La MCD, Saison 2 : notre feuille de route (2026-2030)

L’essentiel de notre financement est constitué par un don de la Fondation pour le Progrès de l’Homme (FPH) : cette feuille de route est une version à peine modifiée de la « note d’intention » demandée par la FPH pour la période 2026-2030. Ça a été l’occasion pour nous de penser le passage d’une saison 1 à une saison 2, passage sans rupture mais accentuation d’une approche résolument politique de notre opposition à la croissance (à son économie, à son monde, à son régime politique).

Depuis sa création en 2017, la Maison commune de la décroissance s’est attelée aux racines (concepts et méthodes) de la décroissance, face à l’abandon de la construction idéologique au sein du mouvement décroissant, sous l’injonction saine mais insuffisante du faire dans l’ici et maintenant. Nous la qualifions dorénavant de “saison 1” de la MCD. Forte de ces racines, une saison 2 s’ouvre, celle de l’édification du tronc politique de la décroissance, à même de contribuer à une repolitisation et une coordination des déçus, critiques et opposants à la croissance, son monde et son régime. L’affirmation de la dimension politique de la décroissance est un outil d’intérêt général au service du commun. Elle est indispensable pour que la décroissance puis la post-croissance puissent apparaître, respectivement, comme un trajet et une alternative sociétale crédibles, désirables, plus encore acceptables.

En route vers une saison 2 de la MCD

* Un constat initial

L’objectif de la “saison 1” de la MCD, a été de repérer, définir et discuter ce qu’il peut y avoir de « commun » dans le mouvement de la décroissance. Ce travail a été animé par notre diagnostic initial d’éparpillement du mouvement, qui reposait sur 2 intuitions :

  • Précipitation à privilégier l’action au détriment de la construction idéologique : ce diagnostic est justifié par nos expériences dans les alternatives concrètes dans lesquelles l’injonction à agir au nom d’une urgence écologique (climat, biodiversité) s’imposait au détriment d’une robustesse conceptuelle et méthodologique. Pis encore, cet éparpillement était souvent auto-présenté comme richesse au nom d’une hétérogénéité sans critique. Le résultat de cette précipitation, c’est le jugement sévère qui conclut la cartographie systématique de Fitzpatrick et al.1 : profusion de propositions « imprécises », peu « pertinentes », « négligentes », diverses plus par « agglutination » que par vue d’ensemble. Le constat est sévère : « le programme actuel de décroissance est plus proche d’une liste disparate d’ingrédients que d’une recette bien organisée ».
  • Faible politisation du mouvement décroissant : cette précipitation se manifestait particulièrement par la faiblesse de la politisation du mouvement décroissant :
    • soit par une politisation simplifiée en action « citoyenne » au « local » ;
    • soit par une politisation réduite à une participation électorale, sinon électoraliste, dans laquelle la décroissance était réduite, sous forme de slogans, à sa dimension physicaliste (limites démographiques, énergétiques et matérielles), au détriment de sa dimension volontariste ;
    • soit par une politisation limitée au champ des valeurs, prétendant à une hégémonie des “bonnes valeurs”, caricaturant ainsi ses opposants, faisant accroire que la seule transvaluation des valeurs saurait suffire, et indifférente au régime politique, pourtant central.

** Une première saison riche

L’iceberg de la croissance : une économie, un monde, un régime politique

Les travaux réalisés par la Maison commune de la décroissance depuis sa création en 2017 ont principalement consisté en un travail conceptuel de définition de la “décroissance”, comme trajet vers d’autres sociétés, celles de la post-croissance, issue d’une critique radicale du monde de la croissance et plaidant pour une opposition systémique à la croissance : décrue (économique), décolonisation (de nos imaginaires) et repolitisation (de nos vies). Ce travail n’aurait pu avoir lieu sans un travail de méthodes sur des distinctions conceptuelles, issues de situations rencontrées dans les pratiques mêmes des alternatives concrètes (e.g. faire sens / faire nombre, faisable / désirable / acceptable, radicalité comme intransigeance / cohérence, limite-plancher / limite-plafond…). Un travail de cristallisation de ces avancées a également été réalisé, au moyen d’images (non développées ici) : celle du noyau et des rayons (pour penser le commun), celle d’un iceberg (pour penser l’extension du domaine de la croissance), et celle d’une analogie entre politique et permaculture (pourpenser des degrés de politisation). Et enfin, celle d’un arbre (pour penser l’unité et la diversité de la mouvance décroissante :

  • les racines seraient les fondements conceptuels et méthodologiques de toutes ces initiatives ;
  • le tronc serait le commun politique de toutes ces initiatives ; et
  • les branches seraient toutes ces initiatives qui se revendiquent, de près ou de loin, de la décroissance, qu’elles soient militantes ou universitaires.

*** Quelle ambition pour la saison 2 ?

Après le préalable absolument nécessaire que fut l’attention toute particulière accordée aux racines (concepts et méthodes), que nous qualifions dorénavant de “saison 1” de la MCD, voici venu le temps d’une “saison 2”. Elle ne s’appuie pas sur un nouveau constat, mais sur celui de la faible politisation, déjà présent à l’aube de la MCD. Manquement du mouvement décroissant qui peut dorénavant être approché avec confiance. Le temps est venu de l’essor du tronc politique, le développement racinaire l’a rendu possible.

La MCD souhaite redonner à la politique sa noblesse, dévoyée par l’exercice purement gestionnaire dominant de nos jours, la petite politique des intérêts particuliers. Oeuvrer pour l’intérêt général, la constitution et l’animation collective d’une société, comme condition de la vie sociale, voilà ce que défend la MCD.  La MCD souhaite rétablir la grande politique, celle pleine de vitalité et qui ne saurait se soumettre à aucun prisme réducteur, en particulier celui de la critique fonctionnaliste. Quand bien même un régime politique fonctionnerait, ici le capitalisme, la MCD voudrait tout autant que puisse être questionnée et arbitrée collectivement la société que nous souhaitons, en réinvestissant notamment la critique morale, et plus encore la critique éthique.

La MCD assume par la présente le criant besoin d’un combat idéologique à mener, à l’extérieur du monde décroissant, notamment face aux tendances autoritaires qui se multiplient, mais aussi à l’intérieur, face à une forme de renoncement qui ne peut préfigurer qu’une seule chose, un échec à venir. Un renoncement à la conflictualité comme énergie politique indépassable, fruit d’un rejet entendable, celui du système actuel, qui divise et nivelle, mais qui obère également le projet, qui unirait et élèverait, au nom d’une hétérogénéité sans critique, et ce faisant se condamne à l’impuissance. La repolitisation, à laquelle la MCD veut œuvrer, est ce processus conscientisant la nécessité d’une coordination des acteurs, présupposant l’explicitation d’un tronc politique commun, que la MCD ambitionne de fournir.

Nulle efficacité sans structure, nulle liberté sans redevabilité

Les membres bénévoles de la MCD constituent sa principale richesse, avec le corpus idéologique construit au fil des années. Le soutien financier de la FPH permet une démultiplication de nos efforts, en contribuant aux possibilités matérielles de nos ambitions, en premier lieu la possibilité d’un soutien salarial aux actions bénévoles. Après une première expérience d’association employeuse, non sans écueils, une réflexion d’ampleur sur la structuration et le fonctionnement de l’association a été poursuivie, conduisant à des évolutions conséquentes, en premier lieu :

  • de nouveaux statuts et un nouveau règlement intérieur, basés sur l’attention accordée à la coordination (plutôt que la subordination), à l’interdépendance (plutôt que l’indépendance) et à la responsabilité comme confiance ;
  • la constitution d’un bureau au sein de la Coopérative, qui assurera la fonction employeur (et non plus le président seul) ;
  • et le déplacement du centre de gravité de notre association de la Coopérative (classiquement, le conseil d’administration) vers la Mutuelle (classiquement, un conseil de contributeurs à nos projets, tant théoriques que pratiques, via des « commission ad hoc », soutenues par la Coopérative).

Une même optique anime ces trois évolutions, celle de la centralité de la collégialité et de l’aventure collective. Au même titre, il est apparu souhaitable, pour toutes les parties, de favoriser la présence de plusieurs salarié.es, plutôt qu’un.e seul.e par qui tout transiterait. A date, au vu des profils volontaires et des moyens financiers, il a été décidé de procéder à l’embauche, à temps partiel (12 heures/semaine) de deux personnes, l’un.e pour les tâches administratives et logistiques, l’autre pour le partenariat et le pilotage de l’action de plaidoyer, sa réalisation par les bénévoles étant privilégiée. Il est important de souligner que le renouveau partiel de la Coopérative, avec trois nouveaux membres, vient insuffler un dynamisme nouveau, qui accompagnera l’activité salariée, qu’il pourrait être souhaitable de renforcer à moyen terme au vu des ambitions affichées par la MCD. En outre, dans cette logique de renforcement de l’activité de la MCD, l’approche comptable a été “professionnalisée” : i) les fonctions de trésorerie et de comptabilité-gestion sont dissociées ; et ii) les dépenses et recettes font l’objet d’une budgétisation, suivie mensuellement et revue trimestriellement, et non plus d’un seul contrôle au fil de l’eau. Un exercice de projection triennale est également réalisé.

Une “saison 2” voulue ambitieuse et enthousiasmante

Notre perspective : oeuvrer à la dimension politique de la décroissance. Chacune de nos récentes interventions la renforce, un fort besoin de repolitisation est attendu et exprimé par le public. Notamment pour ne plus subir, mais agir, pour ne plus être seul, mais former un collectif. Comme préalable, à juste titre, de toute espérance. Bien que possiblement anecdotique, lorsque l’angle d’attaque est d’emblée politique, les critiques usuelles du terme de “décroissance”, à cause de son préfixe privatif, font long feu. La décroissance, comme décrue économique, décolonisation de nos imaginaires et repolitisation de nos vies, est bel et bien désirable, acceptable, et faisable. Fruits d’engagements anciens et d’élans nouveaux, les projets portés par la MCD sont autant de briques pour l’édification de la repolitisation défendue et de la possibilité d’une société décroissante puis post-croissante.

* Des racines, un tronc

Depuis sa fondation, la MCD a constitué un corpus conséquent de productions écrites. Cette ressource, dans sa forme actuelle, souffre de limitations, notamment d’accessibilité et d’intelligibilité, dûes à une absence d’articulation, pouvant ainsi conduire à une impression d’agglutination et de vertige. Un travail d’articulation, qui conduira sans nul doute à une consolidation au fur et à mesure de l’avancée des travaux, de par la clarification qu’il demandera, sera réalisé. Ce travail apparaît indispensable pour atteindre les objectifs ambitieux que la MCD s’est fixés. En image, il s’agira de constituer un fil rouge, guide au travers de la pensée complexe développée par la MCD, pour les personnes béotiennes, initiées, expertes, et pour nous-mêmes. A date, les projets suivants s’inscrivent dans cette optique :

  1. Inventaire des productions écrites de la MCD, et leur enregistrement ISBN pour les visibiliser ;
  2. Refonte du site internet, avec la constitution d’un fil rouge ou parcours de découverte ;
  3. Assurer une formation interne ;
  4. Écriture et auto-édition de livrets pour aborder simplement des concepts centraux à l’aune du projet politique de la MCD, qui seront des “Conversations décroissantes sur …”, telles que la liberté et la vie sociale ;
  5. Ouverture à l’international, notamment par la traduction des productions écrites, en premier lieu du livre de la MCD, La décroissance et ses déclinaisons (projets en cours en espagnol et en anglais) ;
  6. Coordination d’un livre de contributions sur le thème : « Sortir de l’économie ? » (formule de Serge Latouche, non explicitée à ce jour) ;
  7. Ecriture et publication d’un nouveau livre de la MCD (à moyen terme)

** Moments de vie et d’engagement

L’activité intellectuelle ne saurait se résumer aux productions écrites, souvent plus individuelles, et l’activité de la MCD ne saurait se résumer à l’activité dite “intellectuelle”, nous n’oublions pas le “sensible”, sans l’opposer du reste. “Nous avons à vivre et faire vivre pour créer ce que nous sommes” (Albert Camus, L’Homme révolté), se rencontrer pour se lier, réfléchir ensemble, pour renouveler son engagement et en susciter de nouveaux. La MCD accorde donc une attention toute particulière à l’organisation régulière de rencontres, d’événements, au sein de la MCD, ainsi qu’à la participation et co-organisation d’événements extérieurs, avec l’exigence de la radicalité, comme cohérence. Il y a ici un point de vigilance important, celui de ne pas oublier l’objectif principal, à savoir la repolitisation, et la radicalité qu’elle commande. A date, les projets suivants s’inscrivent dans cette optique :

  1. Organisation annuelle des (f)estives, une semaine estivale de réflexion. Il s’agit de l’événement principal permettant de découvrir et rencontrer la MCD ;
  2. Organisation biannuelle de la Caravane contre-croissance, avec une prochaine édition prévue en fin d’année 2026. Cet événement permet notamment de découvrir et tisser des partenariats avec des associations locales ;
  3. Organisation biannuelle d’un concours de nouvelles. Il s’agit de notre contribution à la décolonisation des imaginaires par les récits ;
  4. Participation à des événements d’associations-amies (e.g. Alter Kapitae, IDN…) ;
  5. Co-organisation de l’International Degrowth Conference de 2028, pressentie en France.

*** Des liens et du grand large

La MCD fait de son objectif principal le travail de repolitisation et de définition du projet politique commun que se doit d’être la décroissance, aussi bien en direction des autres associations et initiatives – en particulier de celles se revendiquant de la décroissance, mais également celles faisant de la décroissance sans le savoir – que du grand public. Il serait naïf de penser que le nombre viendra à nous, nous devons aller à eux, dans un travail conséquent de partenariat et de communication, investir de nouveaux terrains et publics. A date, les projets suivants s’inscrivent dans cette optique :

  1. Développer une cartographie systémique de la décroissance : projet à la fois théorique et politique, qui constitue à la fois un outil de rencontre (comme support pour des « ateliers décroissance ») et de réflexion stratégique ;
  2. Renforcer les partenariats existants, en France (e.g. Alter Kapitae, Collectif des associations citoyennes (CAC)) et à l’étranger (e.g. Polémos au Canada, Moins! en Suisse), en particulier assurer l’animation et le déploiement du cercle politique créé à notre demande au sein de l’IDN ;
  3. Développer de nouveaux partenariats, en particulier avec des think tanks pour challenger leurs idées et leur rapport à la politique (e.g. Institut Veblen), et avec des acteurs, en particulier associatifs, écologiques et sociaux, notamment pour contribuer à la politisation du mouvement social et comme intermédiaire pour l’accès à un public plus large (e.g. Emmaüs, Banlieue Climat, Confédération paysanne…) ;
  4. Renforcer la présence sur les réseaux sociaux, en particulier LinkedIn ;
  5. Développer les contacts et l’exposition médiatique, en particulier les médias indépendants (e.g. Fracas, Sciences critiques). La MCD envisage d’ailleurs de souscrire des parts sociales dans certains de ces médias, afin de soutenir symboliquement ce pilier de la démocratie qu’est l’accès à une information de qualité ;
  6. Création et déploiement d’une Fresque de la décroissance, avec pour cible une première mouture pour l’été 2026 ;
  7. Production d’un documentaire à destination du grand public : « Une histoire politisée de la décroissance politique en France », réalisé par Sofian Achabe, documentariste professionnel, en deux volets de 26’, à partir d’archives internes et de l’INA, et d’entretiens avec des figures historiques ;
  8. Copilotage d’un projet de Jury Citoyen sur une définition démocratique des besoins, un pré-projet a été co-rédigé, et sera communiqué à d’autres organismes susceptibles d’être intéressés par une participation au copilotage (e.g. Emmaüs, La Fabrique Ecologique, Alter Kapitae, ATD Quart monde, Les Amis de la Terre…).

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Notes et références
  1. Fitzpatrick N., Parrique T., Cosme I., « Exploring degrowth policy proposals: A systematic mapping with thematic synthesis », Journal of Cleaner Production, vol. 365, [En ligne] DOI : https://doi.org/10.1016/j.jclepro.2022.132764.[]
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