Difficile de se prétendre décroissant sans être aussi anticapitaliste. Mais la réciproque n’est pas vraie : car la décroissance suscite encore beaucoup de réticences chez la plupart des anticapitalistes. Cela en dit long sur le chemin encore à parcourir pour atteindre une « hégémonie culturelle »…
Certes le capitalisme est le moteur de la croissance économique, mais il n’en est pas la justification : même les plus arrogants des commentateurs n’osent pas justifier/réfuter une mesure par l’argument « c’est bon/mauvais pour le capitalisme » ; c’est pourquoi ils préfèrent « c’est bon/mauvais pour la croissance ».
C’est que le domaine sur lequel la croissance exerce son emprise est d’une tout autre étendue que celui du capitalisme : vous n’entendrez jamais un anticapitaliste défendre le capitalisme de l’amour ou du bonheur, mais vous rencontrerez des objecteurs de croissance vanter la croissance de l’amour, de la poésie (Aurélien Barrau).
La conséquence politique est rude : le renversement de la croissance est d’une tout autre envergure que celui du capitalisme. Si le contrôle de la production (et on peut étendre la chaîne de valeur en partant de l’extraction pour aller à toutes les pollutions) était en effet déterminant, on ne peut pas réduire la décroissance à la seule demande de « beaucoup moins d’énergie, moins de matériaux et moins de production globale » (Jason Hickel).
L’entretien et le soin de tout ce que la croissance et son moteur capitaliste méprisent et rejettent dans les marges de l’économie doivent devenir l’objectif prioritaire et central. Tous ceux qui souffrent des politiques de croissance, unissez-vous : les défavorisés, les pays pauvres, les générations futures, les vivants non-humains… Sens dessus dessous !
Autrement dit, c’est la relation à la reproduction sociale dans sa plus grande extension qui doit être absolument inversée : là où la sphère de la production économique exploite et domine la nature, toutes les populations subalternes et racisées, il faut renverser la croissance comme régime politique (dont la domination se pare des valeurs du monde de la croissance, comme idéologie — image inversée, disait Marx — au service mystifiant de l’économie).
S’il convient alors de reprendre l’objectif d’un « front principal des luttes », ce ne sera plus en restant confiné à la seule sphère de la production économique, au détriment de la sphère de la reproduction sociale. Mais ce sera exactement l’inverse : non seulement, le soin et la subsistance seront les objectifs, mais pas pour les faire croître, seulement pour les maintenir, les conserver.
Ce Grand Renversement, social, écologique, démocratique suppose que les « oppositions » cessent de se concurrencer et réussissent à partager un fond politique commun : telle est l’ambition de la MCD, et c’est pour cela que nous organisons mardi prochain un café décroissance (en visioconférence) sur le thème des images qui pourraient permettre de visionner ces convergences.
