, la croissance et la consommation, et propose de changer radicalement de modèle de société. Il précise d’ailleurs à quelle société il aspire en définissant la paresse au XXI° siècle : « avoir du temps pour s’occuper de soi, des autres, de la planète : c’est s’occuper enfin des choses essentielles à la bonne marche d’une société. C’est renoncer à l’individualisme, à l’égoïsme, à la destruction méthodique de notre planète. » Il s’agit donc bien de mettre fin au régime de croissance et ses valeurs.

Et pour s’opposer à ce régime de croissance, il se réfère également beaucoup aux communs et fait des propositions fortes en faveur de l’égalité, comme taxer à 95% les successions au-delà de 50 000 euros ou limiter les écarts des salaires de 1 à 4.

Mais la proposition la plus forte reste la semaine de 15 heures de travail qui conduit un groupe d’entrepreneurs à demander la création, dans le code pénal, « du délit de diffamation envers le travail, l’effort et le labeur [….] et que l’injure contre des personnes en raison de leur amour du travail soit punie par 6 mois de prisons et une amende de 22500 euros » ! Si, si, le retour à la couronne d’Angleterre qui punissait de mort le bris de machines au moment de la révolte des luddites.

Cependant je m’étonne qu’il ne fasse qu’évoquer, au détour d’une phrase, le revenu universel proposé par Benoit Hamon, et ne se réfère pas du tout aux travaux de Baptiste Mylondo qui a écrit de nombreux livres sur une belle proposition : un revenu d’existence pour « ne pas perdre sa vie à la gagner. » 2.

Pour conclure, je dirais que ce livre nous donne à voir une expérience de décroissance politique au sens où elle s’oppose au productivisme et au consumérisme et propose une sortie du monde de la croissance, mais le trajet d’un monde à l’autre reste peu visible. Peut-être faudra-t-il lire la suite parue en mai 2023 « La vie est à nous » ?

Notes et références
  1. https://www.revuesilence.net/numeros/506-Low-tech-du-technique-au-politique/paresse-pour-tous-de-hadrien-klent[]
  2. https://www.leslibraires.fr/dossiers/baptiste-mylondo/[]
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