Les conditions matérielles d’une société anti-autoritaire, par Margot Verdier

Un grand merci à Margot pour s’être prêtée à un exercice difficile. Son intervention a suscité un grand intérêt et a vraiment permis à l’assemblée de préciser ce que la décroissance peut devoir à l’anarchisme. Un grand merci à Béatrice et Arthur qui ont assuré au pied levé une animation attentive aux réactions de tou.te.s. Un dernier grand merci à Alix, dont le témoignage direct sur les zads, ainsi que son bagage théorique anarchiste ont été d’une grande utilité dans les échanges.

Annexe 1 : texte de l’intervention

Margot Verdier, sociologue indépendante, s’intéresse à la sociologie générale, i.e. aux formes de relations qui sont générées par les différentes pratiques économiques et politiques.

C’est à ce titre que, via un enregistrement vidéo (annexe 1 pour le texte) et un retour écrit (annexe 2) à des questions partagées préalablement, elle est intervenue dans le focus consacré à la question de la propriété pour partager les résultats de ses recherches sur la Zone à Défendre (ZAD) de Notre-Dame-des-Landes, et ses pistes de réflexion quant à une théorie sociale anarchiste, i.e. l’identification d’une forme d’organisation collective au sein de laquelle les individus seraient radicalement indépendants, libres et égaux.

Margot Verdier articule l’anarchisme autour de deux piliers principaux, la critique de l’autorité, comme fondement du gouvernement, et la critique de la propriété, comme fondement du capitalisme. Elle considère cette dernière comme un point de distinction central avec le communisme et le libéralisme. En effet, l’anarchisme, selon elle, d’une part n’exclut pas, a contrario du communisme, certaines formes de propriété privative limitée, tel que le droit d’usage, érigé comme protection nécessaire face à l’État. D’autre part, l’anarchisme, en rejetant catégoriquement toute propriété privée, sous-entendue absolue, se distingue du libéralisme.  

Annexe 2 : réponses de Margot Verdier

Tandis que le concept d’autonomie, entendu comme la sujétion d’une autonomie politique et morale à l’autonomie économique, est largement partagé au sein de la ZAD, Margot Verdier a constaté une pluralité de conceptions et de pratiques de la propriété, conduisant notamment à des conflictualités (non détaillées ici1 ). Margot Verdier a observé la coexistence de cinq formes d’appropriation et d’échange (sic, ndlr : allocation) :

  • Les Communs, définis comme la mise en commun des ressources et leur gestion collective, forme relativement peu observée au sein de la ZAD (absence de moment officiel de gouvernance) ;
  • La propriété d’usage, définie telle que le droit de jouissance du bien ou de la ressource sous réserve d’une utilisation continue, sans droit de don ou de transfert ;
  • Le don, direct ou indirect, défini par le triptyque donner/recevoir/rendre de Marcel Mauss, et qui présupposerait une forme de propriété privée ;
  • Le partage, entendu comme « la prise au tas », et défini comme la mise à disposition collective des ressources et le libre-service sans contrôle ni comptabilité ;
  • La propriété privée, définie comme la propriété privative absolue : « Mes chaussettes, c’est mes chaussettes ». Toutes les ressources consommées par les occupant·es ne sont pas partagées. Les individus conservent la propriété privée de biens considérés comme personnels (vêtements, livres, mais aussi voiture, etc.).

A partir de ces observations, Margot Verdier a pu brièvement présenter ses perspectives pour une théorie sociale anarchiste, dont les deux fondamentaux principaux seraient, en lien avec la propriété :

  • Un droit à la propriété privée absolue pour les biens fondamentaux, ou moyens de subsistance, défendu comme une condition nécessaire à une réelle liberté, notamment celle de pouvoir quitter le collectif sans risquer sa survie ;
  • Un rejet de toute dépendance et obligation/dette sociale, dans la mesure où toute dépendance serait une domination, et à ce titre une défense du partage, tel que défini ci-dessus, comme mode principal d’allocation.

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Les analyses de Margot Verdier, bien que saluées pour leur qualité, ont suscité de nombreux questionnements et incompréhensions au sein de l’assemblée, notamment celui de la compatibilité d’une telle perspective avec la décroissance, a minima celle défendue par la Maison commune de la décroissance (MCD).

Une première réticence, forte, portait sur l’utilisation du terme général d’anarchisme : car la vision qu’elle défend correspond à une mouvance spécifique de l’anarchisme, l’anarchisme individualiste ; qu’il ne faut pas confondre avec l’anarchisme social, ou socialisme libertaire (ou « anarcho-communisme » selon l’expression d’un des participants, lui-même très engagé dans le mouvement des zads et des squats), qui ne pense pas la société comme une collection d’individus, mais comme un collectif de personnes.

« L’anthropologue anarchiste Charles Macdonald, qui a étudié pendant près de quarante ans les populations des îles Palawan aux Philippines, remarque pourtant qu’il existe des formes d’organisation sociale qui ne reposent sur « aucun groupe clairement défini et qui ne possèdent « aucune des structures de base » économiques ou politiques normalement considérées comme indispensables à la vie collective : « Ils représentaient des entités collectives molles et fluctuantes n’appartenant à aucune catégorie répertoriée de sociétés. (…) C’étaient des collections d’individus qui avaient de toute évidence une cohésion. Mais de quelle nature ? ». Macdonald distingue alors « deux modalités opposées, voire irréconciliables, de vie collective » : une modalité « socio-hiérarchique », qui repose sur la coopération forcée d’individus non autonomes, et une modalité « anarcho-égalitaire » ou « anarchique », qui repose sur la coopération volontaire d’individus autonomes. Je fais ainsi l’hypothèse que le mouvement d’occupation de la zad de NDD a mis en œuvre une version anarchique d’organisation collective fondée, non pas contre la différenciation individuelle, mais contre la logique d’intégration qui l’empêche »2.

Margot Verdier (2021), Le commun de l’autonomie. Une sociologie anarchiste de la ZAD de Notre-Dame des Landes (2021), Le Croquant, p.17-18.

A ce titre, et plus encore au vu des conséquences d’un tel paradigme individualiste, l’anarchisme (individualiste) défendu par Margot Verdier est apparu unanimement comme ni soluble ni miscible avec la décroissance, qui en questionnant radicalement le régime de croissance, s’oppose fondamentalement avec l’une de ses causes racines, l’individualisation de la société, et promeut avec force l’absolue nécessité de refaire collectif. Plusieurs participants ont d’ailleurs justifié leur réticence à l’égard d’un tel anarchisme individualiste en s’étonnant qu’il semble confondre dépendance et domination, indépendance et liberté. D’un point de vue décroissant, faut-il rejeter toute société basée sur la domination ? Bien sûr ! Cela signifie-t-il l’adhésion à une sociologie naïve concevant une société sans dépendance ? Non, à condition de s’apercevoir qu’il n’y a pas de société sans interdépendance.

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La seconde remise en cause portait sur la classification des formes d’appropriation et d’échange proposée par Margot Verdier.

D’une part, pour l’utilisation erronée du terme d’échange, qui est lui-même un mode d’allocation spécifique, en l’occurrence dominant dans la société actuelle. De plus, l’utilisation du terme partage, comme forme d’allocation, a également été critiquée, l’allocation étant par définition le fruit d’un partage, juste ou non, d’une ressource nécessairement commune. A l’inverse, la MCD considère le partage comme un des fondements de toute société, son organisation sociale, au sens large, dont économique donc, correspondant précisément à sa définition opérationnelle. De même que toute vie sociale repose sur des relations d’interdépendances, dont la dépendance et l’indépendance sont des déclinaisons, toute vie économique repose sur le partage dont les communs, le don, la propriété d’usage et la propriété privative ne sont que des déclinaisons. Autrement dit, on peut imaginer une société sans propriété privée ou sans commun, mais pas une société sans partage, puisqu’il en est la « condition de possibilité ».

C’est pourquoi le fonctionnement opérationnel, tel que défendu dans son exemple des 10 kg de pommes de terre, i.e. mise à disposition et libre-service anonymes, n’a pas été considéré réaliste.

Ensuite, une des conséquences premières d’un tel modèle, à savoir l’hypothèse d’une absence de dette ou redevabilité sociale, n’est également pas apparue comme sérieuse, ni souhaitable, si tant est que cela puisse être possible. L’improbabilité et l’indésirabilité d’une telle perspective, ont fait l’unanimité parmi l’assemblée. En effet, selon les participants, même la société la plus individualiste, n’exclurait pas des mécanismes de dépendance, notamment de par la nature sociale de l’être humain.

Le projet défendu par la MCD, à savoir la décroissance comme chemin résultant en l’avènement d’une société post-croissance, s’inscrit précisément en opposition avec cette perspective. Tout en se retrouvant sur la critique absolue de tout rapport de domination, la MCD promeut quant à elle une société d’interdépendance des individus entre eux et vis-à-vis de la société, et non d’indépendance, qui nous semble être une chimère, dont résulterait des rapports de domination et des inégalités pis encore. Seule l’acceptation d’une dépendance individuelle au collectif, et la mise en place d’une organisation collective garantissant les besoins fondamentaux de l’individu, lui offrant ainsi son autonomie politique et morale, nous apparaissent réalisables, désirables et acceptables.

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Cela étant dit, l’intervention de Margot Verdier a vraiment été reçue comme un aiguillon, bien évidemment désagréable mais éminemment indispensable, nous conduisant à nous questionner sans cesse sur de possibles angles morts, notamment la relation du projet politique décroissant avec l’autorité, et le risque de ses potentielles dérives auxquelles il n’échappe malheureusement pas, et ce plus encore dans sa version mainstream. A cet égard, la défense par l’anarchisme individualiste de la propriété privative d’usage est particulièrement intéressante. D’ailleurs, elle s’articule parfaitement avec les propositions, quant à la propriété, limitée, ayant émergées de ces journées des (f)estives centrées sur la propriété. A l’inverse, contrairement à l’anarchisme individualiste, la décroissance rejette catégoriquement toute propriété privée absolue, de par sa nature séditieuse, et le mensonge qu’elle contient, l’illusion de pouvoir exister en dehors de toute société.

Loin d’acter une incompatibilité avec l’anarchisme, les discussions de l’assemblée ont au contraire souligné ses apports, notamment la vigilance à laquelle il astreint le mouvement décroissant. En revanche, elles ont acté l’incompatibilité manifeste de l’anarchisme individualiste, ou en d’autres mots de l’individualisme, fût-il anarchiste, avec la décroissance, et souligné l’importance pour elle de se nourrir, et nourrir à son tour, l’anarchisme social, ou le socialisme libertaire. Si le don existe aussi en politique, alors il faut le recevoir, et penser à le rendre.

Note de la MCD

Pourquoi penser une incompatibilité politique forte entre décroissance et anarchisme individualiste alors que nous faisons de la vigilance anarchiste (contre toutes les formes de domination) une vigilance intrinsèque de notre projet politique ?

  • Parce que nous refusons de confondre entre un anarchisme individualiste et un anarchisme social. Ce n’est pas l’anarchisme que nous refusons, c’est l’individualisme.
  • Parce que nous reprochons à l’anarchisme individualiste une conception très anthropocentrée de la relation à l’altérité. Quand Margot Verdier présente toute dépendance comme une domination et en déduit un « refus d’unifier le collectif, i.e. de ne jamais faire passer cette unité sociale au-dessus des identités individuelles », nous ne pouvons que constater que cette « unité sociale » dont elle se méfie n’est en réalité que l’unité sociale propre aux êtres humains. Mais s’il faut sortir de cette réduction anthropocentrée du social au seul social humain, c’est parce qu’il faut admettre que l’interdépendance sociale n’est pas le propre de l’humain, mais de tout vivant, de tout « vyvant », qu’il soit humain ou non-humain, qu’il soit animal ou non-animal.
  • Michel Lepesant a défendu3 l’idée qu’il existe 2 communs préalables, qui sont la vie sociale et la vie naturelle, et qui, les 2, sont des conditions de possibilité de la vie humaine et aussi des objectifs politiques, en tant qu’il s’agit de vouloir collectivement les préserver, les entretenir, les conserver. Quand on admet cette priorité des « communs préalables » que sont la société et la nature, on ne peut que s’étonner que l’anarchisme individualiste en vienne à refuser toute dépendance à un commun social, tout en ne semblant pas remettre en cause la dépendance que nous avons vis-à-vis du commun naturel ?
    • Dans son intervention à Saint-Antoine l’Abbaye, Michel Lepesant plaçait explicitement cette double dépendance à préserver comme objectif politique sous la référence au (principe du) Commun exposé par P. Dardot et C. Laval.
    • Lors de la première étape, parisienne, de la Caravane Contre-Croissance, en novembre 2024, Michel Lepesant a poursuivi sa réflexion sur les communs préalables lors de son intervention, « Décroître pour préserver la vie en commun » dont l’idée générale était d’aller le plus loin possible dans l’extension du domaine de cette « vie en commun »4.
  • Si la décroissance doit être un anti-individualisme – même si c’est à partir de cette position radicale qu’il faut néanmoins poser la question de la place de l’individu dans une société du Commun – c’est au nom d’un refus du refus typiquement individualiste de penser le tout à partir des parties. Est-ce le tout qui commence / commande ou bien sont-ce les parties qui commencent / commandent ? Au « départ » de penser la « part », la « participation », l’« appartenance », le « partage », bref, faut-il penser « à partir de » l’individu ou du tout ? Question évoquée par Onofrio Romano, en première partie de ces (f)estives, quand il a rappelé, après George bataille, qu’il ne faut pas penser l’économie à partir des individus mais en partant du point de vue de « l’économie générale » ?
  • Or si le tout est un « commun préalable » – à la fois condition de la vye et objectif politique des vyvants humains – alors cela revient à reconnaître qu’il n’est pas injustifié de considérer certains « commencements » comme des « commandements » : et c’est le cas des dépendances qui ne sont pas des dominations mais qui sont des conditions de possibilité de toute vye. Au fait, comment ne pas remarquer que ces deux mots français de « commencement » et de « commandement » entrent en résonance ? Et que c’est aussi le cas en latin où le « principe » résonne avec le « prince ». Et en grec ? Et bien, il n’y a en fait qu’un seul terme de désigner le « commencement » et le « commandement » : c’est arkhè (en grec ancien : ἀρχή / arkhḗ). Mais alors qu’est-ce que l’an-archie ?
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Notes et références
  1. Verdier, M. (2022). À la zad, l’expérience d’une justice anti-autoritaire. Délibérée, 15(1), 32-36. https://doi.org/10.3917/delib.015.0032.[]
  2. Encore plus explicitement, dans son article précédemment cité : « La critique de la pratique du gouvernement aboutit ainsi à un refus d’unifier le collectif : l’organisation du mouvement d’occupation de la zad s’apparente à une collection d’individus qui se coordonnent à travers des « fragments » de structures collectives ». Ce refus d’unifier le collectif, i.e. de ne jamais faire passer cette unité sociale au-dessus des identités individuelles, semble caractéristique d’un horizontalisme revendiqué : il « témoigne ainsi de la volonté, propre aux activistes antiautoritaires, de maintenir un fonctionnement horizontal » (id.). Or c’est précisément cet horizontalisme qui, en début de (f)estives, avait été repéré par Onofrio Romano comme dispositif principal du régime libéral de croissance, et donc comme dispositif de… domination.[]
  3. Intervention de Michel Lepesant en août 2020 pendant le Séminaire CIT – Communs, Institutions, Territoires, organisé par le réseau des territorialistes : https://decroissances.ouvaton.org/2020/08/30/la-double-dynamique-vertueuse-du-commun/[]
  4. https://decroissances.ouvaton.org/2024/11/20/preserver-vie-en-commun/[]
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