Travailler moins pour vivre mieux, par Céline Marty

Travailler moins pour vivre mieux, Guide pour une philosophie antiproductiviste par  Céline Marty, 2021, 184 pages, 17,90 €

Les Trente Glorieuses ont fait leur temps.

C’est tant mieux, pourtant ça ne va pas mieux. Au contraire. C’est le diagnostic de l’autrice.
Comme moyen et condition de perpétuer et solidifier les privilèges, les impératifs de la croissance du PIB sont le précepte et le credo des économies (trop ?) développées.
Pourtant « réduire » nos activités de production est possible. […] les bullshit jobs (boulots à la con) dévoilés par David Graeber, ces métiers, fonctions et postes jugés inutiles par ceux-là mêmes qui les occupent pourraient être supprimés, nous y gagnerions en écologie environnementale et mentale. Une décroissance du PIB pour respirer mieux et penser davantage.

En effet, l’ouvrage illustre la thèse abondamment, pour des raisons écologiques, climatiques, le productivisme-extractivisme du capitalisme n’est plus soutenable : 
« Peut-on encore chercher l’épanouissement dans des activités de production nécessairement destructrices des ressources ? En plus, est-il encore souhaitable de fonder la protection sociale sur un emploi stable de moins en moins accessible ? » (p. 19).

Une critique radicale du travail.

Pour notre plus grand plaisir, l’autrice retrouve le ton et les arguments des années 70, quand « L’allergie au travail », « Travailler 2h par jour », Gilda je t’aime, à bas le travail ! »… et bien d’autres éphémères brûlots d’une époque agitée, oubliée durant la laquelle, Guy Debord pouvait déclamer impunément « Ne travaillez jamais ! ».

Malgré les antiques écrits, les révoltes épiques « la centralité idéologique du travail reste impensée » (p.92). Conséquence de cette religion du travail « le chômage de masse des années 1980 résulte d’un choix politique » (p.132).

De plus l’utile inutilité des « boulots de merde » « sont des occupations pour occuper et contrôler les temps de vie . Il vaut mieux écrire des rapports jamais lus ou produire des bien destinés à être jetés plutôt que de vaquer à des occupations que les gens choisissent eux mêmes. » (p.132). Eh, oui ! Jean Baudrillard avait en son temps déjà perçu que « le travail est mort. Ce qu’il en reste n’a d’autre fonction que de se reproduire lui même comme instrument d’assujettissement du travailleur. »
Répétitive, la ruse de la raison capitaliste.

La surconsommation comme anesthésiant. L’utopie de la croissance

Pour amoindrir la fatigue et les méfaits du turbin sans fin : « L’aliénation au travail semble compensée dans le compromis fordiste, par une hausse du pouvoir d’achat et la découverte du plaisir de la consommation » (p. 128).
La surconsommation comme anesthésiant masque fort mal que « salarié ou non, le travail est intrinsèquement coercitif dans notre histoire » (p.134).
Actualisant les thèses d’André Gorz (Céline Marty termine une thèse sur l’auteur « D’adieux au prolétariat »), nous incite à « agir en dehors du travail. A nous libérer du produire plus pour consommer plus, implique aussi de revoir notre idéologie du travail qui en fait l’activité centrale existentiellement » (p.154).
La tonalité est explicitement décroissante.
André Gorz est un des pionniers de la décroissance en France. Dès les années 1970, réduire la production lui semble une nécessité en raison de la finitude des ressources » (p.146).

Prenant conscience de « La trahison de l’opulence » (Dupuy et Robert), nombre de travailleurs « ne veulent plus conquérir du pouvoir comme travailleur, mais conquérir le pouvoir de ne plus fonctionner comme travailleur » (A.Gorz).
Cette démission est implicitement une remise en cause du productivisme capitaliste.
De façon générale, « les recherches en écologie questionnent peu l’idéologie productiviste et la centralité du travail. L’utopie n’est pas d’envisager la décroissance, mais de croire encore la croissance possible et souhaitable. Cela implique d’arrêter d’espérer la croissance du PIB » (p.148).
Une économie économe « permettrait de réduire très rapidement le besoin de travail » (p.148).

Revenu universel ou garantie de l’emploi ?
Les solutions théoriques peuvent sembler abstraites. « Il existe pourtant des dispositions très concrètes pour mettre en place ce projet de société, en réformant notre protection sociale et le contenu de la production. »
Nous en examinerons ici deux : le revenu universel et la garantie de l’emploi.

Le revenu universel : émancipation du marché de l’emploi et du contrôle administratif.
On entend par revenu universel – ou « de base » dans la formulation du MFRB, Mouvement Français pour un Revenu de Base, une bonne présentation est accessible dans l’ouvrage de Guy Valette, « L’allocation universelle d’existence », éditions Utopia 2021) – ce revenu ou allocation universelle inconditionnelle, serait une somme versée automatiquement à, tout individu sans conditions de ressources, ni démarche administrative » (p.163).
L’autrice en sympathie, semble-t-il, avec cette inconditionnalité de continuer.
« La version de gauche réformiste, socialiste et redistributrice au profil plus explicitement révolutionnaire et antiproductiviste propose un montant suffisamment élevé pour vivre indépendamment du marché de l’emploi. André Gorz le soutient à partir des années 1990. (p.163). […]. Ce serait un moyen de construire la « Société du temps libéré » que dessine Gorz .

Dans une perspective écologique, faut-il préférer au revenu universel un salaire à vie ? C’est ce que propose l’économiste Denis Bayon dans L’écologie contre le revenu de base, à la suite de Bernard Friot : le salaire reconnaîtrait le travail effectué en dehors des institutions marchandes, à la fois le travail public mais aussi le travail domestique et associatif » (p. 166).
Mais ce salaire ne rompt pas franchement avec l’idéologie du travail, car avant rétribution une vérification semble nécessaire ?
La confrontation salaire à vie/revenu universel est toujours en cours. A lire attentivement…

La garantie de l’emploi portée notamment par Paulina R. Tcherneva, éditions la découverte 2021
Cette garantie est présentée comme une alternative au revenu universel.
Entre la garantie de l’emploi et le revenu universel, la distance, la rupture est culturelle, idéologique « le revenu universel permettrait à ceux qui le souhaite de s ‘émanciper du marché de l’emploi […] Alors que les partisans de la garantie de l’emploi reprochent au revenu universel de ne pas créer d’emploi [et même de donner les moyens d’en refuser certains]. (p.172).
Cette garantie de l’emploi reste productiviste, dans le cadre de la valeur travail.
« Les emplois seraient créés en « fonction des besoins sociaux déterminés par la communauté, selon une démarche participative. »(p.168).
Tcherneva montre longuement qu’il serait possible de financer une telle mesure ; notamment en réallouant les fonds dédiés à la lutte contre le chômage. (p.168).
Tcherneva continue de valoriser l’emploi pour ses fonctions d’insertion sociale et d’épanouissement individuel. Elle ne remet pas en cause ni la centralité idéologique du travail, ni l’idéologie productiviste qui l’accompagne. (p.170).

L’oisiveté pourrait-elle nous sauver ?
Cette formulation est imprimée en vert et en gras que la quatrième de couverture.
Pourtant – ai-je mal lu ? – nulle présentation, défense, apologie de cette activité, dont les Anciens tels Sénèque faisait la condition essentielle du citoyen libre.
L’Otium des romains, précédé de la Scholé des grecs (les antiques, pas les endettés d’aujourd’hui), est potentiellement généralisable pour autant que la production cybernétique, robotique soit mise au service d’un libération du temps de vie, de l’autogestion de la vie dans les terme d’André Gorz.
Ce « guide pour une philosophie antiproductiviste » ne devrait-il nous mettre sur la piste de l’Otium du peuple » ?
Dans le second volume peut-être…

Voilà un livre qui vient s’ajouter à la déjà très longue tradition des critiques du travail. Il a donc son utilité. Ici, à la MCD, nous pensons qu’une telle critique pourrait néanmoins être davantage poussée. D’une part, en partant d’une analyse rigoureuse pour distinguer entre « emploi », « travail » et « activité ». Car ce que l’on appelle « emploi » ou « travail » correspondent le plus souvent aux seules formes aliénées et subordonnées de l’activité (productrice). D’autre part, pourquoi critiquer le travail, car il n’est pas question de se passer d’activité de production ? Produire moins, évidemment. Mais le but serait-il de ne plus produire du tout ? C’est tout le mérite d’Aurélien Berlan, dans Terre et liberté, de faire remarquer que même chez Gorz cette question repose plus sur une méprise – celle d’en rester à une définition aristocratique de la liberté comme délivrance des tâches matérielles – que sur une critique assez radicale du levier principal du productivisme qui est la technologie et l’industrialisme (d’où cette surprenante critique du désindustrialisme comme utopie, dans Capitalisme, Socialisme, Écologie, page 27).

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