Vincent Cheynet, Liberté et décroissance (2026), Éditions R&N
Pourquoi publier cette recension du dernier livre de Vincent Cheynet sur le site de la MCD alors que la liberté dont il y est question ne semble qu’une variante d’une conception libérale de la liberté ? Parce qu’Henri Perouze a pris la peine de lire le livre en entier et d’en rendre compte en entier ; à la différence donc de la façon dont le journal La Décroissance avait (mal-)traité le livre de la MCD, La décroissance et ses déclinaisons (2022) dont le rédacteur avait semblé n’avoir survolé qu’un seul chapitre, et pour en dire du mal, parce que la MCD n’était pas aussi « travailliste » que lui ! Manière aussi de vérifier que le mouvement de la décroissance, s’il ne prend pas la peine de partager un noyau politique commun, risque de continuer à se perdre dans l’éparpillement des polémiques et l’esprit de chapelle.
Co-fondateur et rédacteur en chef pendant 25 ans des revues Casseurs de pub et de La Décroissance, Vincent Cheynet vient de condenser ses réflexions sur le double enjeu de sauvegarde d’un monde habitable et de l’exercice de nos libertés.

Il considère que l’écologie n’est pas une fin en soi mais a pour objectif la liberté de conscience, celle de penser par soi-même. Nous avons la responsabilité de discerner le bien et le mal, le vrai et le faux, le beau et le laid en s’affranchissant du sentiment de toute puissance pour faire preuve d’humilité. « Je crois au Verbe. Je conçois l’introduction du mot décroissance comme un travail de sape destiné à ouvrir une brèche dans le monde des idées, ou du moins pour éviter que cette fissure ne se referme et nous engloutisse dans la matière » (p.14)
Entendre ce qui nous dérange, défendre l’idée qu’on ne partage pas est gage de liberté. « La tentation de l’évitement est le moteur de la tyrannie » (p.25). Vincent Cheynet nous enjoint de dépasser le registre émotionnel pour prendre du recul, faire prévaloir la raison, assumer la liberté de celui qui pense autrement, résister à la propagande du Progrès et donc accepter de se retrouver souvent isolé voire conspué par troupeau des suiveurs à gauche comme à droite. « Quand la réponse à la crise écologique pousse au déni de la liberté, les droitards répondent en niant la crise climatique » (p.20).
La défense de l’esprit dialectique, de la légitimité des antagonismes de la pensée lui apparait comme fondement de la liberté. Il pourfend les censures prônées par certains représentants de l’écologie institutionnelle comme l’empêchement de certaines conférences au sein des universités. La gestion autoritaire de la crise du COVID lui est apparue symptomatique de l’abandon de nos responsabilités, de notre intelligence critique. Il s’insurge contre les restrictions imposées par les gouvernants. Sous prétexte de sauvegarder la santé de la planète et des humains, beaucoup ont accepté de donner tout pouvoir à la bureaucratie pour sacrifier leur liberté, gérer les pénuries. Il redoute que le développement de l’intelligence artificielle accélère et amplifie ce cauchemar techno-totalitaire.
Vincent Cheynet souligne la logique énergétique du système technique à l’œuvre dans les « avancées » sociétales comme par exemple la PMA, la vasectomie, le mariage pour tous, le transhumanisme et autres « cultes du désir d’un capitalisme libidinal ». Il dénonce vigoureusement la destruction des limites et des tabous fondateurs de la civilisation pour un utilitarisme totalitaire où règne la loi de la jungle sous couvert de progrès. « Les institutions en viennent à inscrire le déni de l’altérité sexuelle dans la loi » (p.116). Il dénonce une nouvelle fois la collusion du libéralisme économique de droite et du libéralisme culturel de gauche, idiot utile du capitalisme. Sa violente remise en cause du clivage droite-gauche englobe la décroissance qui ne doit pas devenir une idéologie prétendant répondre à tout, un pouvoir omnipotent et violent au nom du Bien !
Loin d’apparaitre comme une reconnaissance des enjeux psychosociaux de l’autolimitation, l’entrée de la décroissance dans les universités dénature son fondement en la réduisant aux chiffres, à l’économisme. « Les degrowth studies fournissent une version de la décroissance expurgée de tout ce qui peut déranger les mass médias, à commencer bien entendu par leur critique » (p.84). Et comme les médias qui fabriquent l’opinion publique appartiennent à une dizaine d’oligarques, l’auteur en déduit que toute personne accédant à la parole publique doit donc être suspecte.
L’auteur attire notre attention sur nos systèmes de croyances. Si croire lui apparait constitutif de la psyché humaine, il redoute les religieux athées qui ont déserté les structures religieuses pour sacraliser à leur insu d’autres objets comme la croissance, l’innovation, la consommation, le technosolutionnisme, le salut par la science. Les croyants inconscients sont alors les pires des fondamentalistes, car ils ne peuvent objectiver leur subjectivité tandis que les croyants conscients de leur croyance la reconnaissent.
Il nous enjoint de ne pas céder aux diktats des institutions, (système de santé, médias, université, justice, Eglise…) qui se prennent pour leurs propres finalités dans un coup d’état permanent. Il brocarde par exemple l’idéologie libérale de la Cour européenne des droits de l’homme et du conseil constitutionnel, son complice dans le dessaisissement de nos libertés ! « Le danger vient de la technocratie européenne qui a sombré dans le totalitarisme… organisation du désastre… politique écologique liberticide… » (p.72).
De même, il déplore le transfert de la souveraineté populaire aux instances judiciaires et pourtant il reconnait qu’il nous faut des institutions pour contrer l’atomisation de la société.
La liberté n’est jamais acquise, elle se caractérise par une conquête permanente, elle exige d’élargir la fissure dans laquelle souffle le vent de la liberté. Nous sommes le produit d’une culture, d’un conditionnement qui anesthésie notre sens critique à défaut d’une vigilance permanente.
Selon l’auteur, le concept d’éco-anxiété traduit une incapacité puérile à assumer notre finitude, une inaptitude à se tourner vers le futur. Il s’appuie sur la loi de l’entropie pour énoncer l’incompatibilité entre la décroissance soutenable et un développement durable. Il nous rappelle l’inégalité omniprésente dans la nature. Il est angélique de croire que la coopération prime sur la loi de la jungle. Accepter les contraintes, c’est être adulte. La limite n’est pas une finalité mais un point d’appui pour notre force de vie, notre créativité. L’humanité a le désir vital de l’accroissement mais bute sur des limites. Pour exercer notre liberté, nous devons diminuer notre consommation, ralentir notre prédation des ressources, viser la robustesse des productions, maitriser nos outils de travail. Les énergies renouvelables ne sont pas la panacée. La décroissance est invitation au débat, à la dialectique alors que l’éco-technocratie brutalise la démocratie en confiant le pouvoir aux experts.
L’auteur brocarde la passion mortifère des collapsologues, leur écologisme borné…
Dans cet ouvrage, Vincent Cheynet revient plusieurs fois sur ce qu’il considère comme les dérives libérales et culturelles de la gauche « moderne » qui nie selon lui la différenciation sexuelle fondamentale, biologique et ouvre la voie à la techno-marchandisation de la reproduction :mariage pour tous, procréation médicale assistée, gestation par autrui, interruption volontaire de grossesse, etc. Il déplore le détournement de la constitution pour interdire le débat, criminaliser certaines idées plutôt que porter attention à des jeunes en difficulté d’identification sexuelle. Il interroge la condamnation de la transphobie, la guerre des sexes, la consommation de l’autre donc la fin de l’amour.
Le slogan No kid, pointe émergée d’une culture de mort, fantasme de toute puissance…
La femme est la matrice de la vie tandis que l’homme dirige vers la mort … l’idéologie du genre refuse le dualisme … hystérie néo-féministe, foncièrement misogyne … (p.121).
L’auteur s’oppose au chantage des transhumanistes qui voudraient abolir les vieilles barrières morales qui entravent notre marche vers le Progrès pour survivre dans la compétition mondiale. Sommes-nous prêts à être du côté des perdants ? à renoncer à la morale pour survivre ? Nous devons affronter et soutenir une double contrainte : celle de la puissance « pour répondre aux exigences de la vie terrestre et l’autolimitation qui nous enjoint à tendre vers la liberté, à l’altérité » (p.48).
L’auteur revient plusieurs fois sur les questions d’éducation, notamment sur les conséquences désastreuses de l’effacement de la fonction paternelle. Il évoque le refoulement, la destruction du père symbolique, tiers séparateur indispensable. Il dénonce le fantasme de retour à la mère archaïque, dans un monde unifié, indifférencié, fusionnel, paradisiaque … donc totalitaire ! Ne pas se laisser enfermer dans les mâchoires du robot, la perfection des solutions définies par l’intelligence artificielle.

L’indiscipline des enfants rois, la peur de l’autorité, la démission parentale, les lâchetés de l’adulte qui n’assume pas ses responsabilité… une fausse bienveillance propice à la pédophilie, le réductionnisme matérialiste constituent selon lui un tournant anthropologique majeur.À la névrose chrétienne s’est substitué la névrose anti-chrétienne… haine de la tradition, de la filiation, donc du père symbolique… (p.132).
Alors que nous régressons toujours davantage vers le matriarcat archaïque, chantage affectif qui amène le sujet à céder à son désir, notre société se considère toujours dans le patriarcat soumission à une autorité extérieure (p.117).
« L’élan vital c’est la vie. L’altérité crée le désir. Nous sublimons ce désir pour donner sens à la vie. Nous nous donnons alors des limites pour rebondir et grandir » (p.119). Cette phrase nous apparait résumer la problématique de l’auteur soit la résolution de l’oxymore apparent du titre « Liberté et décroissance » avec une lucidité radicalement anticonformiste. Cependant la multitude des thèmes abordés (24 chapitres en 140 pages !) rendent la lecture de ce petit ouvrage trop dense pour une pédagogie de la transmission des grandes questions chères à l’auteur et à ses mentors habituels abondamment cités : J.Ellul, B.Charbonneau, I.Illich, S.Latouche, JC.Michéa, G.Thibon, etc.
De même, la violence du ton comme plusieurs de ses notes de bas de page intitulées « Supplique aux imbéciles » (pp.15, 40, 45…) contraste avec son plaidoyer pour un débat ouvert. Il dénonce pourtant l’insulte qui rompt la dialectique, transforme le contradicteur en ennemi à anéantir plutôt que de le remercier de révéler ma subjectivité.
Tendre vers l’amour et la liberté, deux valeurs en tension, certes mais comment rester serein dans le chaos actuel ?
Henri Pérouze, mars 2026
