L’un des symptômes le plus manifeste d’une immaturité politique est l’attaque dirigée contre l’exigence de précision et de distinction dans l’usage du vocabulaire :
- Plutôt que d’affronter la distinction entre « décroissance » et « objection de croissance », botter en touche par un lapidaire « je ne suis pas un fétichiste des mots » (sic).
- Dans les marges d’une décroissance qui a franchi la ligne rouge avec l’extrême-droite, il est de bon ton d’ironiser sur de telles distinctions surtout si on y rajoute « post-croissance » ou « a-croissance ».
- L’une des façons les plus démagogiques de pratiquer cette immaturité consiste, plutôt que de définir, à aligner une suite de termes proches en créant ainsi un brouillard (lexical) dans lequel on fait croire que chacun reste libre d’y faire son choix. Définir au contraire est un exercice de précision et de concision : pour que le terme ainsi défini puisse en apparaître comme une abréviation.
- Qui ne s’est pas entendu rétorquer après avoir demandé un supplément d’éclaircissement : « Enfin, tu vois bien ce que je veux dire ! « . Ben non (et dans ce cas, vous n’osez pas rappeler que ce qui se conçoit clairement, s’énonce clairement).
- Et pourtant quiconque sort de sa langue maternelle fait l’expérience que la première source d’embarras pour s’exprimer est la pauvreté des distinctions à disposition. Et dans l’exercice symétrique de la traduction, que de temps pris à choisir ce mot plutôt qu’un autre au moment de respecter l’intention (meaning).
Aujourd’hui, le livre le plus important dans la bibliothèque décroissante n’est-il pas celui coordonné par G. D’Alisa, F. Demaria et G. Kallis, Décroissance, Vocabulaire pour une nouvelle ère (2015) ?
Voilà pourquoi « les mots sont importants » : très bonne occasion de renvoyer chacun.e d’entre nous à l’excellent site qui reprend cette expression éponyme : https://lmsi.net/
Les mots sont importants, les mots importent. Mais alors qu’est-ce que les mots importent ?
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« L’homme qui parle est au-delà des mots, près de l’objet ; le poète est en deçà. Pour le premier, ils sont domestiques, pour le second, ils restent à l’état sauvage », Jean-Paul Sartre, Qu’est-ce que la littérature ? (1948). - « Les mots qui vont surgir savent de nous des choses que nous ignorons d’eux », René Char, Chants de la Balandrane (1975-1977) 1.
Ce qu’il s’agit de reconnaître c’est que l’exigence de précision et de clarté dans notre usage des mots ne doit surtout pas être confondue avec l’illusion d’une maîtrise. Nous ne devons pas céder à la prétention d’Humpty-Dumpty (dans Alice au pays des merveilles) qui croit que « quand j’utilise un mot, il signifie exactement ce que j’ai décidé qu’il signifie, ni plus, ni moins… The question is which is to be master – that’s all ».
Ce que les mots importent, c’est ce dont ils sont pleins. Car les mots ne sont pas des formes creuses que nos intentions viendraient remplir comme on comble un vide. Les mots sont remplis de discussions. Et ces discussions sont déjà là quand nous utilisons un vocabulaire, comme la langue est toujours déjà-là avant que je ne la parle.
Respecter le cadre d’un vocabulaire (et de sa grammaire), c’est ouvrir son esprit aux discussions. C’est de discussion dont la décroissance a besoin…

Notes et références
- Merci à Jean-Pierre Lepri Pour cette référence.[↩]
