Où est passée l’impartialité ?

Dans l’exercice généralisé du commentaire permanent, il y a un dispositif particulièrement irritant pour faire passer le journaliste en service pour un observateur neutre. Après avoir visionné des images, ou avoir évoqué une situation, le journaliste se tourne vers son invité et lui demande : « qu’est-ce que ça nous dit de… ?« .

Comme si des images pouvaient parler toutes seules et délivrer une factualité indiscutable !

En réalité, il n’y a là qu’une ruse de… ventriloque.

Cette manipulation repose sur la confusion entre « neutralité » et « impartialité ». Alors que la neutralité est une chimère rhétorique et manipulatrice, l’impartialité est une exigence éthique.

C’est Jean Jaurès qui affirmait : « Il n’y a que le néant qui soit neutre ».

L’impartialité – dont la déclinaison scientifique s’appelle l’objectivité » – ne consiste pas à prétendre abstraitement être détaché de tout parti pris ou de tout intérêt ; mais elle est une exigence concrète d’honnêteté : ne pas cacher ses engagements, remettre en perspective toute analyse factuelle à la lumière de ses valeurs. Dans tout énoncé factuel, il y a une part d’évaluation : parce tout énoncé est un jugement (de valeur).

Donnons 2 exemples d’actualité :

  • sur les chaînes (dite) d’information, les plateaux s’enchaînent pour commenter l’agression israélo-américaine contre l’Iran. L’écran est très souvent partagé en 2 : d’un côté, les images en boucle d’un impact ; de l’autre, le visage du commentateur dont l’intervention – elle aussi en boucle – semble se réduire à une description « neutre », au nom d’un seul critère technique, celui  de l’efficacité. Pas un mot du droit international qui, s’il était pourtant évoqué, ne pourrait que condamner cette agression. Pas un mot pour dénoncer l’infantilisme des interventions du président américain. Pas un mot pour faire remarquer que Trump se justifie sur l’Iran comme Poutine sur l’Ukraine. Soi-disant, les commentaires restent neutres. Mais en réalité, cette neutralité n’est que le masque d’une partialité en faveur d’une conception de la réalité comme rapport de forces.
  • Avant-hier, lors de la soirée électorale, la même hypocrisie généralisée a régné pour reproduire à l’envi le discours de dénigrement contre un parti qualifié d’extrême-gauche, alors qu’il ne défend qu’un pâle programme social-démocrate. Mais chacun aura compris que la diabolisation de l’un n’est que le masque de la dédiabolisation de l’autre. Dans cette mascarade, la dimension chiffrée des résultats alimente la prétention à la neutralité ; là aussi, comme si les chiffres parlaient d’eux-mêmes. On aurait pourtant bien aimé entendre un commentateur impartial faire remarquer que, du côté des 2 anciens « partis de gouvernement », le PS est en train de devenir aussi peu socialiste que les LR sont républicains !

Dans ces 2 exemples, le dispositif est le même : faire passer la partialité pour de la neutralité en la dissimulant sous la factualité de faits dont la présentation médiatique n’est que facticité, mise en scène. Ce spectacle « technique » est en réalité un dispositif politique dont l’objectif mystificatoire est assez bien décrit par ce qu’Onofrio Romano nomme « régime de croissance » : le discours politique de la neutralité est un dispositif de neutralisation. Sous couvert de présenter des faits sans jugement (de valeur), la neutralité permet de placer sur un pied d’équivalence les énoncés éclairés honnêtement (et donc discutables au sens de « soumis à la discussion et à la controverse ») et les « vérités alternatives » (qui sont indiscutables, au sens où, dénuées d’argumentation, elles ne sont que des opinions).

C’est ce monde de la neutralité qui nous met la tête à l’envers. C’est lui qu’il faut renverser.

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Un commentaire

  1. Je partage tout à fait ce point de vue ! Merci, c’est tellement rare ce genre de propos !
    Les meilleures suites au mouvement la décroissance !
    Anne Mahé

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