8- Les temps changent

Ce dimanche 24 avril 2022, à dix-neuf heures cinquante-neuf, toutes les chaînes de télévision affichent le compte à rebours du résultat des érections pestilentielles. D’ores et déjà, les sondages mettent en évidence un coude à coude ultra serré entre le « candidat en marche avant » et la « candidate décroissante en marche arrière » comme les avaient baptisés le journal Libération, à l’issue du premier tour.

Celui-ci a mis Marène Le Pine à portée de plumard de Manu El Micron. Tout le monde sais combien Manu apprécie faire l’amour dans les vieux pots. Durant tout son septennat, il s’est affiché avec Frigide, sa maitresse de vingt ans plus âgée que lui. Un journaliste de Voilà l’a photographiée en guêpière noire, un fouet à la main, dans un club échangiste où Manu et Frigide se rendaient incognito. De son côté, Marène ne crache pas sur les perdreaux de l’année. Elle s’est farci tous les assistants parlementaires de l’Assemblée Nationale. Pensez si elle frétille du derche à l’idée de cravacher le pur-sang Manu.

Les quinze jours qui séparent les deux rounds des érections, voient les deux candidats s’envoyer des amabilités sous l’œil des caméras. Le vingt et unième siècle est placé sous le signe de cupidon. Est-il besoin de rappeler les milliers de jeunes ayant porté plainte contre des prêtres ? Le succès du mot d’ordre #balancetonporc ? L’affaire du Sofitel de New-York ?

Les siècles précédents n’étaient pas exempt de scandales politico-financiers mais la sexualité était en minorité. À ce jour, il n’y a plus de tabous et les affaires de mœurs inondent la presse. Les candidats sont prêts à toutes les bassesses pour faire chuter leurs adversaires. La campagne pestilentielle n’est plus le lieu où l’on échange des opinions politiques mais des révélations scabreuses. Dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner que les électeurs peinent à remplir les burnes. Au premier tour, il n’y a eu que 10% des votes exprimés. Les citoyens sont dégoûtés de la politique mais pas que. Ils ne regardent pratiquement plus la télévision suspectée de propagandisme. L’information passe dorénavant par les réseaux sociaux.

Nous sommes rendus au bon vieux temps de la presse écrite. Mais cette presse n’est pas imprimée, elle circule sur la toile, avec ou sans abonnement. Pour échapper aux fake-news, il suffit de choisir son média préféré. Toutes les informations sont à portée de clic. Nous n’avons que l’embarras du choix et c’est bien là que réside la difficulté. Nous passons plusieurs heures par jour à surfer sur le net mais ça vaut le coup, c’est moi qui vous le dis. J’ai pris l’habitude de me référer aux sites enregistrés sous licence libre, c’est mon premier critère de sélection. Le deuxième critère c’est l’altermondialisme, le troisième étant l’écologie.

Les années deux mille entament la décennie avec fracas. Sans le savoir nous sommes entrés dans l’anthropocène. A la veille du nouvel an, les tempêtes Lothar et Martin font 140 victimes en Europe dont 92 en France. Les dégâts sont considérables. On ne compte plus les toitures abîmées ou détruites, les arbres déracinés, les chapiteaux effondrés, les grues projetées au sol, les foyers privés d’électricité, les infrastructures routières et ferroviaires touchées ou encore les réseaux électriques et téléphoniques endommagés. Suit la grande sécheresse de 2003 qui fait environ 15 000 décès durant la première moitié du mois d’août. S’ensuivent tsunamis, tornades, incendies, inondations, éruptions volcaniques, glissements de terrains, érosion des côtes et fonte des glaces.

Il y a cinquante ans, lorsque j’évoquais le dérèglement climatique, on rétorquait, « Avec vous les écolos, si on vous écoutait, on pourrait plus rien faire ». Eh bien ça y est, on ne peut plus rien faire aujourd’hui. Les pandémies qui se succèdent nous cloitrent chez nous. Le gaz et le pétrole mettent le coût de l’énergie au niveaux des produits de luxe. Le pouvoir d’achat diminue pendant que le coût de la vie augmente. La population est au bord de l’explosion, les gilets jaunes tiennent les ronds-points tous les samedis durant deux ans. Sans la pandémie, ils y seraient encore mais à quoi bon ? Il est inutile de prêter le flanc aux forces de l’ordre, les dés sont pipés. Il convient d’agir discrètement et de manière concertée. Parce que la défense des libertés n’est pas réservée à quelques-uns mais doit permettre à toutes et tous de vivre bien ensemble. C’est mon combat.

J’ai mis un pied dans l’altermondialisme avec le Manuel de Transition de Rob Hopkins. L’auteur constate un changement profond de société dû au dérèglement climatique, à la diminution des énergies fossiles et à l’effondrement du système financier. « Le concept de résilience occupe une place centrale dans ce livre, écrit-il. Dans le domaine de l’écologie, le terme résilience fait référence à la capacité d’un écosystème à s’adapter à des événements extérieurs et à des changements imposés. » Dès lors, Rob Hopkins invente le principe des villes en transition dont les caractéristiques sont : la diversité, la modularité et des rétroactions diverses. L’idée qu’il défend est éblouissante. Fractionner la société en petites unités autonomes est la meilleur réponse face à notre société en décomposition. Seulement voilà, par où commencer ? J’ai cherché comme un malade les portes d’entrée de ce monde alternatif. Il ne se passait pas une semaine sans que j’achète un livre dans ma librairie favorite.

Après le manuel de transition, c’est le livre de Pierre Rabhi Vers la sobriété heureuse qui a clairement influé mes choix. En annexe j’ai découvert quelques pistes, en particulier celle des Oasis que j’ai exploré. C’est alors que je suis tombé sur une affichette annonçant une conférence sur l’habitat participatif. Je m’y suis rendu avec des palpitations dans la poitrine. Allais-je enfin accéder au saint des saints ? Effectivement, il y avait là des représentants de différentes associations exposant leur programme d’action. J’ai sauté sur l’occasion pour m’inscrire dans l’une d’elle baptisée Les Habiles. Des réunions d’information avaient lieu un soir par mois à Grenoble. Habitant Valence, je me payais deux heures de route, aller/retour, pour découvrir ce nouveau monde. Les Rencontres Nationales de l’Habitat Participatif ont eu lieu à Grenoble, du 16 au 18 novembre 2012 et ce sont les Habiles qui les ont organisées. Je me suis présenté comme bénévole pour me retrouver derrière le bar à servir des cafés toute la journée. Inutile de vous dire que le bar est l’endroit rêvé pour faire des rencontres, c’est ainsi que j’ai mis l’autre pied dans l’altermondialisme.

J’ai pris contact avec quatre projets d’habitats participatifs. Après avoir approfondi les relations avec les uns et les autres, j’ai choisi celui qui avait l’air le plus sérieux : Ecologis. Comme cela était prévu, j’ai suivi le parcours du militant. Un conseil d’administration une fois par mois, ma participation à des commissions de travail, la promesse d’un apport financier et la pratique de la communication non violente. Le jour où j’ai vendu ma maison, j’ai apporté le chèque à Ecologis. C’est à cette période que nous avons acheté le terrain sur lequel nous avons construit. Les anciens ont des sanglots dans la voix lorsqu’ils en parlent et je ne suis pas peu fier d’avoir contribué à la réalisation de ce beau projet.

Ma famille me considère comme un marginal depuis longtemps. Dans les années soixante-dix, j’ai fait la connaissance de communautés babacools. J’ai vécu dans l’une d’elle durant deux ans avant de m’en lasser. Mis à part la liberté sexuelle, le mode de vie était spartiate et le chef alcoolique. Alors, lorsque mes amis et ma famille m’ont vu engloutir mon héritage dans le projet d’Ecologis, ils ont crié au loup. Pourtant l’habitat participatif est loin des communautés des années soixante-dix. Malgré tout, c’est à cette époque que l’idée a germée en moi. Aujourd’hui, les coopératives d’habitants sont bâties sur un autre modèle. Les statuts sont élaborés avec soin, les règles de vie répondent à des principes aussi bienveillants que rigoureux, l’humain est au centre du projet. Autour de lui, nous avons bâti des constructions écologiques en respect avec la nature. Le groupe n’a jamais dérogé aux économies de place, d’énergie et de matériaux. Le choix de l’intergénérationnel reste notre meilleur atout. À l’heure de la retraite, je me félicite chaque jour de ce choix.

Rendez-vous compte. Les constructions répondent aux principes de l’habitat passif. C’est-à-dire une structure bois/paille hermétique à 100%, de larges baies vitrée pour faire entrer le soleil en hiver, des casquettes pour s’en protéger l’été, une ventilation double flux pour gérer l’air sans varier la température. L’habitat participatif répond lui-même à trois principes. Premièrement la réduction des surfaces habitables. Deuxièmement la mutualisation des moyens de construction. Troisièmement le choix des voisins avec qui l’on établit des relations harmonieuses.

L’habitat intergénérationnel permet de s’appuyer sur des compétences variées en fonction de la pyramide des âges. La tranche 30/40 ans est la plus dynamique. Elle fournit un travail que les anciens ne pourraient pas faire. La tranche des sénior est la moins dynamique mais elle reste disponible pour garder les enfants, participer aux réunions dans la journée, organiser des activités ludiques et des soirées conviviales. La tranche des poussins reste la moins productive mais elle nourrit le groupe de son enthousiasme et de sa fraîcheur. Plus que cela, elle est la raison d’être du projet de résilience écologique. C’est pour cette génération que nous travaillons tous les jours. Sans vouloir donner des leçons, nous avons conscience d’être un modèle pour ces enfants. Dans cet esprit, nous avançons sur le chemin de la transition écologique.

Le projet « Ecologis » est un modèle pour les créateurs d’habitat participatif. Il n’y a pas une journée qui ne s’écoule sans recevoir une demande de visite. Afin d’y répondre efficacement, elles sont effectuées à espace régulier accompagnées d’un guide. Nous répondons également aux demandes faites par des étudiants, des groupes ou des journalistes. Je reçois avec un plaisir non simulé les personnes qui viennent s’abreuver à la source. C’est une immense satisfaction d’ouvrir les portes de ce monde en transition que j’ai eu du mal à découvrir. L’essaimage a pour objectif de multiplier le nombre de réalisations de ce type afin de faire bloc contre le système capitaliste. L’idée étant de constituer un réseau d’échange, libre et conscient, afin de faire face à l’adversité. En recevant des visiteurs assez souvent, je vois bien que le nombre des projets croit de manière exponentielle.

Ecologis est aussi un modèle pour la communauté de communes. Lorsque nous avons pris possession du terrain, les voisins ont tout d’abord réagit de manière agressive. Lorsqu’ils ont vu les engins de chantier arriver, les plus intelligents ont baissé la garde. En voyant le premier bâtiment sortir de terre, ils ont cessé de nous prendre pour des babacools. Maintenant que les trois immeubles surplombent le voisinage, les relations se sont adoucies. Avec trente électeurs écologistes en plus dans le village de Thoard, nous avons fait basculer la municipalité à gauche. C’était aléatoire mais les dernières élections municipales ont élu une équipe proposant la démocratie participative comme mode de gestion. Les nouvelles conseillères municipales et conseillers municipaux sont en train de mettre en place des fonctionnements écologiques. Nous sommes encore loin des villes en transition, en tout cas nous sommes sur la bonne voie.

À long terme, l’objectif est de rendre accessible à tous ce type de coopérative. Le projet s’accompagne d’un terrain sur lequel les volontaires pourront cultiver leurs légumes selon les règles de la permaculture. Les échanges avec d’autres maraichers sont prévus ainsi qu’une épicerie solidaire. Une flotte de véhicules non carbonée est en gestation. La location en autopartage est déjà opérationnelle dans la coopérative, à long terme elle s’étendra au voisinage. Le projet de « Maison Commune » devrait être le phare de cet habitat participatif. Une association est déjà en place pour gérer sa construction, les différents usages et, bien entendu, son ouverture au public. Pour moi, ce qui reste le plus satisfaisant dans cette histoire, c’est la possibilité de rêver ma vie, de me projeter dans l’avenir. Je me sens en sécurité à Ecologis, au point que la série de catastrophes qui nous tombe dessus actuellement ne fait que me réjouir. Vous trouvez peut-être que ce n’est pas gentil de rire du malheur des autres ? C’est vrai mais les autres sont dans le déni depuis si longtemps qu’il leur faut bien un coup de massue pour admettre les conséquences du dérèglement climatique et la fin des énergies fossiles.

L’effondrement du monde de la finance est déjà amorcé malgré tous les efforts des dirigeants des pays riches pour nous le cacher. La crise économique mondiale démarre en 2007 avec la crise des subprimes. Cela fait maintenant quinze ans que nous en subissons les conséquences. La pandémie n’a rien arrangé bien entendu. En 2020, le krach boursier se propage dans le monde entier. La dette publique française atteint alors 120 % du produit intérieur brut. Pouvez-vous imaginer que votre banquier vous autorise un pareil déficit ? Non décidément, il y a quelque chose de pourri au royaume du deutschemark !

« Où que vous soyez, accourez braves gens.

L’eau commence à monter, soyez plus clairvoyants.

Admettez que bientôt, vous serez submergés

Et que si vous valez la peine d’être sauvés,

Il est temps maintenant d’apprendre à nager

Car le monde et les temps changent.

Et vous, gens de lettres dont la plume est d’or,
Ouvrez tout grands vos yeux car il est temps encore.
La roue de la fortune est en train de tourner
Et nul ne sait encore où elle va s’arrêter.
Les perdants d’hier vont peut-être gagner
Car le monde et les temps changent.

Vous, les pères et les mères de tous les pays,
Ne critiquez plus car vous n’avez pas compris.
Vos enfants ne sont plus sous votre autorité.
Sur vos routes anciennes, les pavés sont usés.
Marchez sur les nouvelles ou bien restez cachés
Car le monde et les temps changent.

Messieurs les députés, écoutez maintenant.
N’encombrez plus le hall de propos dissonants.
Si vous n’avancez pas, vous serez dépassés
Car les fenêtres craquent et les murs vont tomber.
C’est la grande bataille qui va se livrer
Car le monde et les temps changent.

Et le sort et les dés maintenant sont jetés
Car le présent bientôt sera déjà passé.
Un peu plus chaque jour, l’ordre est bouleversé.
Ceux qui attendent encore vont bientôt arriver.
Les premiers d’aujourd’hui, demain, seront derniers
Car le monde et les temps changent. »

Paroles de Bob Dylan écrites en 1964. Traduction : Pierre Delanoë, interprète : Hugues Aufray.

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