Dossier : sur le revenu inconditionnel

Pourquoi consacrer un dossier à la défense du revenu inconditionnel alors que cette proposition est loin de faire consensus même parmi les décroissants ?

  1. Parce que cette proposition de revenu inconditionnel est conforme à l’objectif du « noyau philosophique » de la MCD, à savoir une critique radicale de l’individualisme.
  2. Parce que cette proposition de revenu inconditionnel est conforme au fondement du « noyau philosophique » de la MCD, à savoir un choix politique pour les limites, et tout particulièrement pour la double limite plancher-plafond.
  3. Parce que cette proposition de revenu inconditionnel fournit un mobile conforme au « noyau philosophique » de la MCD, à savoir un mobile capable de nourrir de l’espoir-désir (et non pas de l’espoir-croyance), et surtout capable de se décliner suivant les « étapes » de la décroissance et de la post-croissance.
  4. Parce que la proposition que Baptiste (Mylondo) et Michel (Lepesant) proposent est construite pour éviter (presque ?) toutes les objections adressées aux autres variantes du revenu universel.

Le revenu inconditionnel, variante Mylondo-Lepesant

Quelles sont les caractéristiques principales de cette proposition du revenu inconditionnel ?

  • Il est doublement inconditionnel : non seulement il est accordé à tout membre de la société 1N’oublions qu’au dessus d’un certain plafond, les revenus seront imposés à 100 %, et à la source., sans aucune exclusion mais il est accordé sans contrepartie « laborieuse ».
  • Il est doublement suffisant : son montant est suffisant pour permettre une vie décente (socialement) et responsable (écologiquement). Il est articulé avec un plafonnement des revenus et des patrimoines : au-delà du plafond, ça suffit !
  • Il est accordé en 3 parts qui, suivant les « époques » peuvent être différemment réparties : monnaie locale, gratuités et monnaie commune.

Quelques premières explications

  1. L’inconditionnalité signifie bien l’exclusion de l’exclusion de tout membre d’une société ; pourquoi ? Parce que le RI reconnaît l’utilité sociale de tous les membres d’une société : ce principe est évidemment totalement opposé à l’un des piliers de la société de croissance, à savoir la méritocratie (individualisante). Toute personne, quelle que soit son activité, participe de la vie sociale et mérite reconnaissance. « Un revenu, c’est un dû ». Il n’y a donc pas à exiger une contrepartie en échange du versement du RI, parce que c’est le RI qui est déjà la contrepartie de l’utilité sociale de toute activité (nous excluons quand même les activités jugées socialement illicites). Pour réfuter cette inconditionnalité, il faudrait a/ fournir une condition qui soit compatible avec les « valeurs » de la décroissance et b/ refuser le principe d’une production sociale – et non pas individuelle – de la richesse. Ce qui reviendrait à justifier le mythe du self made man, ce type qui s’est éduqué tout seul, sous les pas duquel la route se bitume automatiquement, qui a construit l’hôpital où il se fait soigner, qui a vendangé la vigne dont il boit le vin… Le RI est accordé à tous ceux qui participent à la reproduction de la vie sociale ; or tout le monde y participe ; donc le RI revient à toutes et tous, inconditionnellement.
  2. Pas de revenu inconditionnel sans revenu maximum, pas de plancher sans plafond, et réciproquement. Cet « espace écologique » des revenus permet d’articuler les combats contre la misère et contre les inégalités. Pour le RI, non seulement la question de la justice n’est pas un « phlogiston social » (Marx) mais le combat contre les inégalités est également celui contre la misère, que nous ne confondons surtout pas avec la pauvreté : manquer du superflu, ce n’est pas exactement la même chose que manquer du nécessaire.
  3. La proposition du RI peut se décliner tout au long du trajet de décroissance qui ferait sortir du monde de la croissance, non seulement à l’époque de la décroissance mais aussi dans un monde post-décroissance. Dès aujourd’hui, sous la forme d’une retraite inconditionnelle d’un montant unique accordée à toute personne de plus de 60 ans. Mais à terme post-décroissant, sous la forme de gratuités, de monnaie locale et de monnaie publique, le RI serait un bon moyen de partager avec justice la totalité de la valeur ajoutée par les activités : à ce terme, l’économie aurait été remise à sa place et ne serait plus ce système injuste d’allocation des surplus à une minorité de privilégiés mais un système sachant articuler sobriété personnelle et dépenses collectives.

La défense du RI ainsi défini n’est donc pas indigne d’un point de vue décroissant.

  • Rupture avec la vieille dualité libérale-bourgeoise entre activités productives et activités improductives. Pour les défenseurs du RI, il faut accorder a/ non seulement priorité à la sphère de la reproduction sociale sur la sphère de la production économique, mais b/ reconnaissance à tous les membres d’une société pour leur participation : et pour participer, il suffit d’appartenir. C’est sur cette rupture que pourra se fonder le féminisme de la décroissance.
  • Rupture avec la fable libérale-bourgeoise d’une origine individuelle de la création de valeur-richesse. C’est cette fable qui validerait le principe méritocratique et propriétariste par le travail : le travail justifierait a/ la propriété privée (John Locke) et b/ les inégalités primitives. Tout au contraire, d’un point de vue décroissant, ne faut-il pas plutôt a/ porter une critique radicale contre la valeur-travail et b/ défendre, quant à la propriété, la priorité du commun sur le privé ?
  • Reste une question décisive adressée aux adversaires du RI : si vous validez le principe d’une origine sociale de toute production, comment faire autrement que de rendre à ceux qui ont donné, compte évidemment tenu de ce qui revient au commun en tant que tel ?

Des polémiques

Pour un survol des objections adressées au revenu universel et plus particulièrement au revenu inconditionnel, on peut lire le verbatim de l’audition de Baptiste Mylondo au Sénat, le jeudi 30 juin 2016 : https://www.senat.fr/rap/r16-035/r16-03520.html.

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Notes et références

Notes et références
1 N’oublions qu’au dessus d’un certain plafond, les revenus seront imposés à 100 %, et à la source.
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