
Voici le livre qu’il faut lire en ce début d’année 2026. D’une part, il fournit une contribution claire et précise qui sera utile à tous ceux qui s’interdisent de critiquer tout en restant dans l’ignorance des théories adverses. En ce sens, ce livre prolonge celui de Serge Audier (Néo-libéralismes, une archéologie intellectuelle, 2012, Grasset) et ceux plus récents de Quinn Slobodian (Les globalistes, Une histoire intellectuelle du néolibéralisme, 2018, trad. fr. 2022, Seuil ; Le capitalisme de l’apocalypse, ou le rêve d’un monde sans démocratie, 2023, trad. fr. 2025, Seuil).
D’autre part, il devrait intéresser tout particulièrement les décroissants qui discutent de la cohérence théorique et donc stratégique du mouvement de la décroissance. Rien que le titre nous interpelle : car si les « lumières sombres » caractérisent la pensée néoréactionnaire, alors toute critique de celle-ci reviendra de facto à une défense des Lumières. Ce qui est le cas pour la pensée décroissante : conservatrice peut-être, réactionnaire, certainement pas 1. Ce qui implique de ne pas pouvoir enfermer la décroissance dans une critique monolithique des Lumières, et donc de la modernité 2. Gros chantier idéologique à affronter.
De façon très claire, Arnaud Miranda nous introduit à la pensée néoréactionnaire par une suite de portraits des principaux protagonistes : Curtis Yarvin (chap.3), Nick Land (chap.4), la galaxie NRx (chap.5), Peter Thiel et Marc Andreesen (chap.6).
Ces portraits sont encadrés par une cartographie des droites américaines (chap.1), par une brève histoire de la néoraction (chap.2) et le livre se conclut par une évocation de la situation actuelle (chap.7).
0:00 Présentation de l’ouvrage et d’Arnaud Miranda 1:16 L’importance de prendre les idées politiques au sérieux 4:45 Typologie des penseurs : de l’académie à la tech 7:35 Conservateurs, réactionnaires et libéraux : les distinctions 16:00 Les racines du libertarianisme américain 21:10 Néoconservateurs vs Paléoconservateurs : le point de rupture 26:00 Alt-right, néoréaction et post-libéralisme 33:50 Curtis Yarvin et le concept de formalisme 44:50 La « Cathédrale » et la stratégie du passivisme 56:50 Nick Land et l’accélérationnisme technocapitaliste 1:05:50 Peter Thiel : promoteur et financeur du mouvement 1:15:00 Quelles réponses pour les démocraties ?
*
Il me semble qu’au-delà du panorama dressé par l’auteur de cette constellation néoréactionnaire, on peut faire ressortir quelques points, en résonance inversée, en dissonance donc, avec la nébuleuse décroissante.
- « la néoréaction est une pensée de droite » (p.17).
- Quelles que soient leurs spécificités, les différentes sources de cette constellation sombre n’ont pris que quelques années pour passer à l’étape stratégique cruciale de la « convergence politique » (p.39), d’un « consensus néoréactionnaire » (Nick Land).
- Ce noyau commun est facilement identifiable à partir d’une liste courte de « composants » (p.30 ; p.154).
- Il existe des hiérarchies naturelles.
- La violence est une composante inexpugnable des sociétés humaines.
- Détestation de la démocratie.
- Revendication d’un droit à l’exit (le citoyen doit laisser place au client et l’État n’est qu’un service).
- Optimisme technosolutionniste.
*
- La décroissance doit assumer d’être une pensée de gauche ; et donc de sortir du brouillard impolitisant du « ni droite ni gauche », sinon au-delà (ou à côté) de la gauche et de la droite. Il ne suffit plus d’affirmer que « notre décroissance n’est pas de droite » (pour reprendre le titre d’un ouvrage collectif que j’avais coordonné en 2012) : assumer d’être de gauche renvoie à une série de valeurs historiquement déterminées telle l’égalité, l’émancipation, le partage…
- Depuis août 2025, une discussion lancée par une interview de Jason Hickel oppose, en caricaturant, une position écosocialiste et une position anarchiste. Malgré leur apparente opposition, ces deux positions partagent l’idée que la décroissance comme mouvement politique serait incapable de déterminer explicitement ce que serait un noyau commun à toutes les positions décroissantes (des activistes comme des chercheurs). Pour les uns, la décroissance devrait alors se mettre au service de l’écosocialisme ; pour les autres, il faudrait se féliciter de la diversité désorganisée et y voir une richesse.
- Il n’est pas bien difficile de s’opposer composant par composant :
- Aucune différence ne peut justifier une hiérarchie.
- L’entraide est une composante inexpugnable de toute vie sociale.
- Toute proposition politique ne doit être qu’une variante de la démocratie.
- Revendication d’un droit à la voice : tout citoyen doit disposer d’un droit réel à la défense de l’intérêt public.
- Refus technocritique opposé à toute fuite transhumaniste. Certes, nos sociétés modernes ne sont plus à taille humaine : il ne s’agit pas alors d’augmenter l’humain mais de faire décroître (la taille de) nos sociétés.
*
On pourra trouver dans le livre d’autres listes des composants de la pensée néoréactionnaire ; et à chaque fois, il sera pertinent que la décroissance prenne le contrepied de ces listes.
Je ferais juste remarquer une absence dans ces listes : la composante religieuse. Pour Marcel Gaucher, les USA vivraient en ce moment leur « sortie de la religion » ; pourquoi pas. Mais, en tout état de cause, cette absence signifie peut-être que cette pensée néoréactionnaire a totalement intégré la victoire d’un individualisme qui peut aller jusqu’à se débarrasser de tout ce qu’une religion peut apporter de socialisant : c’est à cette aune qu’il faudrait relire le court essai d’Hartmut Rosa, Pourquoi la démocratie a besoin de religion, 2022, trad.fr. 2023, La Découverte. D’autant qu’Arnaud Miranda a raison d’insister tout au long de son livre sur la dimension contre-culturelle de l’utilisation d’internet (p.154) pour assurer la diffusion de cette pensée néoréactionnaire : comme si, dans une société rêvée comme n’étant plus qu’une collection d’individus séparés, le véritable succès des réseaux sociaux consistaient à rendre obsolètes les liens sociaux en général, et donc à ringardiser la religion dont la fonction sociale d’intégration serait has been.
---------------Notes et références
- Michel Lepesant, Lettre du 12 décembre 2022 : Le cours du monde, la course du monde.[↩]
- Corine Pelluchon, Les Lumières à l’âge du vivant, 2021, Seuil.[↩]
