La conclusion du focus et donc de ces (f)estives a pris la forme de 6 débats mouvants. Un débat mouvant consiste à soumettre une proposition à un groupe, puis à demander aux participants de prendre physiquement position pour ou contre elle, en allant d’un côté ou de l’autre de la salle, correspondant à l’affirmation ou à la négation (ou alors dans plusieurs espaces clairement délimités pour les questions à réponse multiple). S’ensuit un débat, coordonné par un facilitateur, autour de la présentation d’arguments et de réponses rapides, ayant pour objectif de clarifier la position de chaque « camp », l’affiner collectivement, et ainsi permettre à chacun de se positionner quant à la question. Le débat mouvant permet alors d’élaborer et de justifier son opinion en construisant des arguments. La position spatiale indique la position théorique et les implique dans la réflexion (« pourquoi suis-je ici ? ») autant que dans l’écoute des arguments, tandis que leur mouvement traduit concrètement leur activité intellectuelle. Il a également le mérite de mettre en lumière les zones d’accord et celles de dissensions au sein d’un collectif, en offrant la possibilité à chacun de se positionner, ne serait-ce que spatialement.






L’objectif de ce débat mouvant fut d’aborder collectivement certains questionnements ayant émergé pendant toute la semaine, et d’esquisser ensemble des réponses et directions, avec un angle centré sur la propriété, qui était cette année l’objet du focus. Même si l’ensemble des participants n’avait pas participé à la rencontre avec Onofrio Romano, sa pensée radicalement autocritique et ses analyses tant historiques que conceptuelles ont grandement nourri les discussions et les réflexions du focus sur la propriété.
D’une très grande richesse, les analyses avancées par Onofrio Romano contribuent à la consolidation conceptuelle de la décroissance, en la portant vers une radicalité renouvelée via la critique pas seulement des valeurs de « la croissance et son monde », mais d’abord des formes d’organisation sociale, horizontalistes et individualistes, qui sont au service d’un « régime de croissance », i.e. d’un régime politique de domination : avec en contrepoint une interrogation lancinante : dans quelle mesure ce « régime de croissance », en particulier son horizontalisme, n’est-il pas chéri par ceux qui pourtant en dénoncent les effets, écologiques, sociaux et politiques ? D’une part, la critique de l’horizontalisme comme dispositif de neutralité (apparente) au service d’un régime politique qui sous couvert d’individualisme garantit en réalité la domination d’une minorité, avec des effets catastrophiques… Et d’autre part, la critique de la fable d’une société pensée comme une collection d’individus, et non comme un collectif de personnes.
S’ouvre ainsi la possibilité à la décroissance de proposer une réelle alternative à la société actuelle, par un projet politique qui pourrait donc être véritablement émancipatoire et désiré : qui serait une société articulée entre un verticalisme servile, garant des conditions de subsistance – abolir le marché, retirer l’économie des mains des individus – et offrant ainsi une « protection désactivante », possiblement à grande échelle (e.g. nationale)et un « verticalisme souverain », garant de l’édification collective d’un sens, offrant la possibilité d’une dépense collective, préférablement à petite échelle (e.g. confédérations)1.
Dans une telle « sortie de l’économie » (Serge Latouche), le focus sur la propriété semblait particulièrement pertinent et il donna en effet lieu à des propos et des échanges riches et nombreux. Notamment un questionnement quant à l’étendue des domaines d’application de la notion de propriété (e.g. du foncier à l’esprit), et les fondements qui la portent : l’idéologie propriétaire (pour justifier), le mythe propriétaire (pour mystifier), et l’ordre (économique) propriétaire, s’appuyant lui-même sur les ordres marchand et conservateur. L’importance de disposer de matrices d’analyse complexes pour questionner la propriété avec pertinence fut également soulignée. En particulier la différence entre l’approche par le droit romain qui voit dans le droit de propriété un droit plein et entier sur la chose – un droit réel pour l’utiliser, en jouir et en abuser (usus, fructus et abusus)– et l’approche américaine qui se représente le droit de propriété comme un « faisceau de droits » (bundle of rights), composé de droits (sticks) divers qui visent à organiser les rapports entre propriétaires, tiers et l’État, et qui est donc un droit relationnel2.
Mais, quelle que soit l’approche – droit réel ou droit relationnel – il est important de multiplier les critères de choix, suivant l’origine (la propriété vient-elle du travail, du vol…), l’objet (biens, productions, subsistances…), la taille, l’usage, la durée (temporaire, permanente) et l’exclusivité (individuelle, collective, commune, privée).
L’identification des questions abordées lors du débat de mouvant ne fut pas aisée, tant les discussions furent riches et fertiles, avec l’envie tout autant d’établir des positions et des directions que de repérer d’éventuelles lignes rouges. Deux angles furent identifiés, à partir desquels furent élaborées six questions : 1/ celui de la définition du type de propriété souhaitable, aussi bien lors de la transition décroissante qu’ensuite dans une société post-croissance, et 2/ celui des valeurs, des fondements d’une société post-croissance. Une discussion ouverte eut également lieu en conclusion de la dernière question, afin d’identifier d’éventuels autres fondements qu’un projet décroissant devrait embrasser, pour réussir et ne pas se perdre. Sont présentées ci-après les questions, ainsi que, succinctement, les résultats des débats mouvants et les principaux points ayant émergé des débats, et le cas échéant, les controverses et points de vigilance.
1. La possibilité d’une propriété privée absolue devrait-elle être totalement exclue d’un projet décroissant et d’une société post-croissance ?
| Oui | Non | |
| Nombre de participants | 23 | 5 |
| Proportion de participants | 82 % | 18 % |
Le plus intéressant ne fut pas l’écrasante majorité ayant acté l’exclusion d’une propriété privée absolue, non surprenante, mais plutôt les motifs d’opposition. L’unanimité aurait d’ailleurs été probablement atteinte si le domaine d’application avait été précisé, par exemple pour les biens matériels.
Un des principaux arguments des promoteurs de l’interdiction totale de la propriété privée absolue fut la nécessité, a minima, d’un droit d’abusus « collectif » (i.e. par la communauté), à savoir l’interdiction pour un individu de décider seul, inconditionnellement, du devenir de sa propriété, en particulier quant à son éventuelle destruction. En effet, par exemple, même dans le cas d’une propriété d’usage d’un bien, peut-on raisonnablement considérer que les ressources utilisées pour sa fabrication, ou le constituant, sont de facto privatisées ? Le groupe a considéré que non, et que seule la communauté pouvait légitimement décider du devenir de ses ressources, au nom d’une exigence première de partage (voir le 6ème débat mouvant).
En outre, la nécessité d’une clarification nécessaire émergea des discussions, à savoir que le fait qu’un droit soit « collectif », et non individuel, n’excluait pas la possibilité pour l’individu d’obtenir un droit privatif de « jouissance » étendu (e.g. la possibilité de donner (part de l’abusus) à autrui un objet dont on a le droit d’usage) : autrement dit, le droit d’aliéner un bien qui fondamentalement serait une propriété collective peut parfaitement être délégué à un individu ou un groupe. Là encore l’importance de la nuance, et l’absolue nécessité de garde-fous prémunissant de tout risque de dérive individualiste.
L’opposition ne porta d’ailleurs pas tant sur ce constat, plutôt unanimement partagé, mais fut plutôt liée au questionnement de garde-fous prémunissant de tout risque de dérive collectiviste. Tout particulièrement lorsque la propriété touche à l’intime, dans un premier temps au matériel (e.g. objet sentimental hérité), et plus encore quant au corps et à l’esprit. Cette vigilance, absolument salutaire et nécessaire, identifia ici une réflexion qui mériterait d’être affinée et poursuivie : le principe de précaution ne voudrait-il pas l’absence d’une exclusion catégorique et le ménagement de possibilités d’exception, si décidée par le collectif ? Ou encore, le concept de propriété, tel que conceptualisé ici, devrait-il s’appliquer au corps et à l’esprit, ou devrait-il être dépassé ?
Note de la MCD : les réticences exprimées à l’encontre d’une limitation de la propriété privée se sont limitées aux attributs romains du droit de propriété (usus, fructus et abusus) et la controverse porta sur le droit de détruire un bien privatif qui me serait particulièrement propre. Mais si la question avait été abordée dans la perspective américaine du faisceau de droits, où la critique de la propriété privée se focalise non pas vers la destruction, mais vers l’exclusion, alors peut-être aurait-il été plus facile d’obtenir un consensus encore plus robuste.
2. La décroissance, en tant que chemin, nécessite-t-elle une articulation entre propriétés privée limitée, collective, commune et publique, à l’exclusion d’aucune ?
| Oui | Non | |
| Nombre de participants | 28 | 0 |
| Proportion de participants | 100 % | 0 % |
L’unanimité fut obtenue instantanément pour cette question, probablement car le débat précédent avait d’ores et déjà balisé le chemin. « Articulation » veut dire que chacune des formes de propriété décroissantes-compatibles doit trouver son « poids » dans un panier général des formes de propriété, compte devant être tenu des circonstances et des contextes.
Il est néanmoins important de rappeler ici ce qui fut entendu par propriété privée limitée, propriété collective, propriété commune et propriété publique lors de cette discussion.
- Propriété privée limitée : propriété privée pour laquelle a minima un des éléments du faisceau des droits (usus, abusus, fructus) reste collectif.
- Propriété collective : propriété privée limitée d’un collectif (e.g. coopérative) et non d’un individu particulier.
- Propriété commune : type de propriété s’inscrivant dans le cadre conceptuel des Communs, à savoir appartenance et gestion commune (i.e. par les habitants d’un territoire, « au quotidien ») des biens et ressources.
- Propriété publique : type de propriété appartenant et gérée par une institution politique publique, dont la gestion n’est pas directement assurée par l’ensemble des habitants d’un territoire, mais par un service public ou une délégation de service public.
Les discussions ont néanmoins fait émerger, tout comme les suivantes du reste, l’intérêt d’une définition clarifiée, et partagée, des concepts de collectif, commun et public.
3. Quelle(s) forme(s) de propriété devrai(en)t-elle(s) dominer dans une société en décroissance ?
| Privée limitée | Collective | Publique | Commune | Aucune dominante | |
| Nombre de participants | 0 | 0 | 3 | 23 | 2 |
| Proportion de participants | 0 % | 0 % | 11 % | 82 % | 7 % |
À partir des définitions rappelées ci-dessus, les participants eurent l’opportunité de se positionner quant à la forme de propriété qui devrait être dominante lors de la décroissance (le chemin vers la société post-croissance). Il aurait été intéressant de pouvoir également se positionner sur la possibilité de combinaison dominante de deux, ou trois, types de propriétés. Cela ne fut malheureusement pas possible pour des raisons opérationnelles.
Au vu des discussions précédentes, le rejet de la propriété privée limitée et de la propriété collective, qui est de facto une version particulière de la propriété privée limitée, ne fut pas surprenant. Il pourrait d’ailleurs être intéressant de nommer autrement ce type de propriété, ou la fondre dans la propriété privée limitée, le terme « collective » étant ici source possible de confusion.
Le principal résultat de la discussion fut l’écrasante majorité pour la domination de la forme de propriété commune, illustrant ici la vigilance de la décroissance sous la perspective de l’anarchisme social. D’ailleurs, comme souligné précédemment, une clarification des différentes formes de propriété aurait été souhaitable, tout particulièrement la différenciation entre le Commun et le public. En effet, au gré des différentes interventions, de nombreux participants se déplacèrent, parfois à de multiples reprises, de la propriété commune à la propriété publique, et inversement. De plus, le faible score de la propriété publique n’est pas à lire ici, comme illustré par le résultat de la question suivante, comme un rejet du concept de propriété publique en tant que tel, mais comme le fort rejet et l’absence totale de confiance envers la forme institutionnelle dominant actuellement la chose publique : l’État.
Note de la MCD : dans cette question et la suivante, le flou de la distinction entre propriété publique et propriété commune favorisa une certaine confusion3. Car ces deux formes de propriété diffèrent d’abord par leurs origines (naturelle ou sociale), leurs objets (un hôpital, ce n’est pas une montagne), leurs destinataires (car le « public » d’un voisinage, ce n’est pas la même que le « public » d’un bassin versant…), leur taille, leur usage (la gratuité d’un service public, ce n’est pas la même chose que la gratuité de la biodiversité), leur durée, leur exclusivité. Mais pourtant ces deux formes de propriété se rapprochent en tant qu’elles pourraient être soumises à un même principe politique, celui du Commun4. Une autre façon de concrétiser leur « articulation » serait une reconsidération de l’État comme « mutuelle » (et cela, dans une inspiration explicitement proudhonienne), ou comme « État social »5.
4. Quelle(s) formes(s) de propriété devrai(en)t-elle(s) dominer dans une société post-croissance ?
| Privée limitée | Collective | Publique | Commune | Aucune dominante | |
| Nb de participants | 0 | 1 | 11 | 14 | 2 |
| Proportion de participants | 0 % | 4 % | 39 % | 50 % | 7 % |
Comme exposé précédemment, la tension principale se situa entre la propriété publique et la propriété commune, notamment en raison de l’absence de définitions claires et partagées de ces dernières, tout particulièrement des points de distinction. D’ailleurs, une perspective commune de la nature, ou plus probablement des différentes natures, que prendraient les institutions publiques dans une société post-croissance aurait aidé. Son absence fut une réelle gêne pour le positionnement de chacun et la qualité des discussions.
Contrairement à la décroissance, la possibilité d’une confiance dans les nouvelles institutions publiques de la société post-croissance ayant émergées lors de la décroissance permit d’envisager la propriété publique comme forme dominante pour plus de 39 % des participants, proche des 50 % réalisés par la propriété commune. En revanche, il fut intéressant de constater la persistance d’une forte opposition à la chose publique, au vu de la grande défiance actuelle envers l’État, et de la difficulté d’imaginer, à partir d’ici et maintenant, la nature d’une institution publique qui n’engendrerait pas une domination. Ce fut particulièrement observé chez les participants se revendiquant de l’anarchisme (social) ou d’une sympathie anarchiste, ainsi que parmi les plus jeunes, plutôt absents du choix de la propriété publique.
Pourtant les principaux arguments promouvant la propriété publique étaient en faveur des services publics, défendus pour le coup plutôt unanimement. Il est donc raisonnable de se questionner sur le réel poids du flou conceptuel et du manque de définition sur la nature des positionnements, et des arguments. En revanche, un argument se dégagea clairement, à savoir une qualité supposée supérieure, discutable, de l’administration publique lorsqu’il s’agit d’efficacité et de justice, plus particulièrement envers les minorités, qui pourraient plus facilement être écartées dans le cadre d’une gestion commune.
Au-delà de la clarification des concepts, déjà avancée précédemment, il pourrait être intéressant d’étudier plus précisément ces deux formes de propriété, et plus largement d’organisation, notamment en identifiant leurs forces et leurs faiblesses, et in fine probablement les types de combinaison les plus à même de porter un projet de décroissance et d’animer une société post-croissance.
5. L’individualisme, fût-il anarchiste (tel que présenté par Margot Verdier), peut-il être compatible avec un projet décroissant ?
| Oui | Non | |
| Nombre de participants | 0 | 28 |
| Proportion de participants | 0 % | 100 % |
Cette discussion avait préalablement eu lieu, lors de la matinée, les principaux arguments peuvent être retrouvés dans le retour portant spécifiquement sur ce sujet. En raison, de l’unanimité immédiate, le débat mouvant fut très court et sans discussion poussée. Ci-après un extrait du document susmentionné :
« Margot Verdier a pu brièvement présenter ses perspectives pour une théorie sociale anarchiste, dont les deux fondamentaux principaux seraient, en lien avec la propriété :
- Un droit à la propriété privée absolue pour les biens fondamentaux, ou moyens de subsistance, défendu comme une condition nécessaire à une réelle liberté, notamment celle de pouvoir quitter le collectif sans risquer sa survie.
- Un rejet de toute dépendance et obligation/dette sociale, dans la mesure où toute dépendance serait une domination, et à ce titre une défense du partage, tel que défini ci-dessus, comme mode principal d’allocation.
[…]
Le projet défendu par la MCD, à savoir la décroissance comme chemin résultant en l’avènement d’une société post-croissance, s’inscrit précisément en opposition avec cette perspective. Tout en se retrouvant sur la critique absolue de tout rapport de domination, la MCD promeut quant à elle une société d’interdépendance des individus entre eux et vis-à-vis de la société, et non d’indépendance, qui nous semble être une chimère, dont résulterait des rapports de domination et des inégalités pis encore. Seule l’acceptation d’une dépendance individuelle au collectif, et la mise en place d’une organisation collective garantissant les besoins fondamentaux de l’individu, lui offrant ainsi son autonomie politique et morale, nous apparaissent réalisables, désirables et acceptables. »
6. Le partage et la dette sociale devraient-ils être considérés comme des fondements immuables de toute société ?
| Oui | Non | |
| Nombre de participants | 28 | 0 |
| Proportion de participants | 100 % | 0 % |
Le plus intéressant ne fut pas la validation à l’unanimité de la position de la MCD, déjà abordée au cours des précédents jours, mais plutôt les discussions quant à l’identification, dans ce contexte particulier de questionnement sur la propriété et l’individualisme, d’éventuels fondamentaux qu’il serait intéressant, voire nécessaire, d’inclure dans le projet politique de la décroissance.
En effet, la MCD ne considère pas le partage comme une forme d’allocation spécifique, mais comme un fondement infrastructurel de toute société, toute société ayant structurellement une réalité matérielle. Le partage étant donc l’organisation sociale de base – cette organisation sociale étant la condition de possibilité d’une organisation économique6 – de la gestion et de la répartition des ressources, i.e. de cette réalité matérielle. En d’autres termes, les formes d’allocation (e.g. échange, don, prise au tas…) sont par définition des modalités particulières d’un partage, juste ou non, de ressources préalablement communes à la société. Similairement, l’invention de formes d’accumulation, telles que la propriété privée, absolue ou limitée, ou même commune, publique et collective, ne précède pas le partage, n’étant elles-mêmes que des modalités spécifiques s’inscrivant d’ores et déjà à partir du partage.
D’autre part, la MCD considère la dette sociale – celle qui relie les générations entre elles et qui fait qu’à sa naissance, un individu trouve déjà-là une langue, des techniques, des rites, des normes, bref un « monde » – comme le fruit inévitable d’une dépendance indépassable de chacun avec chacun et aussi de chacun envers le groupe auquel il participe, auquel il appartient : la vie sociale précède la vie individuelle7. Et par conséquent, l’hypothèse d’une absence de dette ou de redevabilité sociale n’apparaît ni sérieuse, ni souhaitable, si tant est que cela puisse être possible.
Concrètement, une politique du partage ne serait pas une politique qui viserait à instituer le partage comme forme dominante de l’accès aux biens, mais ce serait une politique qui afficherait comme objectif la protection et l’entretien du partage comme interrelation de base. Pourquoi ? Ce n’est pas parce qu’il ne peut pas y avoir de société sans partage – de la même façon, qu’il ne peut pas y avoir de société sans dépendance8, que l’on ne confond pas avec la domination – que l’on ne peut pas distinguer entre les sociétés qui font du partage un objectif à conserver et celle dont les mécanismes économiques d’allocation des ressources sapent les conditions sociales d’une vie sociale juste.
De nombreuses pistes furent évoquées lors de cette discussion, desquelles émergea un axe principal, encore à synthétiser, à approfondir et à formaliser. Cet axe fut porté par des craintes, en particulier le risque d’une domination du collectif qui neutraliserait, voire anéantirait, à son tour, la notion même d’individu. Perspective unanime du reste, l’ensemble des enseignements et développements de la modernité n’étant pas à oublier, et même pour certains à protéger et développer. Ces craintes trouvèrent à s’exprimer à propos des questions du lien affectif avec des objets (i.e. biens sentimentaux), de la soumission de son corps et son esprit à la communauté, ainsi que par le besoin de reconnaissance, dans la nouvelle société post-croissante de l’inaliénabilité de l’être individuel et de sa singularité propre. Il serait donc particulièrement intéressant d’approfondir ce sujet, afin d’identifier, ou de créer un ou des concept(s), permettant d’assurer ces libertés, au-delà de la confiance accordée, probablement à raison du reste, aux communautés futures. Comment pourrait-on nommer cette singularité, cette « Irremplaçabilité » ? L’auteur de ces lignes se permet une suggestion : l’irressemblance.
1Pour l’explicitation de ces analyses et de ces expressions, se renvoyer au CR de la première partie de ces (f)estives, la rencontre avec Onofrio Romano, pour une critique du régime de croissance.
2La différence d’approche est cruciale, tout particulièrement dans une perspective décroissante qui ne veut pas se tromper quand il s’agit de valider une vigilance anarchiste. Car dans l’approche du droit de propriété comme droit réel, un tel droit n’est qu’un rapport (absolu) du propriétaire à la chose : autrement dit, même dans une robinsonnade, il pourrait exister un tel droit. Et c’est cet individualisme qui explique que l’anarchisme individualiste peut aller jusqu’à accorder une place à la propriété privative absolue. A contrario, dans une perspective plus sociale, quand le droit de propriété est un droit relationnel, il n’y aurait aucun sens à évoquer un droit de propriété dans une robinsonnade, puisque le droit d’exclure autrui n’y aurait aucun sens, faute précisément des autres (ndlmcd).
3Dans M. Cornu, F. Orsi, J. Rochfeld (2021), Dictionnaire des biens communs, PUF, 3 articles sont réservés pour définir ce qu’il faut entendre par « propriété collective », « propriété commune » et « propriété publique ».
4C’est l’apport des analyses de Pierre Dardot et Christian Laval (2014), Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle, La découverte, quand ils distinguent les (biens) communs, le Bien commun et le Commun comme principe politique.
5 L’apport d’une « vigilance républicaine » pourrait venir de Pierre Crétois (2014), Le renversement de l’individualisme possessif, Garnier ; Serge Audier (2020), La Cité écologique. Pour un éco-républicanisme, La découverte (ndlmcd).
6C’est lors des (f)estives de 2021 que l’arpentage de Françoise d’Eaubonne (1978), Écologie/Féminisme – Révolution ou mutation ? (2018, Libre&Solidaire) nous a confirmé la pertinence de la distinction entre la sphère de la production marchande (en vue du profit) et la sphère de la reproduction sociale (en vue du soin). Explicitement, F. D’Eaubonne renverse la relation marxiste et place bien la sphère de la reproduction sociale en infrastructure, en « plateforme ». C’est cette piste – celle aussi de la TRS, théorie de la reproduction sociale – qui nous fait confondre décroissance et écoféminisme. Piste déjà affirmée lors de la conférence de Michel Lepesant, en 2020, à La Rochelle, en clôture du festival éco-citoyen : https://decroissances.ouvaton.org/2020/10/18/feminisme-et-decroissance/ (ndlmcd)
7« La coexistence précède l’existence », suivant la formule de François Flahault (2003), Le paradoxe de Robinson. Capitalisme et société, 1001 nuits. La vie sociale précède la vie individuelle, c’est pourquoi la MCD fait « l’éloge de la vie sociale » (ndlmcd).
8 Alain Testart (2021), Principes de sociologie générale. I. Rapports sociaux fondamentaux et formes de dépendance, PUF, p.575. Bernard Lahire (2023), Les structures fondamentales des sociétés humaines, La découverte (ndlmcd).
