Un extrait du Manifeste – à paraître – par lequel la MCD prend « position pour un projet politique de décroissance et de post-croissance » ; sous le titre : La décroissance, c’est l’opposition politique à la croissance.

On n’a jamais autant parlé de décroissance ?

On fait beaucoup plus souvent qu’avant usage du terme, en effet. Mais quand on fréquente un peu les «rencontres» décroissantes, on s’aperçoit qu’il y a plusieurs utilisations du terme.

Lesquelles ?

L’usage le plus fréquent est un usage «parapluie»: on rassemble sous le terme de façon peu construite tout ce qui peut passer pour une critique de la croissance ou qui préfigurerait un monde libéré de l’emprise de la croissance. Ce qui caractérise cet usage, c’est que l’hétérogénéité y est valorisée sans critique comme une richesse alors que politiquement ce devrait être beaucoup plus critiquable: car c’est peut-être à la fois une facilité pratique et une paresse théorique. Cet usage permet de se raconter que la décroissance est une révolution en marche et évite donc de se demander pourquoi et comment il faudrait procéder pour la rendre acceptable à tous ceux qui aujourd’hui n’y adhèrent pas.

Dans son usage «académique», la décroissance – souvent confondue avec la post-croissance – est un champ d’études universitaires qui va des degrowth studies à la défense d’une autre économie hétérodoxe (qui serait l’économie écologique). Les décroissants de ce type se rencontrent dans des colloques, publient des articles dans lesquels ils se citent. Leur degré de politisation est minimal, quand ils ne se retranchent pas derrière la fictive neutralité politique du chercheur.

Il y a enfin ce que l’on pourrait repérer comme un usage «temporel» de la décroissance, c’est-à-dire cette «époque» a) qui permettra de quitter le monde de la croissance, époque qu’il vaudrait mieux b) qu’elle ne tarde pas trop et qui, si elle advient, c) devrait être la plus brève possible. Ces deux conditions sont des défis intrinsèquement politiques.

Ces trois usages ne sont pas vraiment incompatibles mais est-ce que vous voulez dire qu’ils sont plus parallèles que convergents ?

Aujourd’hui, oui. Il y a des rencontres mais ce sont plus des croisements ou des «regards croisés» que du commun.

Comment, selon vous, pourrions-nous alors accéder à une définition commune de la décroissance, ce qui semble pourtant le minimum pour un courant de pensée et d’action qui ne cesse de proclamer qu’il met le «commun» en son cœur ?

Il ne faut pas aller trop vite et pour cela, à la MCD, nous pensons qu’il est bon de procéder progressivement, en passant par des définitions de plus en plus politiques.

Au premier niveau, il faut repartir de ce qui fait consensus : la décroissance est la réduction de la production et de la consommation ; suivant les variantes, cette réduction est «en dernière instance» économique, énergétique, matérielle (et même pour certains elle est démographique).

A un deuxième niveau, la décroissance est la sortie du «monde de la croissance». Il s’agit là d’une première extension de la notion de croissance. La croissance n’est pas seulement une «boussole» économique, c’est un «monde». Et ce monde est rempli par des valeurs, des modes de vie et des attachements. A la MCD, nous nous appuyons beaucoup sur la lecture d’un certain nombre d’auteurs contemporains pour penser cette extension : en particulier Hartmut Rosa, Mark Hunyadi, Alexandre Monnin.

Mais c’est le troisième niveau qui est le plus radical si on veut prendre totalement au sérieux l’expression de Serge Latouche : la «décolonisation des imaginaires». A ce niveau, la croissance est plus qu’une «boussole» (économique), plus qu’un «monde» (social et culturel), c’est un «régime» (politique).

Ces trois niveaux sont des marches vers davantage de politisation.

Non seulement cela, mais ils ont tous en commun de définir la décroissance en opposition à la croissance.

La décroissance, c’est donc le contraire de la croissance ?

Oui, à condition de ne surtout pas restreindre la croissance à son domaine de naissance qui était l’économie mais de l’étendre à un «monde» et à un «régime».

La définition commune que la MCD propose est donc : la décroissance est le contraire de la croissance et elle est politique ?

La décroissance est l’opposition politique à la croissance.

Que répondez-vous à tous ceux qui vous reprochent d’avoir choisi un mot négatif ?

D’aller adresser le même reproche à des organisations anticapitalistes, antinucléaires ou antiracistes. Chacun voit bien que celui qui reprocherait à l’antiracisme d’être négatif serait en fait en train de laisser entendre que le racisme pourrait avoir un aspect positif. Au fond, la décroissance n’est un terme négatif que pour ceux pour qui la croissance reste positive.