Radicalité

En politique, la « radicalité » est présentée comme une variante de l’extrémisme 1 Nous laissons de côté deux emplois de la radicalité. Dans le domaine religieux, la radicalité comme résultat d’une « radicalisation ». Dans l’histoire des partis politiques en France, le trajet du « Parti radical » qui vient de l’extrême gauche et qui finit en oscillant entre centre-droit et centre-gauche . Mais on peut se douter qu’il s’agit là du jugement du courant dominant sur ce qui lui échappe, pour laisser entendre qu’il serait, lui, le « juste milieu ». D’où la revendication renversée – ce qu’on l’on appelle le « renversement du stigmate » – de radicalité de la part de ceux qui veulent s’afficher en marge du mainstream.

C’est ainsi que les récents débats pour la primaire écologiste en vue de la présidentielle de 2022 ont remis en avant l’expression d’écologie radicale 2https://theconversation.com/ecologie-radicale-integrale-sociale-comprendre-les-mots-des-candidats-verts-168584.

En France, c’est en août 2008 qu’eurent lieu les « premières rencontres de l’écologie radicale » 3Qui ne furent suivies que de 2 autres rencontres, en Avignon en janvier 2009 et à NDDL en juillet 2009. qui débouchèrent sur la « Déclaration de Miremont ».

C’est à cette occasion qu’une contribution 4écrite par Michel) Lepesant proposait de distinguer entre deux espèces de radicalité : la radicalité comme intransigeance et la radicalité comme cohérence.

Pour faire vite, le radical-intransigeant affiche la posture du plus-radical-que-moi-tu-meurs alors que le radical-cohérent au lieu de provoquer va proposer de concilier conviction et responsabilité.

L’intransigeant prétendra avoir raison avant même d’avoir commencé la discussion et tout ce qui contredira ses hypothèses de départ sera rejeté par la moquerie, le déni décomplexé ou la référence à une « autorité » disruptive. Au contraire, la radicalité cohérente se construira au fur et à mesure de débats nourris non pas par des préjugés, des raccourcis et des idées reçues mais par des arguments construits à partir de réflexions théoriques et de leçons tirées de l’histoire.

Chacun peut facilement comprendre à quel point la discussion semble impossible avec un radical-intransigeant dont la rhétorique reposera sur trois stratagèmes :

  1. L’affichage de mots-choc, de mots-slogans, de formules-raccourcis au nom d’une superficialité revendiquée soit au nom de l’efficacité de la com’, soit par rejet défoulé de toute intellectualisme.
  2. Sera aussi dénoncée démagogiquement toute prétention à vouloir convaincre par des arguments valables pour tous (c’est ce que l’on appelle pourtant des arguments raisonnablement valables) soit au nom de la détestation de la raison (quand le « tu cherches à avoir raison » est lancé comme la critique la plus pertinente par quelqu’un qui, évidemment, doit chercher à … avoir tort !) soit au nom de l’individualisme inaccessible du « c’est mon ressenti » : et c’est ainsi que la fragilité de l’argumentation apparaîtra comme la meilleure preuve de la vérité ! Cette fragilité sera mise au service du relativisme, au nom d’un droit hyperindividuel d’expression : chacun aurait sa vérité, sa raison, comme chacun aurait son opinion. Mais ce qui est vrai pour l’opinion ne l’est pas pour la vérité et la raison.
  3. La radicalité-intransigeance étant une (im-)posture, elle peut facilement se déplacer. Quand vous croyez avoir réussi à enfin cadrer le débat (repérer, définir, discuter) le radical-intransigeant dispose encore de deux possibilités de fuite 5C’est Jean-Paul Sartre qui avait avec justesse repéré que ces attitudes de fuite relèvent de la mauvaise foi. : le « pas de côté » et la « fractalisation » pour lui permettre d’échapper à la mise à l’épreuve des incohérences de ses opinions. Dans les deux cas, il le fera en revendiquant une posture de rebelle, de résistant, de rupture alors que ce ne seront que des échappatoires rhétoriques. Dans le premier cas, il change tout simplement et brutalement de sujet : les techniques les plus utilisées sont le cheval de course, course à pied, pied à terre, terre de feu… et l’inversion de la causalité (vous venez de dire que « A implique B et il vous fait dire – c’est la ruse du ventriloque – que « B implique A »). Cette danse de la gigue peut être renforcée par la technique de la fractalisation : au lieu de répondre directement à une objection, vous la décomposez en mots qui donnent naissance à autant de commentaires que vous pourrez décomposer en mots qui donneront naissance à des commentaires… et ainsi de suite jusqu’à diffuser un brouillard et une obscurité dans laquelle toutes les vaches seront grises…

Superficialité, fragilité et rupture auxquelles le radical-cohérent doit savoir opposer profondeur, solidité et continuité.

Comment ne pas remarquer que ces trois traits correspondent aux trois sens de la radicalité comme « racine » :

  1. La radicalité, c’est d’abord la profondeur du creusement. Être radical par exemple c’est remonter à l’amont d’un fait et chercher les solutions non pas du côté des effets et des soins palliatifs mais du côté des causes et de l’analyse systémique.
  2. La radicalité, c’est ensuite la solidité par l’enracinement. Depuis l’antiquité et les combats contre la sophistique, les dialecticiens ont mis à jour un certain nombre de règles minimales de la discussion à respecter : ne pas se contredire, maintenir le même sens du même mot tout au long du discours, accepter les demandes de justification, ne pas maintenir une proposition si elle est mal défendue…
  3. La radicalité, c’est enfin la continuité de racines héritées qu’il faut conserver et protéger. Ce qui doit continuer c’est le cadre de la discussion. Mais à l’intérieur du cadre, des circulations doivent rester possibles et indispensables. Pour les décroissants, ce cadre c’est celui de l’espace écologique. La décroissance, elle-même, devrait apparaître comme le cadre à l’intérieur duquel devrait s’enfermer tout débat public. Cette « enfermement » ne serait pas une contrainte mais une auto-limitation partagée. Chacun peut constater que ce n’est pas le cas aujourd’hui quand sont mis en vedette tous ces « exploits » spatiaux dont la logique sociocidaire et écocidaire est bien de chercher à aller habiter sur des planètes inhabitables par des moyens qui consistent à rendre inhabitable la seule planète habitable dont nous disposons en réalité.

Ce qu’il faut voir c’est qu’une stratégie de radicalité-cohérence est peut-être la seule qui pourrait permettre à la décroissance de gagner le combat de l’hégémonie culturelle et devenir le nouveau paradigme – à la place du paradigme actuel de la croissance.

  1. Une telle stratégie est une stratégie qui reconnaît que ce dont nous avons besoin politiquement c’est bien de théorie et d’histoire. Les échecs répétés des différentes vagues d’expérimentations minoritaires et d’alternatives concrètes – depuis le 19ème siècle – sont en partie dus à ces deux aspects de la radicalité-intransigeance : a) la survalorisation de la pratique en tant que telle et la dévalorisation de toute théorisation, fût-ce la théorie de la pratique et b) le refus de s’informer des leçons des tentatives précédentes au nom d’une variante bisounours du « nouveau » et de la « première fois ».
  2. Si l’on veut éviter une « apparence » de décroissance, alors il faut assumer la décroissance : et on commence par assumer que la décroissance sera bien récession, sevrage, déconnexion, sobriété, rationnement, contre-exode, relocalisation, ralentissement, plafonnement, démobilité… Alors il faut bien comprendre que nous n’aurons jamais le pouvoir que ce soit par « renversement » (stratégie classique de prise de pouvoir soit par une majorité démocratique soit par une minorité violente) ou même par « basculement » (le pouvoir ne basculera jamais de notre côté) : NOUS N’AURONS JAMAIS LE POUVOIR. Tant mieux, nous n’en voulons pas et du coup notre radicalité est la meilleure garantie pour rester cohérents et proposer une véritable alternative.
  3. Nous n’aurons jamais le pouvoir, cela ne veut pas dire que la décroissance ne pourra jamais changer le monde. Les décroissants devraient adopter une stratégie gramscienne où l’hégémonie culturelle finit par obliger nos adversaires à faire eux-mêmes ce que nous préférons : en faveur de cette stratégie, il y a quand même aujourd’hui 2 grands exemples de telles victoires hégémoniques : la victoire des idées du FN en France (ce qu’on pourrait appeler la zemmourisation des non-débats) alors qu’ils n’ont jamais eu le pouvoir ; la victoire des idées libertariennes (« liberté, liberté » comme cri de rassemblement) alors que les gens ne connaissent même pas le nom de ce mouvement.

La radicalité- cohérence est donc une stratégie pour « changer le monde sans prendre le pouvoir » (selon la belle formule de John Holloway).

Tirons les leçons des échecs de nos expérimentations minoritaires, gardons notre radicalité minoritaire pour garantir notre cohérence idéologique, ne cessons pas de proposer une théorie critique de la société, telles sont les racines idéologiques de la décroissance. Que notre force soit celle de nos critiques et de nos propositions. Radicalement.

Notes et références

Notes et références
1 Nous laissons de côté deux emplois de la radicalité. Dans le domaine religieux, la radicalité comme résultat d’une « radicalisation ». Dans l’histoire des partis politiques en France, le trajet du « Parti radical » qui vient de l’extrême gauche et qui finit en oscillant entre centre-droit et centre-gauche
2 https://theconversation.com/ecologie-radicale-integrale-sociale-comprendre-les-mots-des-candidats-verts-168584
3 Qui ne furent suivies que de 2 autres rencontres, en Avignon en janvier 2009 et à NDDL en juillet 2009.
4 écrite par Michel) Lepesant
5 C’est Jean-Paul Sartre qui avait avec justesse repéré que ces attitudes de fuite relèvent de la mauvaise foi.
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