Noyau philosophique de la décroissance

Noyau philosophique de la décroissance

Au nom de quoi la Maison commune de la décroissance peut-elle prétendre être commune  ? Parce que le processus qui lui a donné naissance –  et qui légitime son existence et sa dénomination – a d’abord consisté en un effort collectif pour déterminer le plus précisément possible ce qui pourrait constituer le fond commun de tous les décroissants : c’est ce que nous avons appelé le “noyau” et nous devons constater que ce fond commun est un noyau philosophique. Il faut assumer ce fond philosophique, voire spirituel, de la décroissance ; ou alors la décroissance va se réduire à l’expression d’un sentiment ou d’un mode de vie.

Nous l’appelons “noyau” pour bien mettre en avant que ne s’y trouve que le commun le plus radical : ce qui laisse beaucoup de discussions ouvertes, qui sont comme des rayons pointant vers un même centre (et qui peuvent donc être diamétralement opposées). Ces discussions à avoir portent sur le rôle de l’Etat, sur la démographie, sur le travail, sur la monnaie…

En cherchant la cohérence de ce qui pourrait constituer un tel noyau, une méthode s’est dégagée. Car une proposition politique doit être capable de fournir une définition, un fondement, un objectif et  un mobile ; parce que nous avons besoin :

  •  de définir (clairement et distinctement) : pour sortir des brouillards (en particulier sur le nom même de ce qui nous réunit).
  • d’un fondement : pour aller au bout, dans une discussion, de l’argumentation.
  • d’un objectif : pour offrir de l’enthousiasme.
  • d’un mobile : pour échapper au risque de la dépolitisation.

C’est pourquoi :

  • Une définition doit être identifiante et clivante : il faut savoir de quoi on parle, sans confusion, sans brouillard.
  • Un fondement dit ce qui est juste : justifier, c’est fonder, légitimer et pour cela il faut aller aux fondements, aux racines, ce qui suppose une exigence idéologique à laquelle la société du spectacle nous déshabitue. On rencontre le besoin d’un fondement dès que l’on va au bout d’une discussion.
  • Un objectif dit ce qui est désirable : on ne peut pas se contenter quand on fait de la politique de s’enfermer dans la dénonciation et la critique, aussi forte la colère soit-elle : car c’est ainsi que la priorité accordée au réalisme sur l’idéalisme en vient toujours in fine à se replier sur une politique du moindre mal, ou à la résignation.
  • Un mobile précise ce qui est faisable, il doit être politiquement mobilisateur : on ne peut se satisfaire de participer à des débats à l’issu desquels les participants, aussi réceptifs qu’ils aient pu être, ne passent pas à l’action.

Quelques explications

  • Définition de la décroissance comme trajet, comme parenthèse, comme époque : il s’agit de repasser sous les plafonds de l’insoutenablité écologique (l’empreinte écologique globale doit redescendre et redevenir soutenable pour toutes les générations à venir). Si la décroissance était une « société », ce ne serait qu’une société de transition, la plus brève possible, démocratique, la plus sereine possible. Bref, pas question de défendre la décroissance pour la décroissance : la décroissance ne peut pas proposer un “projet” de société. La décroissance est juste le chemin, l’horizon est la relocalisation. C’est pourquoi nous devons garder mordicus ce terme de « décroissance » : en effet, il s’oppose négativement à la « croissance » ; « la croissance pour la croissance » est tout aussi absurde que « la décroissance pour la décroissance » ; la croissance est ce «monde » dans lequel l’économie englobe la société ; la décroissance propose aussi une « vision du monde » (ambition systémique de la décroissance → le « fameux » nouveau paradigme) → Ce monde est celui de la proximité, de la relocalisation.
  • Cadrer nos réflexions dans cet « espace écologique » qui est défini par un plancher et un plafond. Il s‘agit là de 1/ replacer la politique au cœur de l’écologie : cela veut dire que l’écologie nous fournit des limites que nous devons respecter. L’écologie est notre “principe de réalité”. Pour les décroissants, ces limites sont d’abord celles d’un plancher (en deçà, la vie ne commence pas) et d’un plafond (au delà, la vie ne continue pas longtemps). 2/ Accepter des limites (défendre même un “goût pour les limites” en l’opposant au dégoût des limites véhiculé par le monde de la croissance), c’est rompre avec la définition de la liberté comme franchissement des limites (alors que, dès que l’on pense entre 2 limites, la liberté se définit comme ce que l’on partage dans l’espace ainsi encadré, au lieu de consentir à ce que seule la rivalité des libertés individuelles puisse les limiter). Cette espace écologique est le « domaine de définition » de la décroissance.
  • Si l’écologie fournit un principe de réalité, il faut l’articuler avec un principe d’espérance, de désir : c’est celui d’une vie humaine si et seulement seulement c’est d’abord une vie sociale. C’est pourquoi la Maison commune de la décroissance appuie une forte critique du fondement particulièrement caché/enfoui de l’individualisme. Il ne s’agit pas de se contenter de rejeter un individualisme de façade, il faut être « radical », aller à la racine et s’apercevoir que presque toutes les fables de la croissance reposent sur une fable commune quant à la nature et la genèse de ce qui fait une organisation sociale : celle selon laquelle l’individu précéderait la société, selon laquelle une société serait d’abord une juxtaposition d’individus. C’est cette critique radicale de l’individualisme qui fera véritablement de la décroissance une philosophie politique, c’est-à-dire une recherche de ce qui fait sens dans une vie humaine. A cette question du sens, les décroissant.e.s choisissent leur camp : défendre une conception de l’organisation sociale dans laquelle la découverte du sens de sa vie n’est pas l’affaire de chaque individu isolé : « Trouver seul le sens de sa vie est une chimère ».
    • « Dans la modernité, la découverte du sens de la vie est l’affaire de chaque individu isolé. Le postulat est que chaque individu aurait le droit de mobiliser toutes les ressources nécessaires à cette fin. Au niveau de la société, cela se traduirait par une exigence non négociable de croissance : seule la croissance pourrait satisfaire toutes les exigences de tous ces individus ne devant pas être limités », écrivent brillamment G. Kallis, F. Demaria et G. D’Alisa dans leur introduction à Décroissance, Vocabulaire pour une nouvelle ère.
    • Et dans l’Epilogue, cette critique révèle toute sa fécondité. Puisque « même dans une société de sujets frugaux dotée d’un métabolisme réduit, il y aura toujours un excédent, qui devra être dépensé si l’on veut éviter de réactiver la croissance », alors « le binôme sobriété personnelle/dépense sociale doit remplacer le binôme austérité sociale/excès individuel ». Voilà la question politique propre à éviter aux décroissant.e.s toute rechute dans l’individualisme : « Il nous faut réfléchir aux institutions qui seront responsables de la socialisation de la dépense improductive et des manières dont les surplus en circulation seront limités et épuisés ».
    • Une telle critique de l’individualisme mettra la décroissance sur les rails de la critique radicale de la Modernité et de sa philosophie du Sujet (défini en opposition à tout ce qui est Objet – la nature, le non-humain, etc.). Le défi d’une telle critique sera de conserver à la décroissance une visibilité désirable.
    • Non seulement l’individualisme mène logiquement à la croissance mais, réciproquement, la croissance est d’abord celle de l’individu : la religion du Progrès repose sur le postulat de la perfectibilité de l’humain (individuelle comme collective, le passage d’un niveau à l’autre étant assuré par la fable de l’essaimage). Jusqu’à quel point les décroissant.e.s sont-ils déjà capables d’assumer que « l’homme est un être imperfectible » ? Une telle « imperfectibilité » n’interdit pas toute éducation mais en sape toutes les variantes « progressistes ».
  • Pas de décroissance « à reculons » → Priorité à l’argument du « quand bien même » sur l’argument de la nécessité (celui qui prétend que la catastrophe, l’effondrement, est nécessaire, et qu’il ne peut pas ne pas arriver) ; Il ne s’agit pas de refuser ce dernier argument, il s’agit juste de le remettre à sa place et de ne pas lui donner la première place (car dans ce cas, on dépolitiserait la décroissance). Quand bien même la nature fournirait des « ressources » sans limites, quand bien même l’économie fournirait des « richesses » sans limites, nous serions quand même pour la limitation des « ressources » et des « richesses ». Non seulement en vertu d’un principe de limitation et de mesure mais aussi au nom d’un principe d’auto-limitation. Cet argument du « quand bien même » se justifie par la priorité accordée aux « valeurs » sur les « constats » (quand bien même le capitalisme ou le productivisme ne seraient pas en crise, nous les critiquerions). Les décroissant.e.s sont des idéalistes (ils ont une « âme ») ; ce qui ne leur interdit pas d’être « réalistes » : mais à condition de donner au réel le dernier mot, mais pas le premier.
Noyau philosophique de la décroissance Commentaires possibles…
Décroissance ou objection de croissance (OC) ? La vie comme…   Quelques questions en perspective…
Définition

Quoi ?

Trajet, parenthèse, une « époque » Décroissance Momentum La relocalisation et la proximité comme horizon
Fondement

Pourquoi ?

(double) Limitation, plancher-plafond OC Finitude Passé

(le « miroir du passé », Ivan Illich)

La responsabilité avant la liberté
Objectif

Vers quoi ?

Critique radicale de l’individualisme (sens de la vie) OC Appétit Futur

(Rêvolution)

Critique de la Modernité, de l’universalisme…
Mobile

Comment ?

Pas de décroissance à reculons, quand bien même… OC « Choix », « déclic »

(et non pas subie)

Présent

(Sans attendre, sans illusion)

Priorité au « même si… » sur les arguments de la nécessité

2 commentaires

  1. Y en a même qui organisent des conférences internationales dans des pays lointains. Y a plein de cons qui vont venir en avions. Se dire décroissants et faire plein d’avions pour se masturber intellectuellement m’énerve prodigieusement. Vive le paris-dakar, vive le productivisme, le consumériste…

    1. La colère est mauvaise conseillère, elle empêche de réfléchir. Ne faut-il pas d’ailleurs préférer le rêve (réfléchir sans agir) au cauchemar (agir sans réfléchir) ? Quand quelqu’un critique la “masturbation intellectuelle”, est-ce qu’il critique la masturbation ou l’intellectuel ?

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