MCD : le défi de la « saison 2 »

Pourquoi cette image de l’arbre pour visualiser la dimension éminemment politique de la décroissance, alors que nous proposons déjà 2 autres visualisations : celle de l’iceberg qui permet de définir la décroissance comme renversement du régime politique de croissance, et l’analogie entre politique et permaculture qui permet d’échelonner les degrés de politisation des initiatives décroissantes ?

Comment ne pas reconnaître qu’entre les analyses proposées par la MCD depuis bientôt 10 ans et la décroissance telle qu’elle apparaît quelquefois dans le débat public, il y a un décalage : d’un côté, une approche très conceptuelle (sinon philosophique) de la décroissance et de l’autre, une approche beaucoup plus « concrète » (que ce soit d’ailleurs dans le monde universitaire ou dans celui des « alternatives concrètes »). En tout cas, tel est le constat qu’à la MCD nous avons fait quand nous avons estimé qu’il fallait passer d’une saison 1 à une saison 2, avec un défi : combler ce décalage.

Ce qui revient a) à repérer l’espace à combler, puis b) à trouver ce qu’il faut y loger.

Radicalité des racines, robustesse du tronc, diversité des branches
  • Nous faisons l’hypothèse que cet espace est celui de la « décroissance politique » et qu’il s’intercale entre la « décroissance radicale » (celle de la zone 5) et la « décroissance mainstream « . Comme le tronc fait le lien entre les branches et les racines.
    • Par « décroissance radicale », nous entendons une critique radicale dirigée contre la croissance, au nom d’un principe de vigilance : surtout ne jamais dénoncer des effets sans étendre la critique aux causes. C’est au nom de ce principe que nous tenons à ne pas restreindre la croissance à une économie ou à un « monde » mais que nous l’étendons au régime de croissance, dont les dispositifs de dépolitisation reposent sur l’horizontalisme, le neutralisme et l’individualisme.
    • Par « décroissance mainstream« , nous entendons un buisson d’initiatives que nous jugeons comme un « agrégat apolitique ». Ce qui veut dire, qu’en elles-mêmes, elles sont (presque) toutes de grande valeur mais que, aussi nécessaires soient-elles, elles ne sont pas suffisantes si elles ne s’inscrivent pas collectivement à l’intérieur d’un cadre politique commun.
  • Si l’on accepte de schématiser, la décroissance radicale est intrinsèquement politisée mais elle est absente du débat public, la décroissance mainstream mord un peu sur le débat public mais au prix d’un « apolitisme assourdissant » (suivant la formule de l’Atelier Paysan).

Voilà donc le défi : installer dans le débat public une « décroissance politique », moins conceptuelle que la décroissance radicale mais plus politisée que la décroissance mainstream. Dès 2009, lors de l’Université d’été du NPA (voir ci-dessous), nous mettions déjà en avant les deux faces de ce défi : politiser la société, socialiser la politique.

« La politique est l’art d’établir, de cultiver et de conserver entre les hommes la vie sociale qui les unit »

Johannes Althusius, Politica methodice digesta, Atque Exemplis Sacris et Profanis illustrata (1603), 3e éd., Herborn, 1614 ; La Politique méthodiquement ordonnée et illustrée par des exemples sacrés et profanes, traduction du latin, introduction et lexique par G. Demelemestre, Genève, Droz, 2023 1.

Le pari de la repolitisation

Dans le régime de croissance, nous voyons un dispositif pervers : une politique de… dépolitisation (P. Thiel prône ouvertement une « sortie de la politique »). S’opposer au régime de croissance, c’est alors voir dans la décroissance un pari de… repolitisation.

  • Ce pari, nous voulons l’investir dans chacun des pôles de la vie politique : dispositifs démocratiques de politisation, institutions politiques, ordre politique global.
  • Nous l’entreprenons sans illusion, sans attendre : nous ne voulons pas jouer aux prophètes et confondre stratégie et scénario. La « rêvolution », nous ne pouvons ni la prédire, ni la provoquer, mais nous pouvons la préparer.
  • Nous ne nous racontons pas qu’il suffirait que nos propositions soit déjà jugées faisables et désirables dans les « communautés terribles » (Tiqqun 2) de l’entre-soi : à quelles conditions une proposition décroissante est-elle acceptable ?
  • La première leçon (sinon la seule) que nous avons tirée de nos engagements multiples dans les alternatives concrètes, c’est qu’il faut donner priorité au « faire sens » sur le « faire nombre ».

« La révolution est un changement de certaines institutions centrales de la société par l’activité de la société elle-même : l’autotransformation explicite de la société elle-même, condensée dans un temps bref ».

Cornelius Castoriadis, « Ce qu’est une révolution », dans Une société à la dérive (2005), Seuil, p.229.

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Pour réussir ce pari, la MCD met plusieurs fers au feu :

  • Une cartographie systémique des propositions décroissantes, pour se donner les moyens de repérer autant les convergences que les frottements 2.
  • Une Fresque de la décroissance 3.
  • S’investir dans le cercle politique de l’IDN (International Degrowth Network).
  • Assumer la dimension « lobby » de la MCD :Tisser des relations avec les acteurs associatifs, les mouvements militants, les partis politiques et les syndicats… Tisser ces relations par le moyen de « rendez-vous » pendant lesquels nous allons exposer la décroissance prioritairement dans sa dimension politique. Cette dimension « lobby » passera par une activité de plaidoyer : c’est là que l’image du noyau commun et des rayons de discussion sera féconde. Car si la définition (claire) de la décroissance comme « opposition politique à la croissance » est placée au centre d’un triangle, alors les 3 pointes en sont le fondement (qui permet de justifier notre vision), l’objectif (qui donne un horizon) et le mobile (qui permet de déclencher les actions).
  • Il y a 3-4 ans, on avait discuté avec une tentative à gauche de la gauche d’organiser une « convergence » : tentative qui avait échoué parce que chacun était resté dans son couloir, en attendant que les autres les y rejoignent. Tentative qui avait échoué aussi parce qu’aucun de ces couloirs n’était fédérateur. D’où la proposition de la MCD – proposition qui avait fait « plouf » – de reconsidérer ce que chez les marxistes on appelle « front principal des luttes » → d’où l’idée de repenser la convergence de tous ces couloirs sous l’objectif du soin à apporter à la vie sociale en tant que telle 4 → La vie/vye sociale comme « front principal des luttes et des alternatives« .
    • Ce front principal de la vie/vye sociale, objectif de la décroissance politique, habiterait plutôt la zone 4 de notre permapolitique. La zone 5 pour la décroissance radicale.

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Un peu d’histoire politisée

(2007) Appel de Vassivières : « assurer l’ancrage social et la crédibilité politique du thème de la décroissance. »


(2009) Serge Latouche, « Que la décroissance soit un projet politique de gauche constitue pour moi à la fois une évidence et un paradoxe. »


(Août 2009) Comment riposter ensemble ? Intervention à l’université d’été du NPA à Port-Leucate.


(Sept. 2009) Plateforme de convergence, essentiellement élaborée par le MOC, à destination de l’AdOC, pour tenter une convergence du MOC et du PPLD.

Analyses rétrospectives

(2025) la décroissance, solution politique. Intervention à Décroissance, le Festival pour distinguer entre décroissance radicale et décroissance mainstream.


La Caravane 2024 : Politiser la sobriété et les alternatives. Individuellement, la sobriété est nécessaire mais est-elle suffisante pour changer de société ; collectivement, les alternatives sont nécessaires mais sont-elles suffisantes pour changer de société ?


(2023) Ne cachons pas que les rencontres formelles et informelles tout au long du festival nous ont convaincu que la décroissance politique devait constituer le noyau mobilisateur de la décroissance.


(fév. 2019) L’improbable devenir politique des GJ. Très vite, la puissance du « devenir-peuple » se manifesta dans le dépassement du poujadisme de départ par la mise en avant de revendications beaucoup plus fécondes que prévues.

Quelques lectures

Recension critique de : Clément Sénéchal, Pourquoi l’écologie perd toujours (2024), Seuil. Lucide, mais l’auteur en reste à voir dans la croissance économique une cause et non pas un effet.


Recension de L’Atelier Paysan, Reprendre la terre aux machines, manifeste pour une autonomie paysanne et alimentaire (Seuil Anthropocène, 2021). Un chapitre 4 qui est un régal.


Alexandre Monnin, Politiser le renoncement (2023). La décroissance, ce ne sera pas très facile ; mais pour s’y préparer politiquement, il ne faut la considérer ni comme nécessaire ni comme impossible.


Recension de L’idée du socialisme (2015), d’Axel Honneth. Peut-on sans contradiction critiquer le capitalisme et critiquer les critiques du capitalisme ?

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Notes et références
  1. Demelemestre, G. (2025). Les origines du fédéralisme : la Politique d’Althusius. Commentaire, 191(3), 629-636. https://doi.org/10.3917/comm.191.0151.[]
  2. Michel LEPESANT, « Pourquoi une cartographie systémique des trajectoires de décroissance », Mondes en décroissance [En ligne], 2 | 2023, mis en ligne le 25 janvier 2024, consulté le 19 mars 2026. URL : http://revues-msh.uca.fr/revue-opcd/index.php?id=344[]
  3. https://ladecroissance.xyz/cafes-decroissants/#2025[]
  4. https://ladecroissance.xyz/2022/10/15/ou-a-lieu-la-vie-sociale/#b_Ou_rouvrir_un_front_principal_des_luttes[]
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