Gabriel Malek, Pour une décroissance prospère (2025), Payot.
En France, la MCD n’est pas la seule association dont l’objet est explicitement et directement la décroissance, il y aussi Alter Kapitae (AK) dont le fondateur, Gabriel Malek, a publié à la fin de l’an dernier (2025) Pour une décroissance prospère, ouvrage dont le titre reprend la thématique générale d’AK.

La lecture que je vais en proposer doit naviguer entre 2 écueils que tout conférencier connaît bien quand, à la fin de son intervention, la parole est donnée à la salle. Il y a d’abord la prise de parole du frustré de ne pas avoir été à la place de l’invité et qui abuse de la bienveillance du passeur de micro pour dire ce que, lui, aurait dit et qui, à la fin, n’aboutit à aucune question. Il y a aussi l’intervention flatteuse de celui qui propose un inventaire des passages qui lui ont particulièrement plu avant de reconnaître qu’il n’a pas, lui non plus, vraiment de question à poser. Si donc questionnements il va y avoir de ma part, ce sera de façon critique mais sans frustration ni flatterie.
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Disons d’emblée pourquoi il me semble que défendre une décroissance prospère tient de l’évidence. Pour au moins 2 raisons que Gabriel Malek ne manque pas de mettre en avant :
- Étymologiquement, la prospérité provient du latin prosperus qui signifie « conforme ou favorable aux espérances, aux attentes » (p.14). La prospérité et l’espérance partagent donc la même racine, spere, celle de l’espoir et de l’attente. En pastichant les catégories de Reinhart Kosseleck de « champ d’expérience » et « d’horizon d’attente », je crois que toute inscription de la décroissance dans une temporalité et une historicité qui l’intercalent entre le monde de la croissance (que nous rejetons) et le monde de la post-croissance (que nous espérons) doit rétrospectivement tirer les leçons du passé et prospectivement viser un horizon d’espérance. Pas de décroissance sans espérance.
- Je n’ignore pas que le terme d’espérance a une résonance spirituelle (c’est l’une des 3 vertus théologales du christianisme). Or, précisément, c’est cette dimension spirituelle – et non matérielle – par laquelle Gabriel Malek justifie le choix de ce terme de prospérité car, en face du consumérisme comme religion (avec ses temples, ses saints, ses rites, ses fêtes, son catéchisme, ses paradis fiscaux, ses idoles…) « une soif de spiritualité persiste » (p.229). Pas de décroissance sans spiritualité.
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Ce livre, qui est préfacé par Bernard Friot, est composé de 3 parties :
- « Il faut d’abord sortir de la confusion qui lie croissance et prospérité, enracinement et identité, science et progrès. Ensuite, nous tâcherons de comprendre, à travers une utopie pragmatique, en quoi la décroissance prospère n’est pas un oxymore, mais une voie vers un avenir désirable. Enfin, après avoir éclairé les promesses de cette prospérité-là, nous poserons les premières pierres du chemin émancipateur capable d’y mener » (p.17).
- « Après avoir démontré en quoi la croissance ne peut plus nous apporter la prospérité, et avoir détaillé comment la décroissance est en capacité de nous assurer un avenir désirable, il nous reste à faire le plus dur : tracer la voie qui mène du monde actuel à l’utopie pragmatique souhaitée « (p.156).
Je ne sais pas quoi penser de la préface de Bernard Friot. Certes, elle remplit ses obligations bienséantes mais non sans quelque retenue. Bernard Friot ne cache pas son scepticisme : sur la fiscalité, sur les alliances préconisées par Gabriel Malek, sur l’éloge de la jouissance… Et quand il fait reproche de ne pas avoir assez insisté sur « la mutation du travail », cela semble exagéré quand on comptabilise le nombre de fois où cette thématique du travail est régulièrement traitée tout au long de l’ouvrage (pp.43, 53, 92, 108, 126). Il ne cache surtout pas son scepticisme ni vis à vis de la décroissance – dont il ne valide explicitement aucun trait constitutif – ni vis à vis de la prospérité – dont la seule occurrence dans la préface concerne les… profits.
Bernard Friot conclut sa préface en présentant le livre comme « un inventaire passionnant des déjà-là de cet enracinement ». Implicitement, il ne semble pas faire crédit à la décroissance de pouvoir être le paradigme adéquat pour penser la globalité politique des transformations à espérer.
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Contre quoi décroître ?
Gabriel Malek consacre sa première partie à faire un inventaire des constats dirigés contre la croissance et les modalités de sa version de la prospérité. Cet inventaire est un classique de l’objection de croissance car il permet d’ouvrir le plus grand possible la famille de celles et ceux qui depuis 1972 – année de publication du rapport Meadows – crient « halte à la croissance ».
Si la croissance verte est une « chimère » (p.65), si le tunnel carbone est un « enfer » (p.68), si la transition énergétique est un « mirage » (p.71), si le technosolutionnisme est une « fuite » (p.75), c’est parce que la croissance est contre l’intérêt général (p.32), contre le citoyen (p.35), contre le lien social (p.40), contre le travail (pp.43,53), contre la justice sociale (p.49), contre les imaginaires (p.57), contre la planète (p.62).
Dont acte : l’objection de croissance est bien une contre-croissance. Pourquoi décroître ? Pour contrer la croissance.
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Vers quoi décroître ?
C’est dans la seconde partie que se trouve la plus grande originalité de ce livre car Gabriel Malek nous y propose une vision de ce qu’aurait pu être Verdelune, petite ville imaginaire de 43 000 habitants, entre Saint-Émilion et Coutras, qui se serait épanouie à partir des années 1990, lors de la période d’une imaginaire « heureuse bio-régionalisation » (p.89).
Gabriel Malek traite dans cette partie tout une série de propositions politiques sur : la participation citoyenne (p.96), l’héritage (p.109), l’État (p.112), la propriété (p.116), les coopératives (pp.124, 178), le travail (p.126), le partage des tâches ingrates (p.131), le donut de K. Raworth (p.141), la jouissance (p.147), la paresse (p.150).
L’apport de cette partie ne consiste pas dans la nouveauté de ces propositions (Dont l’inventaire quasi complet a été dressé par l’article de N.Fitzpatrick et alii. sur la cartographie systématique des propositions politiques de décroissance.) mais dans la façon dont Gabriel Malek organise ce nouvel inventaire :
- Il dresse une série de 5 « grands principes » de la décroissance comme « enracinement » : municipaliser, partager, arbitrer, protéger, jouir. Ce qui est intéressant, c’est de ranger avec des principes plutôt qu’avec des valeurs. Car, dans cette deuxième partie, même s’il s’agit d’espérer et de rêver, c’est de faisabilité et de désirabilité dont la décroissance a besoin.
- Chaque grand principe est enraciné dans un lieu : la maison commune délibérative (p.95), le marché de la sécurité sociale de l’alimentation (p.105), la bourse populaire des utilités sociales (p.117), le bureau des filières locales et de sûreté écologique (p.133), l’office des plaisances (p.145). Ce que je retiens ici c’est la fécondité de l’idée de lieu : car la transformation ne peut avoir lieu que dans des lieux. Le « lieu » est une matrice de transformation décroissante (Ce n’est pas la seule : j’y rajoute la double autolimitation plancher-plafond ainsi que la notion de « part » 1).
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Comment décroître ?
Dans cette troisième partie consacrée aux trajectoires de décroissance pour aller vers la post-croissance, Gabriel Malek propose un nouvel inventaire construit autour des 3 stratégies pensées par Erik Olin Wright : stratégies de rupture, stratégies symbiotiques, stratégies interstitielles.
« Renverser le capitalisme et mettre en place une décroissance prospère exige de combiner ces trois approches. La rupture permet d’engager le rapport de force nécessaire avec le système, la symbiose permet de préparer la bifurcation des structures existantes, et l’interstitiel est un moyen d’inventer des exemples fonctionnels du monde à venir, et de faire tache d’huile suite à des réussites concrètes dans les territoires » (p.158).
- Affronter le capitalisme pour en sortir suppose de repenser : une classe sociale écologique (p.164), le démantèlement (p.165), le transnational (p.171), le protectionnisme (p.174), les luttes antiracistes, antivalidistes et féministes (p.184).
- Réformer pour transformer en profondeur suppose de reconsidérer : la dette publique (p.194), les médias (p.196), l’opposition à la publicité et à l’obsolescence programmée (p.200), la planification (p.202), la comptabilité (p.205), des caisses de redirection écologique (p.209).
- Construire ici et maintenant les alternatives : en s’appuyant sur ce que Bernard Friot désigne comme les « déjà-là » (p.214) et en privilégiant la forme organisationnelle de la coopérative (p.216).
Les stratégies interstitielles – celle des alternatives concrètes, des expérimentations minoritaires – reposent sur la séquence : prise de conscience → alternative concrète préfigurative → exemplarité → essaimage → masse critique → bifurcation/basculement. J’ai déjà eu plusieurs fois (Chapitre 10 de Politique(s) de la décroissance, contribution à une revue québécoise) l’occasion de publier mes réticences vis à vis de cette stratégie qui multiplie selon moi les faiblesses (confusion stratégie/scénario, délais, exemplarité et prophétie…). J’ajoute 2 remarques :
- Sur le « déjà-là » que Gabriel Malek reprend de Bernard Friot. En fait, je ne sais pas s’il faut y voir le verre à moitié-plein ou à moitié-vide. Soit, la première moitié du chemin a déjà été accompli, et il suffit de continuer. Soit, on en est resté à la moitié du chemin et si on s’est arrêté là c’est pour des raisons qui empêchent de continuer.
- Sur les valeurs qui doivent animer nos alternatives : il me semble primordial que ce soient les mêmes valeurs à chaque moment de la transition. Pour critiquer quand on objecte à la croissance ; pour mobiliser quand on est sur une trajectoire de décroissance ; pour espérer quand on se projette en post-croissance. Ce sont ces valeurs qui relient tout le chemin ; ni les (éventuels) succès, ni les échecs.
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Est venu le moment de la critique amicale parce que constructive, et inversement. C’est donc à mon tour de proposer 2 relevés de questionnements : le premier plutôt sur les contenus, le second plutôt sur la méthode. Je ne cache pas que ces 2 inventaires reposent sur une même interrogation : qu’est-ce que la saison 1 de la MCD qui était consacrée à un approfondissement que je m’amuse à qualifier de « décroissantologique » pourrait apporter à la proposition de « décroissance prospère » ?
A la MCD, nous avons la naïveté de croire que cette dernière question est sensée. Et c’est pourquoi nous proposons de visionner la décroissance à l’aide de l’image d’un arbre. Ce que j’appelle « décroissantologie » fait référence aux racines (conceptuelles et méthodologiques) d’un arbre dont le tronc est la décroissance politique – dont la décroissance prospère est une déclinaison – et les branches sont les propositions universitaires et les alternatives concrètes. Finalement, notre naïveté, c’est de croire que ce sont les racines qui font la robustesse du tronc et la fécondité des fruits.
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Je commence par un examen de quelques contenus qui mériteraient selon moi quelques précisions et donc des discussions, et qui devraient m’amener à le justifier en me tournant vers des critiques de méthode.
Je n’ai pu m’empêcher de relever quelques approximations dans les références, ce qui pourrait apparaître comme une mauvaise manière d’érudition mais qui soulève pourtant des enjeux politiques décisifs pour une conception politique de la décroissance :
- Je ne crois pas que l’on puisse réduire l’utilitarisme, ni celui de J. Bentham ni celui de J.-S. Mill, à une intention de « recentrer l’existence sur la satisfaction des besoins individuels » (p.22). Pourquoi, parce que, chez ces auteurs fondateurs de l’utilitarisme, il s’agit précisément de s’opposer et au libéralisme et à l’individualisme. Car le principe d’utilité ne consiste pas tant à agréger des bonheurs individuels qu’à les faire passer après le bien-être collectif ; autrement dit, l’utilitarisme est une théorie politique normative « qui exclut que le comportement individuel soit entièrement déterminé par la maximisation de l’utilité » (Philippe Van Parijs, Qu’est-ce qu’une société juste ? (1991), Seuil, p.33.).
- Quand aujourd’hui la définition de la décroissance validée par Timothée Parrique inclut la considération du bien-être pour distinguer entre les 2 paradigmes de la croissance et de la décroissance (sinon de ce qu’on appelle wellbeing economy(https://weall.org/what-is-wellbeing-economy)), on ne peut que relire avec intérêt les controverses au sein de l’utilitarisme – qui sont les individus dont on prend en compte les utilités, l’utilité mesurée est-elle totale ou moyenne, quelle est la nature, hédoniste ou préférentielle, des utilités – si on veut éviter de subir le reproche formulé par Yves-Marie Abraham : « Quant au motif principal de ce renoncement, il s’avère être le même que celui par lequel on justifie généralement la croissance : le bien-être. Sur le plan idéologique, cette conception de la décroissance n’entre donc pas en contradiction avec l’idéal utilitariste et individualiste sur lequel repose actuellement notre monde » (« LA DÉCROISSANCE : SOUMISSION DURABLE OU ÉMANCIPATION ?, Les amanites, n°1, https://www.revuelesamanites.com/articles/la-decroissance-soumission-durable-ou-emancipation« ).
- La référence (pp.25, 98) à la définition par Aristote de l’homme comme zôon politikon me semble un peu forcée ; en tout cas, si je prends en considération ce qu’en écrivait Hannah Arendt : « Il n’est pas indifférent que la référence à Aristote soit fondée sur un malentendu très ancien, même s’il est post-classique. Aristote, pour lequel le mot politikon était essentiellement un adjectif qualifiant l’organisation de la polis, et non pas une désignation quelconque de la communauté de vie humaine, n’a en fait nullement voulu dire que tous les hommes étaient politiques ni qu’il y avait du politique, c’est-à-dire une polis, partout où vivaient les hommes… Il voulait simplement dire qu’il y a une particularité en l’homme qui consiste en ce qu’il peut vivre dans une polis et que l’organisation de cette polis représente la forme la plus haute de la communauté humaine… ainsi la politique au sens d’Aristote… n’est donc nullement une évidence et ne se trouve pas partout où les hommes vivent ensemble » (Hannah Arendt, Qu’est-ce que la politique ? (1995), Seuil, pp.74-75).
- Attention donc à ne pas faire de « la forme la plus haute de la communauté humaine » la forme la plus courante, la plus spontanée, de la vie ensemble. Autrement dit, rien ne garantit que la participation à la vie politique de la communauté soit un objectif faisable pour tous ces membres. Il se peut même qu’une participation permanente à la vie politique ne soit pas désirable. Je me suis toujours souvenu de la mise en garde de Geneviève Decrop, formulée dès le n°1 de la revue Entropia : » On doit pouvoir entrer et sortir de la politique, et donc s’y faire représenter. Une démocratie directe, une démocratie où chacun est sommé de participer, où il ne peut se faire représenter par d’autres serait un enfer » (Geneviève Decrop, « Redonner ses chances à l’utopie », dans le n°1 de la revue Entropia (automne 2006), Parangon, p.89, https://www.entropia-la-revue.org/spip.php?article109.).
- Pour s’informer sur le biorégionalisme évoqué à propos d’une étude de l’Institut Momentum (pp.99-100), je me permets de renvoyer au petit livre de Mathias Rollot & Martin Schaffner, Qu’est-ce qu’une biorégion ? (2021), Wildproject, qui non seulement s’appuie sur des études de cas mais se conclut excellemment par une « bibliothèque biorégionaliste » anglophone, italophone et francophone.
- En particulier, il me semble que les décroissant.e.s devraient accorder une attention particulière à la notion de « réhabitation », en la rapprochant des réflexions sur l’héritage, les communs négatifs et les « ruines du capitalisme » (Anna L. Tsing). Car ce n’est pas d’un « claquement de doigts » (Alexandre Monnin) que l’on va pouvoir prendre ses désirs pour des réalités.
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Là où j’ai eu le plus d’inconfort, ce n’est pas dans la suite des inventaires qui réussissent à donner l’impression d’un « faire nombre », mais c’est au début du livre quand Gabriel Malek analyse ce qu’il entend par « prospérité » et par « décroissance ».
Bien sûr qu’il est décisif de présenter la décroissance comme faisable et désirable. Mais cela est-il suffisant si l’on recherche une « hégémonie culturelle » (p.222) ?
Jusqu’à quel point la décroissance doit-elle faire passer sa visibilité avant sa crédibilité ? Comment ne pas remarquer que, pour chacune des stratégies envisagées dans la troisième partie, Gabriel Malek ne manque jamais d’insister sur la mise en forme de nos imaginaires, de nos narratifs :
- « Tout en gardant notre radicalité, nous devons soigner notre communication pour rallier à notre cause les populations des territoires concernés par les ravages environnementaux. Il faut sortir d’une approche de pureté militante d’entre-soi, qui pollue parfois la réflexion et risque de nous perdre finalement dans une approche individualiste. La question n’est pas de savoir qui sera l’individu le plus vertueux. Ce qui compte c’est convaincre le plus grand nombre que la décroissance est une voie heureuse. Pour ce faire, il faut parfois accepter de lisser un peu notre discours et s’intéresser aux besoins de la population, sans jamais reculer sur nos principes « (p.170).
- « Réussir à bâtir un modèle économique post-capitaliste est possible avec le bon discours appuyé par une pression militante » (p.208).
- « La voie menant à la décroissance nécessite aussi la construction du récit collectif que les gens se racontent pour avancer avec confiance dans l’avenir » (p.221). « Mettre en avant des histoires concrètes d’humains qui ont su sauter le pas vers une vie plus sobre et heureuse est une superbe manière de communiquer » (p.225).
Il me semble qu’il faudrait faire politiquement davantage attention à ce dispositif dépolitisant typique du régime de croissance qui consiste à mener une croisade contre « l’idéologie » en général en ayant l’habileté de ne pas s’y opposer frontalement mais en proposant de substituer à l’idéologie la mise en récit, la narration, le fameux storytelling des publicitaires. Ce dispositif de substitution repose sur une attaque généralisée contre la rationalité ; plus exactement, il s’agit de n’utiliser la raison qu’en la réduisant à la seule rationalité instrumentale et de faire passer tout autre usage – éthique et morale – pour du blabla inefficace. Qui, dans une de nos assemblées entre décroissants, n’a pas entendu l’animateur demander à l’intervenant de faire « plus court », pour éviter d’imposer un « tunnel ». Le pire, c’est quand l’intervenant renonce de lui-même à sa longue démonstration pour, devenant un communiquant, la remplacer par une punchline !
Onofrio Romano dans sa Critique du régime de croissance (2025, Liber) montre qu’il s’agit là d’une offensive contre tout ce qui est de l’ordre du legein, c’est-à-dire de ce qui est de l’ordre d’un discours (logos) dans lequel le « meilleur argument » l’emporte. Là aussi, dans nos assemblées, prétendre « avoir raison » est immédiatement cloué au pilori de l’arrogance et du top down professoral. Contre une telle prétention à partager un raisonnement, l’horizontalisme propre au régime de croissance réussit ainsi à saper toute possibilité de faire changer d’avis à l’aide d’un raisonnement juste et de faits scientifiquement validés. Au nom de cet horizontalisme, le meilleur raisonnement est mis au même niveau qu’une opinion (doxa) ou qu’une émotion (pathos).
Comment donc ne pas se demander si l’attention porté aux émotions (pp.224,226) ne participe pas d’une ruse anesthésiante conforme au dispositif de neutralisation de la politique quand il s’agit de dévaluer tout ce qui est de l’ordre du legein ?
- Car, même en valorisant ce qui relève de l’empathie et de la sympathie, comment ne pas se demander si le partage de ce qui se passe dans mon esprit avec les autres esprits relève davantage de ma singularité (mes sensations, mes désirs, mes souvenirs, mes imaginations…) ou de mon universalité (la raison, cette faculté commune à tous les humain.e.s) ? N’est-il pas plus facile de partager un raisonnement qu’une émotion ?
- Il faudrait en particulier faire attention au rôle que les libéraux – depuis David Hume – font jouer à la sympathie quand il s’agit de penser les relations. Cela peut sembler un détour rhétorique mais quand on valide le rapprochement qu’Hannah Arendt opère entre le jugement esthétique et le jugement politique, alors on peut s’apercevoir que là où les libéraux voient dans la beauté un jugement reposant sur la sympathie, Hannah Arendt y voit un sens commun (le sensus communis chez Kant).
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Gabriel Malek a tout à fait raison d’opposer 2 conceptions de la prospérité et c’est tout le sens de sa première partie : il faut opposer une conception « matérialiste » et une conception « métaphysique » (p.14).
Gabriel Malek entend proposer « avec la décroissance une vision de la prospérité qui va au-delà d’une accumulation matérielle en intégrant l’épanouissement humain, enraciné et ouvert, fondé sur des relations de solidarité et un refus de toute forme de domination. Elle propose une liberté collective, liée à un équilibre avec la nature et à un respect des limites écologiques, essentiels pour le bonheur et la soutenabilité » (p.23).
Mais dans ce cas, il faut s’y tenir le plus possible, jusque dans certaines conséquences. Car la conception matérialiste de la prospérité n’est pas seulement quantitative. Ou plutôt, elle n’est quantitative que parce qu’elle est matérialiste. Or qui dit matérialisme – qu’il soit physicaliste ou historique – dit déterminisme, et qui dit déterminisme dit nécessité. Autrement dit, pour défendre une conception métaphysique, ou spirituelle, de la prospérité, il faut la défendre jusqu’au bout, en faisant très attention à ne jamais tomber dans le déterminisme d’une décroissance nécessaire, ou inéluctable, ou inévitable.
- Peut-on dans ce cas évoquer un « impératif écologique » (p.15) et présenter les frontières planétaires comme des « limites indépassables » (p.62), sans ne faire aucune mention de l’incontournable Éloge des limites (2019, PUF, 2022) de Giorgos Kallis : ce n’est pas la nature qui est finie, ce sont nos désirs qui ne savent pas s’autolimiter.
- N’est-ce pas manquer de quelque prudence et d’explications supplémentaires que de citer Simone Weil quand elle ramène la réalité à la nécessité (p.15) quand tout le reste du livre ne cessera de répéter que l’enracinement qu’elle prône n’est pas un enfermement mais une ouverture aux possibles (et donc pas à la nécessité). C’est d’ailleurs pour éviter cette dérive que Geneviève Pruvost défend plutôt la notion « d’ancrage » (Geneviève Pruvost, Quotidien politique (2021), La découverte, p.7.).
- Cette question d’une décroissance qui se prétend nécessaire est peut-être le péril le plus grave qui menace une décroissance qui assume sa politisation. Dans une intervention que j’ai faite récemment sur Serge Latouche, j’ai découvert à quel point se situait là le véritable Pari de la décroissance. À quel point il est difficile pour une décroissance politique de respecter l’interdit énoncé clairement par André Gorz dans son Éloge du suffisant : on ne fonde pas une politique sur la nécessité (On peut aussi se référer à un autre article du n°1 d’Entropia, celui de Michel Dias, qui fournit une critique très robuste de ce qu’il appelle « l’argument de la nécessité ».).
- C’est pourquoi tout décroissant doit être le plus au clair possible pour quoi il est décroissant et non pas simplement contre quoi il résiste.
- C’est ce que j’appelle depuis des années « l’argument du quand bien même » et que les premiers théoriciens français de la décroissance – Serge Latouche, Vincent Cheynet, Paul Ariès – ont toujours su sans vraiment le mettre systématiquement en première ligne de leurs plaidoyers : « Nous ne sommes pas des objecteurs de croissance faute de mieux ou par dépit, parce qu’il ne serait plus possible de continuer comme avant. Même et surtout si une croissance infinie était possible, ce serait à nos yeux une raison de plus pour la refuser pour rester humain. […] Notre combat est avant tout un combat de valeurs. Nous refusons cette société du travail et de consommation dans la monstruosité de son ordinaire et pas seulement dans ses excès », Paul Ariès, Décroissance ou barbarie (2005), Golias, p.31.
J’en viens à la définition de la décroissance utilisée tout au long de l’ouvrage. C’est là qu’il me semble que l’apport théorique apporté par la MCD fait le plus défaut :
- Je reconnais que je vois mal comment on peut définir la décroissance sans tenir compte que la décroissance est l’antonyme de la croissance. Quelle est donc cette croissance dont la décroissance est l’antonyme ?
- Le livre multiplie les rapprochements entre la croissance et l’utilitarisme (x2), et le libéralisme (x12), et le néolibéralisme (x31), et le capitalisme (x140), et la marchandisation (x19) ; ce sont des notions qui croisent l’économie (x133) et la théorie de la justice (x60).
- Que peut-on reprocher à l’économie de la croissance ? Plutôt que de dénoncer « la quête infinie de
- croissance du monde capitaliste contemporain » (p.11), ne faudrait-il pas critiquer cette croissance non pas en tant que négation de la finitude mais en tant que finalité absurde ? Autrement dit, je ne critique pas la croissance en tant que telle – parce que dans ce cas-là, on dit quoi des végétaux… – mais je critique la croissance quand elle prétend être à elle-même sa propre fin. Je ne critique donc pas la croissance, mais la croissance pour la croissance.
- Ce que je reproche à l’économie de la croissance, c’est d’être un projet pour la société. Du coup, je dois faire attention à ce qu’on ne puisse pas retourner la critique à la décroissance : je ne dois pas décroître pour décroître. Autrement dit, il est maladroit de présenter la décroissance comme un « projet ». S’il faut nommer un projet, alors autant reprendre le terme de « post-croissance ». Quant à la décroissance, elle n’est stricto sensu que le passage du monde actuel au monde espéré. En tant que « trajet », la décroissance est le nom commun à un faisceau de trajectoires. Pas plus, pas moins.
- C’est pourquoi quand on fait attention à critiquer la croissance non en tant que telle mais quand elle est à elle-même sa propre finalité alors on évite de tomber dans le piège de la décroissance sélective, qui n’est en réalité que l’autre face de la croissance sélective. J’en déduis qu’il vaudrait mieux toujours éviter de cultiver l’ambigüité de défendre la diminution de tel ou tel secteur, et la croissance de tel autre, fut-ce « la santé ou l’agriculture bio » (p.122). Parce que ni la santé ni l’agriculture bio ne devraient être des fins en soi, et cela ne devrait-il pas être évident dans une défense de la prospérité au sens spirituel ? Ces secteurs vitaux sont des conditions de possibilité d’une vie sensée, mais pas des finalités.
- La croissance n’est pas qu’une économie, c’est aussi un monde, c’est aussi une politique. La conséquence est forte pour la décroissance : qui ne peut pas se résumer à une décrue (de la production et de la consommation, de l’extraction à l’excrétion) mais qui doit étendre son domaine de la critique : à une décolonisation, à une repolitisation pour renverser le régime politique de croissance.
- Quand on parle de « la croissance et son monde », il faut alors admettre que ce monde de la croissance, ce n’est pas que le monde de l’économie qui phagocyte la société, c’est aussi le monde de la technologie. Quand Serge Latouche dénonce L’occidentalisation du monde (1989, La découverte), il dénonce autant son économisation que sa technologisation.
- Tant qu’à être technocritique, comment ne pas admettre que le monde de la croissance, c’est exactement le même monde que celui des jeux vidéos (pp.90, 147, 227), que celui du smartphone (p.183), que celui de l’aviation (p.201) ?
- Si je reprends la distinction proposée par Matthias Schmelzer (Matthias Schmelzer, « Origins of the Growth Paradigm », publié en 2018 dans The Annual Review of Environment and Resources, page 294.) entre esprit de croissance (une forme de politique axée sur la poursuite de la croissance économique) et paradigme de croissance (une vision du monde institutionnalisée dans des systèmes sociaux qui proclame que la croissance économique est nécessaire, bonne et impérative), on pourrait distinguer entre l’esprit de la décroissance (une politique économique) et le paradigme de la décroissance (une vision du monde dont les valeurs d’espérance sont le repos, la rencontre et la tranquillité).
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Je finis cette discussion avec le livre de Gabriel Malek par des considérations de méthode que je me pose quand je me demande à qui ce livre « pour la décroissance prospère » s’adresse-t-il ?
J’ai commencé cette discussion en marquant mon accord pour une décroissance prospère parce que je vois dans cette expression qui adjective la décroissance, une évidence. Si je cherche un antonyme à la prospérité, je trouve la misère. Comme je ne connais aucun partisan de la décroissance qui plaide pour une décroissance misérable – à condition évidemment de reprendre la distinction de Majid Rahnema entre pauvreté et misère – alors pour moi l’expression de « décroissance prospère » est un pléonasme.
Or ce n’est pas sous cet angle que tout le livre est articulé ; tout au contraire. Car son fil directeur est de montrer « en quoi la décroissance prospère n’est pas un oxymore » (p.17). Mais qui juge ainsi sinon un adversaire, sinon un ennemi de la décroissance ?
Ainsi Nicolas Bouzou publiait-il dans l’Express du 3 mai 2020 un article intitulé « Misère de la décroissance » (Auquel Jérôme Vautrin a répondu point par point sur le site de la MCD.).
Je ne suis pas en train d’écrire que les livres sur la décroissance doivent être seulement destinés à ses partisans et sur ce point Gabriel Malek a parfaitement raison de dénoncer le risque de l’entre-soi (p.170). Les livres sur la décroissance doivent s’adresser autant aux partisans qu’aux adversaires.
Mais qu’est-ce qui différencie un partisan de la décroissance d’un adversaire ?
- Pour son partisan, la décroissance est désirable comme trajet vers un horizon où ses valeurs seront pratiquées. Et si, de surcroît, sans être un militant, il est quelque peu engagé dans une alternative concrète ou dans un geste de simplicité volontaire, la décroissance lui apparaît comme faisable. Au contraire, c’est la croissance qui semble désirable pour les « croissancistes ». Et quant à la faisabilité d’un tel monde de croissance, c’est le monde dans lequel nous vivons tou.te.s.
- Cela ne veut pas dire que pour le partisan de la croissance les crises n’existent pas et n’ont pas d’effets. Mais soit il y voit le moteur d’un dynamisme en faveur de l’innovation permanente, soit il affronte les effets en s’y adaptant.
C’est dans ces termes que je pose le hiatus qui court tout au long de ce livre :
- Gabriel Malek ne cesse de dire qu’il veut présenter une décroissance à la fois faisable et désirable pour que les adversaires de la décroissance prospère cessent d’y voir un oxymore.
- Autrement dit, quand il s’adresse à ceux qui ne jugent pas la décroissance désirable, il leur oppose des arguments de désirabilité.
- Ce qui me semble doublement irénique : d’une part, parce que d’expérience, les conflits de valeurs ne peuvent pas se trancher, parce que même « le meilleur argument » (J. Habermas) ne l’est que dans un contexte partagé de méta-valeurs de ce que c’est que discuter. D’autre part, parce qu’il existe un régime politique de croissance dont le principal dispositif de dépolitisation consiste à neutraliser tout conflit en ramenant les valeurs à des opinions qui doivent être traitées de façon équivalente.
Mais alors comment s’adresser aux adversaires de la décroissance si, en tant que décroissant, je dois me priver des arguments qui, moi, me convainquent parce que je juge déjà la décroissance comme faisable et désirable ? D’autant que si j’en reste à ce type d’arguments, on peut faire confiance aux adversaires et ennemis de la décroissance pour pratiquer de leur côté une stratégie interstitielle pour se glisser dans la moindre faille de notre plaidoyer.
- C’est pour cela que je propose de distinguer entre le faisable, le désirable et le tolérable. Tolérer, ce n’est pas accepter, c’est même exactement le contraire : je tolère ce que je n’accepte pas, ce avec quoi je suis en désaccord, ce qui ne m’est pas agréable.
- Pour ceux qui doutent qu’une telle attitude est impossible, il suffit de leur faire remarquer que les objecteurs de croissance, quelles que soient leurs stratégies, pratiquent de facto une tolérance envers un monde qu’ils jugent radicalement désagréable.
- Un argument tolérable va donc s’inscrire dans le registre de celui avec qui j’ai un désaccord pour lui montrer une contradiction interne.
- Par exemple, si j’ai face à moi un partisan de la prospérité matérialiste alors que je défends une conception spirituelle de la prospérité, je ne vais pas à mon tour adopter un point de vue matérialiste – erreur de stratégie que commettent pourtant tous ces défenseurs de la décroissance au nom de contraintes matérialiste, qu’elles soient économiques, démographiques, ou physiques (énergie, et matière) -, mais je vais montrer que ses jugements matérialistes reposent sur des conceptions tout aussi métaphysiques que les miennes. Par miracle, il se peut même que nous les partagions. Sinon, à moins de lui montrer la dissonance existentielle entre ses pratiques, ses discours et sa structuration éthique, il y a toutes les chances pour que nos échanges fassent… plouf..
- Une autre distinction qui peut permettre une véritable discussion est celle entre ce qui essentiel à la décroissance et ce qui relève plus de la discussion : c’est pour cela qu’à la MCD, nous proposons de distinguer entre un noyau idéologique de la décroissance et des rayons de controverse qui peuvent même être diamétralement opposés.
C’est à cause de ce hiatus de méthode qu’il me semble que ce livre penche du côté des solutions et des effets plutôt que du côté des problèmes et des causes.
C’est là une différence de méthode et de conception de ce qu’est le pragmatisme. Mon pragmatisme est philosophique et il assume de se revendiquer de ses précurseurs qui sont Charles S. Peirce (pour la défense de la méthode abductive, celle qui permet de remonter des effets aux causes) et John Dewey (pour la défense des « problèmes » que l’on va affronter par la méthode de « l’enquête »). Ma conviction est que c’est plutôt du côté des problèmes et des causes que je trouverais des arguments tolérables : ce qui fait qu’en procédant ainsi je m’adresserai autant aux partisans qu’aux adversaires de la décroissance. Ne céder ni aux difficultés de la crédibilité ni aux facilitations de la visibilité. Je sais, en tirant les leçons mon champ d’expérience, que jamais aucun « faire nombre » n’a provoqué un « faire sens ». Et même si je ne suis pas certain que, dans mon horizon d’attente, le « faire sens » entraînera le « faire nombre », sans y croire, je le désire : c’est toute la différence entre les chimères de l’espoir et la puissance de l’espérance.
---------------Notes et références
