Merci de changer de métier. Lettres aux humains qui robotisent le monde, de Célia Izoard.

Quitte à adapter un graffiti vu sur un mur de l’agglomération iséroise indiquant que « Grenoble ne peut pas accueillir tous les ingénieurs du monde », ce livre pourrait être sous-titré de la sorte en remplaçant Grenoble par Toulouse étant donné que la plupart des protagonistes figurants dans les textes le composant ont un lien fort avec la mégapole occitane. Célia Izoard a préféré « Lettres aux humains qui robotisent le monde » puisque ce sont effectivement cinq lettres qui constituent le volume paru fin 2020 aux Éditions de la Dernière Lettre, liées de près à la revue itinérante de critique sociale Z. C’est aussi l’occasion, dès le survol de la couverture du livre, de porter l’attention sur la place grandissante actuellement prise par les automates, robots et autres bots.

L’autrice, rompue à l’exercice de la critique de la technocratie en solitaire (« La tyrannie technologique », « Le progrès m’a tuer ») ou parmi des collectifs (« Un futur sans avenir », « La liberté dans le coma »), interroge avec « Merci de changer de métier » la place des nouvelles technologies et plus particulièrement celle de ceux qui en assurent le développement : en premier lieu les ingénieurs et la limite entre ce qu’ils font de leur plein gré et ce qu’on leur fait faire contre rémunération.

À l’heure de la conception et de la potentielle dissémination prochaine de véhicules autonomes (voitures, autobus, camions), cette fausse-bonne idée du moment qui constitue le centre des préoccupations de ce recueil, la question se doit d’être reprise par les décroissants. Et ce pour au moins deux motifs : alors que l’ensemble des besoins vitaux minimums ne sont toujours pas satisfaits pour l’ensemble de la population, c’est un domaine où la croissance risque d’être exacerbée, et ce sont des enjeux dont le débat public est quasiment éludé, face auxquels nous nous retrouvons dépossédés, mis devant le fait accompli. Car l’autrice ne se focalise pas uniquement sur les enjeux strictement écologiques et les conséquences sociales, pourtant bien réelles, de l’élaboration de véhicules autonomes et des infrastructures idoines (capteurs, caméras, antennes, etc.). Elle n’oublie pas de pointer, à juste titre, la place occupée par ceux qui les mettent en place, en comparant le poids des conséquences de leurs actes à ceux des politiciens (fascinés de facto par la technologie) de la population (qui n’a pas voix au chapitre). Et soulève donc le problème inhérent de démocratie ou de souveraineté face à cette fuite en avant technicienne.

Si la critique et la réflexion de Célia Izoard se concentrent majoritairement dans le premier texte (« Lettre aux ingénieurs du véhicule autonome »), des pièces à conviction figurent aussi dans les courriers envoyés, suite à un entretien préalable avec chacun d’eux, à deux directeurs de recherche du LAAS (Laboratoire d’Analyse et d’Architecture des Systèmes) basé à Toulouse. En guise d’ouverture et de piste (à suivre ?), Célia Izoard place en fin de volume un entretien avec un ex-ingénieur, ancien du même LAAS, retraçant sa vie depuis sa scolarité jusqu’à un burn-out et à la remise en question de sa fonction dans la société ultra-technologisée et productiviste contemporaine. On trouvera aussi un courrier du controversé Norbert Wiener, « père » de la cybernétique, adressé en 1949 à un responsable syndical lui indiquant ne pas vouloir « contribuer à liquider les droits des travailleurs ».

C’est à la fois avec un regard acéré, des exemples concrets et une écriture limpide que Célia Izoard propose un état des lieux éclairé de la situation vis-à-vis de la robotisation du monde, ici dans le domaine du véhicule autonome. Reste à la famille des décroissants d’en prendre connaissance et d’en saisir tous les enjeux, tous aussi cruciaux les uns que les autres…

Célia Izoard, Merci de changer de métier. Lettres aux humains qui robotisent le monde.

Éditions de La Dernière Lettre – 2020

ISBN : 978 2 4911 0902 8

136 pages – 9 euros

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