Trêve de paternalisme. Les classes populaires réfléchissent aussi !

Une part de la gauche s’oppose au revenu inconditionnel par crainte de son impact sur l’activité des classes populaires. Un raisonnement paternaliste, né d’une présomption de stupidité absurde et qui conduit à des conclusions contestables.

Depuis quelques années maintenant, je consacre l’essentiel de mon activité militante à faire la promotion du revenu inconditionnel. J’ai ainsi eu l’occasion d’échanger avec des militants de tous bords et de croiser nombre d’interrogations, réserves et objections en tous genres suscitées par cette idée. Aujourd’hui, à gauche, le revenu inconditionnel chemine lentement. À droite, des versions libérales ou édulcorées trouvent quelque écho et un héraut inattendu en la personne de Dominique de Villepin. C’est pourquoi, avant toute chose, il n’est peut-être pas inutile de rappeler ici ce que l’on entend par revenu inconditionnel.

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Le revenu inconditionnel consiste à verser un revenu suffisant à chaque citoyen, de manière inconditionnelle, au nom de la contribution de tous à la création de richesse sociale. Dans le détail, il s’agit donc premièrement d’un revenu, en espèce ou/et en nature. Deuxièmement, ce revenu doit être versé à chaque citoyen, la citoyenneté étant ici entendue dans une acception large renvoyant à l’ensemble des membres du communauté politique donnée, et incluant par exemple tous les résidents. Troisièmement, ce revenu repose sur un principe de double inconditionnalité, qui suppose à la fois l’absence de toute condition à son versement, mais aussi l’absence de toute contrepartie exigée des bénéficiaires. Enfin, quatrièmement, le revenu inconditionnel doit impérativement être suffisant, c’est-à-dire d’un montant assez élevé pour garantir l’accès aux biens et services essentiels, et permettre ainsi aux bénéficiaires qui le souhaitent de se passer durablement d’emploi.

On connaît les objections que la droite oppose à cette idée. Porteur d’une répartition plus équitable des revenus, remettant en cause la contrainte au travail et valorisant temps libre, richesse sociale, non-marchand, le revenu inconditionnel ne cadre tout simplement pas avec le répertoire idéologique de la droite, pas même avec celui de la droite dite « sociale » chère à Laurent Wauquiez… Inutile donc de se pencher sur ces objections de droite qui traduisent en fait des divergences profondes quant aux valeurs qui nous animent et à la conception que nous nous faisons de la justice sociale. Finalement, les raisons qui conduisent la droite à rejeter le revenu inconditionnel sont précisément celles qui nous invitent à le défendre.

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S’il faut faire la promotion du revenu inconditionnel, c’est surtout à gauche que l’effort doit porter. Car des objections tenaces y perdurent. La principale tient sans doute au sort que le revenu inconditionnel réserverait aux classes populaires. Cependant, ce souci des classes populaires, préoccupation essentielle de la gauche, relève parfois du paternalisme pur et simple. Trois exemples me permettront d’illustrer ce point.

Il y a quelques années, publiant dans l’Humanité un article exprimant tout le mal que je pense de la « valeur travail », j’en viens à discuter du revenu inconditionnel avec une journaliste du quotidien communiste. Celle-ci me signifie clairement son désaccord. Son objection ? Le revenu inconditionnel supprime la contrainte au travail ; or, s’ils ne travaillent pas, les gens passeront leur temps devant la télé. On retrouve là une vertu supposée du turbin : préserver les foules de leur penchant immodéré pour la petite lucarne. Pour éviter que ces idiots ne perdent leur temps devant leur écran plat, géant ou plasma, mieux vaudrait donc les laisser au boulot ! Le travail comme instrument de contrôle social, l’opium du peuple n’est peut-être pas où l’on… croit. Moralement contestable, le stratagème repose aussi sur une logique discutable et simpliste : personnellement, je n’ai jamais tant regardé la télévision qu’après de dures journées de travail, lorsque je ne pouvais plus faire que cela… Mais là n’est pas la question.

Quelques mois plus tard, je retrouve la même objection dans la bouche d’un militant associatif de gauche. Alors que je lui vante la portée libératrice du revenu inconditionnel, il n’est pas convaincu. Pourtant, lui dis-je, une telle mesure libérerait les individus de la contrainte au travail, leur permettant de se livrer aux activités de leur choix. Chacun contribuerait ainsi à la création de richesse sociale. « Nous oui, me rétorque-t-il, mais les autres ? ». Une fois de plus, le revenu inconditionnel suscite une peur irraisonnée de voir d’honnêtes travailleurs transformés en téléspectateurs lobotomisés ou pire, en piliers de bar.

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Paternalisme d’une gauche qui se croit plus vertueuse et plus éclairée que les classes populaires. C’est cependant leur faire trois fois injure. Leur faire injure d’abord car cela revient à les considérer comme des masses incultes, égoïstes, irresponsables, en un mot, vulgaires, qu’il faudrait protéger de leur turpitude pour leur propre bien et celui de la société. Faisons donc leur bonheur malgré elles, gardons-les au travail, c’est là qu’elles sont le plus utiles, et c’est là qu’elles s’épanouissent… Leur faire injure ensuite car c’est faire peu de cas de leur capacité de jugement. Pourquoi imaginer que les classes populaires seraient incapables d’autres activités que le turbin, le zapping et le cirage de zinc ? Cela peut certes étonner, mais elles aussi peuvent se livrer à des activités que les militants de gauche jugent utiles ! Leur faire injure enfin, car si les classes populaires ne se livrent pas à des activités approuvées par la gauche, cela ne les rend pas inutiles pour autant.

Car ce n’est pas à la gauche de juger souverainement de l’utile et de l’inutile. Nous devons adopter une définition bien plus large de l’utilité sociale. En clair, est utile toute activité que la société ne définit pas collectivement et explicitement comme nuisible. Toute activité autorisée par la loi est donc utile dès lors qu’une personne décide d’y consacrer une part de son si précieux temps libre.

Ainsi, si certains veulent passer leur temps devant la télé ou accouder à un comptoir à jouer aux cartes, c’est leur choix, et gardons-nous de tout jugement de valeur. C’est leur droit le plus strict, et on ne peut les laisser enchaînés au travail simplement parce que l’on réprouve l’usage qu’ils pourraient faire de leur temps libre. Car enfin, si le revenu inconditionnel supprime la contrainte au travail, c’est bien pour que chacun puisse disposer d’un égal accès au temps libre et en use comme bon lui semble.

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Mais les classes populaires pourront-elles vraiment faire ce choix du temps libre ? Et si elles le peuvent, sauront-elles seulement le faire ? Cette fois c’est une élue de gauche qui soulève cette question alors que je lui présente l’intérêt du revenu inconditionnel dans une perspective de réduction douce et volontaire du temps de travail.

Le revenu inconditionnel fonctionne en effet comme une prime à la réduction du temps de travail. Prenons un exemple simple. Aujourd’hui, si je gagne 1000 € de salaire et que je décide de passer à mi-temps, je toucherai logiquement un salaire réduit de moitié : 500 €.  Si un revenu inconditionnel de 750 € est introduit, mon revenu s’élèvera à 1250 € auxquels il faudra bien sûr retrancher ma contribution au financement du revenu inconditionnel (disons 33% de mon salaire). Au final, mon revenu disponible sera de 1080 € à mi-temps (et de 1410 € à plein temps). Ainsi, en réduisant mon temps de travail de moitié, je ne subirai en fin de compte qu’une baisse de revenu d’un quart ! Voilà pourquoi les bénéficiaires d’un revenu inconditionnel seraient financièrement incités à réduire et partager leur temps de travail. C’est mathématique.

Mais la réalité sociale n’est pas mathématique. Rien ne garantit donc que les individus, et notamment les classes populaires qui nous intéressent, feront le choix du temps libre. Concrètement, l’instauration d’un revenu inconditionnel se traduirait par une augmentation conséquente et immédiate du revenu disponible des foyers les plus modestes, premiers bénéficiaires d’une telle mesure. Un smicard à plein temps pourrait ainsi voir son niveau de vie augmenter de moitié ! Deux options s’offriraient alors à lui. Soit il profite de cette augmentation de revenu pour réduire son temps de travail et augmenter son temps libre à moindre coût, soit il ne change rien à son temps de travail pour profiter pleinement d’un niveau de vie plus confortable.

Confrontés à cette alternative, certains opteront sans doute pour une réduction de leur temps de travail, privilégiant ce que les économistes nomment « effet de substitution », en troquant une part de leur revenu contre une part de temps libre. Tant mieux pour eux. D’autres opteront à coup sûr pour une augmentation de revenu (« effet revenu »). Ce second choix est évidemment tout aussi légitime que le premier, mais s’agit-il vraiment d’un choix éclairé ? Voilà la question posée par cette gauche paternaliste et bienveillante.

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Un choix éclairé ? Pour certains oui, n’en doutons pas. Du reste, pourquoi ceux-là seraient-ils nécessairement dans l’erreur ? Après mûre réflexion, une part des classes populaires préfèrera augmenter son revenu plutôt que son temps libre. Soit, tant mieux pour eux. Le problème se pose en fait pour les autres, ceux dont le choix n’est peut-être pas éclairé. Car il semble évident que nous ne sommes pas tous égaux face à ce choix, et l’arbitrage de certains pourrait s’avérer biaisé.

On ne peut en effet nier le rôle de l’aliénation dans le choix que ferait une part de la population. Je ne vais certainement pas contester le poids écrasant de la « valeur travail » et son rôle majeur dans le formatage des esprits. Il faut bien l’admettre, supprimer la contrainte au travail ne fait pas tout. Cela ne fait pas disparaître l’aliénation et les effets de domination. Cela ne fait disparaître ni le besoin qu’éprouvent certains d’avoir un emploi à plein temps faute de maîtriser « l’art de ne pas travailler » 1Voir l’ouvrage de Ernie Zelinski., ni l’incitation omniprésente à travailler plus pour consommer plus, ni l’obligation pressante de travailler trop pour produire trop. Mais cela, aucune mesure politique isolée ne le pourrait tout en respectant la liberté de choix des individus.

Alors oui, même avec un revenu inconditionnel, une part des classes populaires ne pourra accéder au temps libre faute de pouvoir s’affranchir du rôle social qui lui est assigné, faute de pouvoir se libérer de l’emprise de la « valeur travail » et embrasser pleinement les joies du temps libre. Mais quelle conclusion faut-il en tirer ? Faudrait-il renoncer au revenu inconditionnel sous prétexte qu’il ne suffit pas à égaliser parfaitement les situations et les « capabilités » 2Suivant le concept d’Amartya Sen qui mélange les capacités des individus et les possibilités qu’ils ont de les exploiter. ? Non, il faut simplement garder à l’esprit que l’action politique ne s’arrête pas une fois le revenu inconditionnel adopté. Au contraire, ce n’est que le début ! Car c’est une fois que les individus sont libérés de la contrainte que commence vraiment le débat démocratique.

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Et là la gauche a des arguments à faire valoir, des convictions à défendre. Valoriser les activités non-marchandes, promouvoir le militantisme, l’échange, le lien social, dénoncer le consumérisme et la marchandisation des loisirs, rappeler surtout que la valeur et la qualité du temps libre ne dépendent pas nécessairement de l’argent que l’on peut lui consacrer, les idées ne manquent pas pour donner à tous le goût du temps libre. Ces idées, il faut évidemment les défendre auprès des classes populaires, non pas en les professant à des masses que l’on croit ignorantes, mais en les diffusant comme on partage une passion. Elles trouveront évidemment des applications politiques : rouvrir le ministère du temps libre, reconnaître aux salariés un accès de droit et automatique au temps partiel choisi, développer la gratuité de la culture et de la formation sous toutes leurs formes et dans tous les lieux.

Mais il faudra aussi repenser la division du travail, le partage des tâches, soutenir d’autres formes d’organisation de la production et des entreprises afin d’améliorer aussi les conditions de travail. Car il y en aura toujours pour préférer l’emploi et la consommation aux plaisirs gracieux du temps libre. C’est d’ailleurs pour cela que je préfère le revenu inconditionnel à toute proposition générale, autoritaire et souvent homéopathique de réduction du temps de travail. Le revenu inconditionnel a en effet cet avantage de reconnaître « l’égale légitimité des différentes conceptions raisonnables de la vie bonne », pour reprendre la formule de Philippe van Parijs. Ainsi le revenu inconditionnel signifie, je crois, bien plus qu’un droit au revenu et au temps libre pour les classes populaires, c’est aussi un droit à l’autonomie et la reconnaissance de leur libre choix, quel qu’il soit.

Notes et références

Notes et références
1 Voir l’ouvrage de Ernie Zelinski.
2 Suivant le concept d’Amartya Sen qui mélange les capacités des individus et les possibilités qu’ils ont de les exploiter.
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