Dimanche 24 avril 2022, il est 19h59, toutes les chaînes de télé affichent le compte à rebours du résultat imminent de l’élection présidentielle : d’ores et déjà, les sondages mettent en évidence un coude à coude ultra serré entre le « candidat en marche avant » et la « candidate décroissante en marche arrière » comme les avaient baptisé.es Libération, à l’issue du premier tour.
Les deux candidats se préparaient à faire leur discours, soit celui du vainqueur, soit celui du perdant, chacun de leur côté. Le compte à rebours était lancé et on pouvait entendre certaines personnes le reprendre à haute voix. Puis, la mise en scène télévisuelle apparût. Le portrait du nouveau président commençait à se dessiner sur toutes les chaînes télévisuelles mais n’apparut pas à l’écran. Toutes les chaînes avaient été piratées par un groupe de hackers qui avait quelques revendications à faire connaître. Un message s’inscrit à et tout le monde pu le lire.
Cette année, il n’y aura pas de président. Aucun des candidats ne correspond à la fonction de président. Il va donc de soi que si aucun des deux n’est fait pour cela, aucun des deux n’a le poste.
Si nous faisons cela, c’est parce que défendre la liberté ce n’est pas permettre à quelques-uns de s’affranchir des limites, mais permettre à toutes et tous de bien vivre ensemble.
Pour remplacer votre soirée présidentielle, nous vous avons sélectionné un film qui rappelle et défend des valeurs d’amitié et de partage entre deux générations que nous défendons. Bonne soirée à tous.
Sur l’écran, les revendications des hackers disparurent et on pu voir à la place une maison de retraite en gros plan.
Il avait été décidé que toute la famille allait rendre visite à Papi. Cette visite, en maison de retraite, était loin d’enchanter Lise. Déjà qu’elle allait passer ses vacances dans un coin pourri, loin de tout et surtout de ses amies, il fallait qu’elle se coltine en plus le vieux.
Les couloirs étaient austères et dès qu’elle fut arrivée, elle n’eut qu’une seule envie : repartir. Ils se rendirent à la chambre du vieil homme et après s’être fait la bise, chacun s’installa. Lise en eut marre et elle se leva.
- Je vais me chercher un truc à boire dans le couloir, informa-t-elle.
- D’accord.
Elle mit quelques pièces dans le distributeur et elle récupéra sa canette avant de traîner un peu dans les couloirs.
- Hé ! Psssitttt !
Alors qu’elle était perdue dans ses pensées, elle releva la tête. Elle aperçut un vieil homme, à la porte de sa chambre.
- Et toi ! Lui dit-il. Oui, toi, rajouta-t-il alors qu’elle regardait à droite et à gauche pour être sûre que c’était à elle qu’il s’adressait. Viens ! Approche-toi !
D’une démarche peu rassurée, elle fit quelques pas dans sa direction.
- Allez ! Dépêche ! Je vais pas te bouffer ! J’ai pas mon dentier !
Elle s’approcha, énervée. Lui aussi, il n’allait pas lui faire la morale.
- Qu’est-ce que vous voulez ? Lui demanda-t-elle sèchement.
- T’aurais pas des bonbons ?
- Quoi ?
- T’aurais pas des bonbons ? Ici, ils nous interdisent tout, soit disant pour notre santé. Pas de trucs sucrés, pas de gras…
- Non, j’ai pas de bonbons.
- D’accord.
Il lui fit signe de la main de s’approcher encore davantage et elle se pencha vers lui.
- T’aurais pas un téléphone portable à la place, murmura-t-il. Faut que j’aille voir mon compte Tinder.
- Quoi ?
- T’es déjà sourde pour ton âge ou quoi ?
- Non.
- Alors me force pas à tout répéter. T’as un téléphone oui ou non ?
- Oui.
- Alors passe.
- Dîtes, vous pourriez demander plus gentiment, lui fit-elle remarquer.
- S’il te plaît, est-ce que tu peux me prêter ton téléphone portable ?
Lise attrapa l’appareil dans sa poche, à contre-cœur, et le lui passa.
- Merci.
- Vous avez besoin d’aide pour vous en servir ?
Il ne répondit rien. Il se contenta seulement de se saisir de l’appareil et de taper sur les touches avec une rapidité déconcertante.
- Merci, lui dit-il en lui rendant son téléphone.
- De rien, dit-elle.
Le vieux se redressa.
- Allez, c’est l’heure de la douche. Il faut que je me prépare. Merci fillette.
Sans rien lui dire de plus, il ferma la porte de sa chambre. Elle retourna voir son grand-père.
- Ah te voilà ! T’en as mis du temps pour une simple canette, lui dit son père.
Elle s’assit sans rien dire et attendit que tout le monde se décide à partir pour qu’elle se lève. Alors que ses parents discutaient avec l’infirmière et l’aide soignant, elle vit passer le vieil homme. Celui-ci lui fit signe de se taire, un doigt sur les lèvres, juste avant de lui faire un clin d’œil et de tirer sa révérence par la porte ouverte d’entrée. Elle eût l’air complètement débile à ouvrir la bouche sans qu’aucun son n’en sorte. Elle se contenta simplement de la fermer.
Le lendemain matin, l’évasion du vieux faisait la une du journal local. Louis Dupuis. C’était son nom. Son âge : 85 ans. Il avait, selon l’article que Lise lisait avec beaucoup d’attention, fait une fugue sans que personne ne le remarque. Toutes personnes le rencontrant dans la rue étaient priées d’en informer la gendarmerie. Celle-ci avait lancé une enquête pour disparition inquiétante. Après tout, si le vieux, comme le surnommait Lise, était en maison de retraite, c’était parce qu’il perdait la boule et qu’il ne pouvait plus se débrouiller seul. Elle finit de prendre son petit-déjeuner et elle alla au marché avec ses parents.
- Ptissss ! Hé ! Petite !
Elle se retourna. Elle aperçut un homme entre deux stands. Une casquette sur la tête, des lunettes de soleil sur les yeux, il était à moitié caché par les vêtements qui pendaient sur des cintres du stand de la vendeuse de droite.
- Hé ! Gamine !
Elle le reconnu. Le vieux. Elle s’approcha de lui.
- Qu’est-ce que vous faites là ? La police vous cherche de partout ?
- Hé bien ils peuvent chercher partout, je suis ici. T’as ton téléphone ?
- Vous vous êtes enfuis !
- Écoute-moi, là-bas c’est n’importe quoi. Ils viennent te réveiller le matin à sept heures pétante pour prendre un petit-déjeuner dégueulasse et après ils me laissent sur ma chaise pendant toute la journée. Je m’ennuie à un point que tu ne peux pas comprendre. Les seules activités qu’ils proposent c’est la lecture du journal et des mots croisés. Tu m’as bien regardé ? Si j’ai un conseil à te donner, c’est de fuir le jour où ils te proposeront d’aller en maison de retraite. Parce qu’au début, ils te disent que c’est pour ton bien mais ça c’est n’importe quoi. Te laisse pas embarquer, te laisse pas embobiner.
Il se calma quelques instants, le temps de reprendre sa respiration.
- Alors ? Ce téléphone, tu l’as ? T’inquiète , s’ils m’interrogent, je ne parlerai pas de toi, même sous la torture.
Elle sortit l’engin qu’elle lui passa.
- Mais qu’est-ce que vous allez faire, maintenant, tout seul ?
- Je vais retrouver de vieilles connaissances.
- Et ?
- Je vais m’amuser.
Il releva la tête vers elle et la regarda intensément.
- J’espère que tu t’amuses ? Ne prend pas la vie au sérieux, ça donne des rides. Compris ? – Allez dire ça à mes parents…
Le vieux continua de taper sur le clavier tactile. C’était impressionnant la rapidité, la dextérité à laquelle il faisait ça. C’était pourtant pas de sa génération. Il lui rendit l’appareil et après un merci, il disparu à nouveau. Elle retourna auprès de ses parents, toujours à la queue du stand du boucher.
Une fois le repas terminé, elle se dépêcha de débarrasser la table et d’aider à faire la vaisselle. Elle n’avait qu’une idée en tête, retrouver Louis. Elle se dirigea directement sur son téléphone et elle regarda l’historique. Il avait effectué une recherche d’itinéraire. Elle prétexta une balade et elle suivit le chemin indiqué par son smartphone. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’elle arriva devant les portes d’un cimetière. Elle pénétra dans ce lieu calme et silencieux et elle sillonna les allées. Elle finit par le trouver.
- C’est ça vos vieilles connaissances ? Demanda-t-elle sans préavis.
Le vieil homme se retourna en poussant un cri.
- Ça va pas ! Lui dit-il. Tu veux ma mort ou quoi ?
- Je vous ai fait peur ?
- Oui. On approche pas les gens comme ça. Surtout dans un cimetière.
Il eut un moment de silence.
- Et puis, d’ailleurs qu’est-ce que tu fais là, fillette ?
- Je suis venue vous voir.
- Comment tu savais que j’étais là ?
- Grâce à l’historique.
- Grâce à quoi ?
- L’historique. C’est ce qui enregistre toutes vos recherches sur Internet.
- C’est fou. On est surveillé de partout. Et pourquoi tu voulais me voir ? Ne me dis pas que je te manquais…
- Je voulais juste être sûre que vous alliez bien.
- Ça pour aller bien, je vais bien. Ils m’ont supprimé le gras et le sucre. Hier, ils m’ont fait bouffer des trucs végétariens. Je pète la forme… oh Georgette ! S’exclama-t-il en pointant une tombe.
Elle le regarda se précipiter.
- Alors toi aussi, dit-il d’un ton las.
- Vous la connaissiez ?
- C’était une amie d’école. On avait à peu près le même âge.
Son regard se tourna sur la tombe d’à côté.
- Et là, c’est Éric. On faisait la fête ensembles. Je peux le dire maintenant, il m’énervait quand il faisait des blagues. Elles étaient nulles. Et on riait. Cet abruti n’a jamais compris qu’on ne rigolait pas parce que ces blagues étaient drôles mais parce qu’elles étaient nulles.
Il se tourna vers elle.
- C’est deux œufs qui sont dans une poêle. L’un des deux dit : pfff qu’il fait chaud ici. Alors l’autre œuf s’exclame : au secours. Un œuf qui parle. Tu le crois ça ? C’était sa préférée. Il l’a sortait chaque fois qu’il draguait une nénette. Autant te dire qu’il est resté célibataire un long moment.
Lise sourit. Il continua son chemin.
- Là, dit-il en s’arrêtant, c’est Hervé. Lui, c’était un intello. Toujours son avis sur tout mais quand il fallait agir, on ne le voyait pas.
Lise le suivit alors qu’il continuait de parcourir les allées.
- Regarde Giselle.
- Là Mireille.
- Et là…
Louis s’arrêta.
- Là, c’était la plus belle de toutes.
Lise regarda ce qui était écrit.
- Apolline Dupuis.
- C’était votre femme ?
- Oui.
Lise resta un long moment avec Louis. Il lui parla de sa femme, de ses enfants qui l’avaient oublié dans sa maison de retraite et de ce qu’il prévoyait de faire. Il n’avait aucune envie de retourner là-bas. Il était venu voir sa femme une dernière fois avant de partir.
Les jours suivants, le journal parlait toujours de la disparition de Louis. La gendarmerie le cherchait. Tout le monde ignorait où il était. Lise n’avait plus eu de nouvelles depuis qu’ils s’étaient séparés. Enfin cela dura quelques semaines avant qu’elle ne reçoive un mail avec une photo. C’était le vieux qui lui conseillait de visiter Notre-Dame de Strasbourg. Il avait joint une photo. Il maîtrisait bien Internet pour son âge. Les mails dans la région Alsacienne continuèrent jusqu’au jour où elle reçu un mail avec la photo d’un homme âgé au bord d’une piscine.
« Après m’être bien amusé, je me repose enfin à La Réunion. Envoie-moi des photos de toi autour du monde, de l’Alsace ou de France. N’oublie pas de t’amuser. »
