En 1988, Dans ses Commentaires sur la société du spectacle, Guy Debord écrivait : « La Mafia n’est pas étrangère dans ce monde ; elle y est parfaitement chez elle. Au moment du spectaculaire intégré, elle règne en fait comme le modèle de toutes les entreprises commerciales avancées ». Il concluait par ce jugement les quelques paragraphes qu’il venait de consacrer à la Mafia pour repérer « les points de ressemblance avec le capitalisme ».
Rien d’étonnant alors à ce que, dans un journal télévisé, un reportage sur la DZ Mafia s’enchaîne avec un sujet sur la dernière provocation de l’actuel roi autoproclamé du deal : un dealer, c’est un entrepreneur, et vice-versa.
Et ce qu’ils ont en commun, c’est l’adhésion à la règle d’or du capitalisme : la mutualisation des pertes, la privatisation des profits.
Il n’y a donc aucune coïncidence quand on s’aperçoit que rien ne ressemble plus à un « point de deal » que ce que les ultralibéraux actuels nomment des « zones économiques spéciales » (lire à ce sujet de Quinn Slobodian, Le capitalisme de l’apocalypse, 2025, Seuil) : une zone hors du droit commun (« là où la police ne va pas »), sans démocratie (mais à la justice expéditive), totalement hiérarchisée, organisée en vue d’un seul but, l’argent.
Mais dans la société du spectacle où le spectaculaire doit fabriquer une image renversée de la réalité (dans laquelle « le vrai est un moment du faux »), cette connivence entre « le monde des affaires » et « les affaires » semble invisibilisée par tous les commentateurs en continu.
Rien de plus remarquable en effet que de constater comment leur rhétorique peut enchaîner une diatribe contre le narcotrafic, un reportage sur le Mercosur, un plaidoyer pour la réduction des recettes budgétaires, une visite à Dubaï, une interview d’un « grand patron », une polémique contre la taxe Zucman, une inquiétude sur l’omniprésence de l’IA… mais sans jamais prononcer le terme qui en est la substance commune : le capitalisme.
Toutes ces acrobaties pour éviter d’avoir à se confronter à une évidence : c’est que le tour qu’est en train de prendre le monde n’est que le dernier épisode de ce que le capitalisme a toujours fait subir au monde : la domination des puissants.
Alors, si en tant que décroissant radical, on en vient à rappeler que, politiquement, la critique du capitalisme ne s’attaque au mieux qu’à la partie émergée de l’iceberg de la croissance, on mesure à quel point aujourd’hui l’enjeu de la décroissance n’existe pas dans le débat public.
Toutes ces acrobaties pour invisibiliser (et donc naturaliser) le capitalisme dressent le barrage le plus efficace pour ne jamais poser ce qu’Harmut Rosa nomme la « question sérieuse : la société moderne est-elle donc équivalente à la société capitaliste ? Est-ce que j’entends simplement « capitalisme » lorsque je me réfère à la structure de base de la société moderne ? La réponse est : le capitalisme est un moteur central, mais la stabilisation dynamique s’étend bien au-delà de la sphère économique ».
Et c’est ainsi que même la critique la plus radicale du capitalisme ne sera encore qu’une critique tronquée de la croissance, de son économie, de son monde et de son régime politique.

Bonjour les ami-e-s !
J’ai un peu de mal avec la « la stabilisation dynamique » dans : »le capitalisme est un moteur central, mais la stabilisation dynamique s’étend bien au-delà de la sphère économique. »
Je suppose que c’est une expression de Harmut Rosa ?
Merci d’avance si vous pouvez l’expliciter !
Solidairement. R Z
https://argonautes.club
Cher Raymond,
Cette phrase est extraite d’un article que je trouve particulièrement dense d’Harmut Rosa, « Dynamic Stabilization, the Triple A. Approach to the Good Life, and the Resonance Conception », Questions de communication [En ligne], 31 | 2017, mis en ligne le 01 septembre 2019, URL : http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/11228.
Pour lui, la stabilisation dynamique caractéristique de la « modernité tardive » résulte de la conjonction de 3 facteurs : la croissance économique, l’innovation technologique et l’accélération sociale. Autrement dit, même en cas de décroissance économique (qu’Harmut Rosa qualifie bien, selon moi, de « récession »), resteraient à l’oeuvre les 2 autres facteurs de l’innovation et de l’accélération : « And even if the gross domestic product in a country does not increase for a couple of years, pressures for acceleration and innovation remain unaffected, and as a rule, non-growth or de-growth is coupled with elements of cannibalization that increase social inequality and destabilize or destroy the institutional status quo and social integration. Hence, the observable forms of longterm degrowth support rather than contradict the definition that a modern society can only maintain a stable structure through steady escalation. »
Et en voici ma lecture :
Autrement dit, s’il me semble possible d’être anticapitaliste sans être décroissant, l’inverse (à condition d’avoir étendu le domaine de la décroissance au monde et au régime politique de croissance), l’inverse me semble inconséquent : être décroissant, c’est être anti-capitaliste mais aussi décoloniser son imaginaire, mais aussi renverser le régime politique de croissance.
Amitiés à toi
Michel