Axes possibles pour les (f)estives 2022 : sur le thème de La vie sociale

Choisir le thème de la vie sociale pour les prochaines (f)estives de la décroissance qui auront lieu dans les Vosges du lundi 15 août au dimanche 21 août, quand on définit la décroissance comme la philosophie politique des limites, c’est donner priorité – dans la critique de la croissance – aux limites sociales.

Commencer par une définition

  • Rappel historique : c’est le philosophe François Flahault qui avait demandé de remplacer « vie en société » par « vie sociale » (au moment de donner le droit de reprendre un extrait de son œuvre)
  • Demande faite auprès de lui pour nous proposer un texte : on reprendrait un ancien texte et il pourrait ajouter quelques phrases de présentation → 1ère partie de http://www.francoisflahault.fr/biencommun.php sur les 2 renversements historiques.
  • Sur le site de la MCD, nous avons un lexique, et « vie sociale » est l’une des entrées : https://ladecroissance.xyz/2019/09/10/vie-sociale/
  • La « vie en société » serait plutôt la vie des individus dans la société alors que la « vie sociale » serait plutôt la vie de la société : il est assez facile de superposer à cette première opposition toute une série d’autres oppositions, par exemple :
    •  quand on veut « échanger » et c’est le leitmotiv d’une économie de marché, il faut d’abord des individus (qui produisent des surplus pour s’enrichir) ; ce qui n’est pas du tout la même chose que si on veut d’abord « partager », ce qui pourrait être la logique d’une économie de la coopération).
    • La conception du bonheur ne sera pas du tout la même : dans la vie en société, le malheur des uns peut faire le bonheur des autres alors que dans la vie sociale, chacun a droit à ce qu’Aristote appelait une « part de bonheur ».

L’enjeu

Si on accepte de ne pas confondre entre rejet, trajet et projet (qui sont trois façons de se mobiliser pour la décroissance) alors :

  • Au sens le plus strict, la décroissance, c’est juste le trajet : que l’on peut définir comme : « époque pendant laquelle la société s’organise démocratiquement pour repasser sous les plafonds de l’insoutenabilité écologique » ; ou comme : organisation politique de la démarchandisation (plutôt Timothée Parrique).
  • Au sens le plus large, on mettra dans la décroissance aussi bien le rejet de la croissance + du capitalisme + du libéralisme, que tout ce qui va concerner la transition ou transformation ou redirection…, sans oublier le projet qui va pouvoir se nommer a-croissance, post-croissance, état stationnaire, buen vivir, etc.
  • Du coup, l’objectif de retrouver une « vie sociale » apparaît motivé :
    • Par le projet d’une vie humaine réorganisée non pas autour des valeurs de l’individualisme et de la domination mais des valeurs de partage, de coopération, d’émancipation, de confiance…
    • sont déjà les initiatives qui cheminent avec une telle perspective ? Car les discussions sur la perspective peuvent faire rêver mais il s’agit de réaliser ses rêves – Sans tomber dans le danger symétrique de croire que des initiatives (réduites à la simplicité volontaire ou aux alternatives concrètes) peuvent être un chemin si elles se dispensent de se savoir en route vers une perspective explicitement politique (parce que dans ce cas-là, faute d’une telle perspective pour se penser comme des « intermédiaires », alors ces initiatives ne font que participer à la parcellisation, à l’archipélisation de la société, c’est-à-dire à la domination de  « la vie en société » sur « la vie sociale », c’est-à-dire à un processus d’individualisation).

Il me semble qu’on peut repérer assez facilement

Quelques grands axes de discussion

  1. Vie sociale # Vie naturelle
  2. Vie sociale # Vie individuelle
  3. Vie sociale # Vie démocratique
  4. Activités de la vie sociale # Activités de la vie économique
  5. L’ancien et le moderne dans la vie sociale

1. Vie sociale et vie naturelle

  • Les temps modernes pensent la « vie en société » comme organisation de la lutte contre les violences de la nature (définition chez le philosophe Éric Weil ; mais c’est une longue tradition que l’on peut faire remonter très facilement à Platon).
  • Cette opposition entre « social » et « naturel » résulte de ce que Ph. Descola nomme « le grand partage » (et qui remonte à cette distinction entre « état de nature » et « contrat social »).
  • Comment repenser les relations entre la société et la nature ?
  • La notion d’interdépendance doit pouvoir faire le lien (voir par exemple B. Morizot).
  • Pourquoi les valeurs dont nous avons besoin pour conserver et entretenir la vie sociale sont-elles les mêmes que celles dont nous avons besoin pour conserver et entretenir la vie naturelle, et réciproquement ?

2. Vie sociale et vie individuelle

  • L’idéologie libérale du monde de la croissance est celle de la priorité accordée à la vie privée sur la vie publique/civique/politique. L’État doit rester neutre sur le sens qu’un individu donne à sa vie et il doit se contenter de garantir les conditions (juridiques, sanitaires) de cette indépendance (c’est très bien expliqué par O. Romano).
  • C’est dans le Vocabulaire de la décroissance que l’on va trouver de merveilleuses phrases pour ramener cette question à celle du sens :
    • « Dans la modernité, la découverte du sens de la vie est l’affaire de chaque individu isolé. Le postulat est que chaque individu aurait le droit de mobiliser toutes les ressources nécessaires à cette fin. Au niveau de la société, cela se traduirait par une exigence non négociable de croissance : seule la croissance pourrait satisfaire toutes les exigences de tous ces individus ne devant pas être limités ».
    • « Trouver seul le sens de sa vie est une chimère ».
    • « Le binôme sobriété personnelle/dépense sociale doit remplacer le binôme austérité sociale/excès individuel ». « Il nous faut réfléchir aux institutions qui seront responsables de la socialisation de la dépense improductive et des manières dont les surplus en circulation seront limités et épuisés ».

Savidan, P. (2008). Individu et société : les enjeux d’une controverse: Les vecteurs de la cohésion sociale. Informations sociales, 145, 6-15. https://doi.org/10.3917/inso.145.0006

3. Vie sociale et vie démocratique (ou républicaine)

On pourrait reprendre la devise sortie de la révolution française :

  • Qu’est-ce que la liberté dans la « vie en société » et dans la « vie sociale » ?
    • Vivre les uns contre les autres : la fable de la main invisible.
    • Vivre les uns pour et avec les autres : c’est le sens de la « liberté sociale » telle que l’avaient pensée les premiers partisans du socialisme au 19ème siècle et qui a été écrabouillée par les versions industrialistes et travaillistes du socialisme. C’est Axel Honneth qui aujourd’hui tente de revigorer cette conception « sociale » de la liberté : https://decroissances.ouvaton.org/2020/06/07/jai-lu-lidee-du-socialisme-daxel-honneth/.
  • Qu’est-ce que l’égalité dans la « vie en société » et dans la « vie sociale » ?
    • Dans la « vie en société », c’est-à-dire dans la société réduite à un système de compétition et de concurrence, l’égalité, c’est d’abord l’égalité des chances, l’égalité : la soi-disant égalité au moment de partir tous ensemble sur la ligne de départ… et que le meilleur gagne…
    • Dans la « vie sociale », il faudrait s’interroger sur ce que « commun » veut dire :
      • Il y a le livre de Dardot et Laval qui font du « Commun » un principe politique d’auto-organisation.
      • Il y a surtout ces deux conceptions opposées du « commun » : le commun comme intersection, comme plus petit dénominateur commun et le commun comme ce socle qui précède et rend possible les réalisations individuelles.
  • Quelle modalité de la réciprocité dans la « vie en société » et dans la « vie sociale » ?
    • Fraternité, sororité…
    • Jusqu’où le partage » doit-il être poussé : quel droit de propriété dans une société libérée de la croissance ?
    • En quoi l’interdépendance est-elle le socle qui peut être sapé par la lutte entre dépendance et indépendance ?

4. Activités de la vie sociale # Activités de la vie économique

  • Une grande partie de la lutte contre les dominations a été portée par la critique marxiste. Sauf que la matrice des dominations modernes est la domination que l’économie exerce sur la société et que le marxisme est très loin d’avoir remis en question cet « économicisme ».
  • Pour les productivistes capitalistes et marxistes, c’est bien la sphère de la production économique qui est l’infrastructure qui détermine la structure de la sphère sociale → c’est ce « déterminisme » qu’il faut renverser et donner tout au contraire la priorité à la « sphère de la reproduction sociale ».
  • Ce renversement est crucial pour les luttes féministes : Françoise d’Eaubonne en avait eu largement l’intuition, en particulier dans Écologie, féminisme : Révolution ou mutation ? (1978).
  • Aujourd’hui, cette thématique est explicitement reprise par le Manifeste féministe des 99% : https://ladecroissance.xyz/2020/07/11/feminisme-pour-les-99-un-manifeste/.
  • L’enjeu est crucial si l’on ne veut pas se tromper de « rattrapage » : ce n’est pas aux femmes de rattraper les hommes par le travail, c’est aux hommes de rattraper les femmes dans les activités de la vie sociale : https://decroissances.ouvaton.org/2020/10/18/feminisme-et-decroissance/.

5. L’ancien et le moderne dans la vie sociale

Ce que le post-moderne renforce particulièrement venant des temps modernes, c’est le culte du nouveau, de la table rase, de la start-up, du self-made man, du « on reprend tout à zéro ».

Et là on atteint le cœur de la décroissance comme trajet :

  • La solution de facilité, c’est de maudire et de s’indigner devant ce qu’on rejette et de prétendre qu’il suffirait que tout le monde prenne conscience de ce qu’il faut rejeter et que ce serait suffisant pour accéder au monde que l’on projette : dans ce cas, le projet est juste un anti-rejet → on est donc anti-capitaliste, anti-nucléaire, anti-OGM…
  • Cette solution de facilité oublie juste une chose : ce n’est pas parce que le monde de la croissance échoue que je suis décroissant mais c’est l’inverse : c’est parce que je suis décroissant que je juge que le monde de la croissance est une catastrophe.
  • Autrement dit, pour rejeter vraiment (c’est-à-dire politiquement), on ne peut ni se contenter de définir le projet comme l’inverse du rejet ni oublier que pour passer du monde que l’on rejette au monde que l’on projette, il va falloir un trajet ← c’est cela, au sens strict, la décroissance.
  • Et là commencent les difficultés politiques : partir d’un monde, OK mais à partir de ce monde.
  • C’est là que toute l’expérience municipale de Vevey est cruciale.

Si l’on ne va pas se raconter que la société de la vie sociale sera un nouveau départ, alors il va falloir conserver, hériter mais aussi démanteler :

  • Aujourd’hui, je ne connais qu’un seul livre qui pose explicitement cette question de l’héritage, c’est le livre Héritage et fermeture, une écologie du démantèlement, de Bonnet, Landivar et Monnin.
  • Au cœur de leurs réflexions, la notion de « communs négatifs » (Monnin, A. (2021). Les « communs négatifs »: Entre déchets et ruines. Études, 59-68. https://doi.org/10.3917/etu.4285.0059).
  • Dans la vie sociale, quelle place allons-nous accorder à l’individu, au couple, à la famille, aux voisinages, aux communes…

J’arrête là cette évocation de quelques pistes. Il va falloir faire le tri, rentrer dans des discussions, critiquer…

MFR de Saint-Dié (Vosges)
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