La décroissance comme socialisme de la vie sociale – Corpus

Ce choix de textes n’a pas pour but de remplacer les interventions et les discussions qui auront lieu pendant les (f)estives, mais de les préparer.

Dans le noyau de la décroissance commune défendue par la MCD, la vie sociale constitue l’objectif de la décroissance : le bon sens de la décroissance, c’est le bon sens d’une vie sensée. Le contresens, c’est la valorisation d’une conception erronée de la société, celle qui prétend définir la société comme une association d’individus isolés et qui ne participent à la vie en société qu’à partir de leurs intérêts bien compris.

C’est cette conception erronée de la société que nous appelons « individualisme » : l’individualisme sape « la vie sociale » et la remplace par « la vie en société ».

En ce sens, cette critique de l’individualisme1Quand on ignore l’origine du terme « socialisme », on croit souvent qu’il a été construit pour s’opposer au « capitalisme ». Mais ce n’est que dans un second temps que le socialisme est opposé au capitalisme. Dans un premier temps, socialisme s’oppose à individualisme. Michel Leter, Le capital, I, L’invention du capitalisme (Les Belles-Lettres, 2015) http://bd-biblio-onix.bldd.fr/MEDIA/MediaSpace/abe718a1-358a-4b54-8233-2a30c0282d31/2/a395dd86-4b58-4cea-b81b-d24df6e12110/LETER-Capital-extrait.pdf retrouve le premier sens du « socialisme » tel qu’il fut popularisé en France dans les années 1830 par Pierre Leroux : « Le socialisme désigne explicitement le fait de poser en principe — et de prendre parti pour — la société : soit l’opposé de l’individualisme. »

Quant à « vie sociale », nous y voyons deux références majeures :

  1. C’est la magnifique définition fournie par Marcel Mauss et Paul Fauconnet : « Sont sociales toutes les manières d’agir et de penser que l’individu trouvent préétablies […]. Il serait bon qu’un mot spécial désignât ces faits spéciaux, et il semble que le mot institution serait le mieux approprié. Qu’est-ce qu’en effet qu’une institution sinon un ensemble d’actes ou d’idées tout institué que les individus trouvent devant eux et qui s’impose plus ou moins à eux ». Marcel Mauss et Paul Fauconnet, Article « Sociologie » extrait de la Grande Encyclopédie, vol. 30, Société anonyme de la Grande Encyclopédie, Paris, 1901.
  2. La « vie sociale », ce n’est pas la vie des individus dans la société, c’est la vie de la société : c’est François Flahault (« la coexistence précède l’existence ») qui lors de la réutilisation d’un de ses textes avait accepté à la condition d’y remplacer systématiquement « vie en société » par « vie sociale » ; et c’est ce lieu de vie qui, condition d’une vie humaine sensée, peut constituer un objectif politique de la décroissance comme socialisme de la vie sociale.

Nous rangeons grosso modo les textes suivants dans 3 dossiers :

1. Histoire (petite) de la formation de la conception individualiste de la société.

1.1 François Flahault présente lui-même un texte plus ancien, « Deux renversements historiques dans la conception de l’homme et la société » ; dans lequel, après avoir rappelé la thèse défendue par Aristote de la sociabilité naturelle de l’homme, il montre que celle-ci fait aujourd’hui un retour en force (renversement 2) – appuyée sur les données de la primatologie, de la paléoanthropologie et de la psychologie de l’enfant – alors que depuis les temps modernes c’est le pessimisme augustinien (renversement 1) qui l’avait emporté : ce serait à cause de leur faiblesse intrinsèque (péché originel) que les hommes vivraient en société.

1.2 Mark Hunyadi : au commencement, il n’y a pas des individus isolés mais la confiance. Thèse essentielle pour la décroissance comme société du lien, à condition de ne pas se laisser leurrer par la thèse nominaliste – « n’existent que des individus » –  thèse apparue au XIVe siècle et qui fondera philosophiquement les théories du contrat, celles de la liberté individuelle et de la rationalité scientifique.

1.3 Aux sources morales de l’individualisme, il est bon de rappeler la distinction entre amour de soi et amour-propre, au travers de quatre figures françaises (ou d’« inspiration » française) majeures : Pascal, La Rochefoucauld, Mandeville et Rousseau.

1.4 Marcel Gauchet trace à grands traits historiques 3 portraits de l’individu : l’individu traditionnel d’avant l’individualisme, l’individu moderne et l’individu contemporain (qui « aurait en propre d’être le premier individu à vivre en ignorant qu’il vit en société »).

2. Histoire (petite) de la dénonciation de la conception individualiste de la société (défense implicite de la vie sociale).

2.1 La distinction que fait Tocqueville entre égoïsme et individualisme est fondamentale pour dépsychologiser et repolitiser l’individualisme. Ne jamais oublier tout de même qu’une grande partie de la lucidité tocquevillienne sur les faiblesses intrinsèques de la démocratie proviennent du bais aristocratique avec lequel il juge la révolution française. Il n’empêche que sa dénonciation de l’origine démocratique de l’individualisme est pertinente.

2.2 La critique de l’individualisme peut trop facilement se réduire à dénoncer une conception de l’individu isolé, en lutte contre les autres (la concurrence), ou pire ayant pour idéal de vivre sans les autres (suivant le principe défendue par l’apôtre de l’hypercapitalisme qu’était Ayn Rand) ; l’intérêt d’étendre la critique à ce que Jacques Généreux nomme « la dissociété », c’est de remarquer que même les critiques du capitalisme peuvent prendre pour idéal de la société une forme sectaire de ne plus fréquenter que des semblables : texte essentiel pour la décroissance au moment de se demander si la promotion des « archipels » n’est pas qu’une variante cool de la fragmentation et de l’atomisation des sociétés contemporaines.

2.3 Charles Taylor, dans ces 2 extraits, montre comment nos sociétés contemporaines ne pourront affronter les défis écologiques que si elles sont animées par une « volonté démocratique » ; malheureusement, les mêmes forces qui ont conduit vers le désastre – la raison instrumentale et le désenchantement du monde – sont aussi celle qui par le narcissisme contemporain et les déviances de l’authenticité – ont produit cette fragmentation individualiste qui sape la démocratie.

2.4 Si Jérôme Baschet commence par rappeler que l’individualisme est, avec le naturalisme, l’autre pilier de la modernité dont il est indispensable de se défaire, il se demande pourtant « comment se dissocier de l’individualisme, sans se contenter de l’inverser en fondant la prééminence du collectif sur le sacrifice de toute forme d’individualité ? » Il en vient alors à défendre une conception relationnelle de la personne qui va explicitement dans le bon sens : « il n’y a pas d’abord la personne, puis les relations : ce sont les relations qui font la personne. »

3. (Éléments de) Plaidoyer en faveur de la vie sociale (défense explicite).

3.1 Texte fondateur de Léon Bourgeois en faveur de la conception « solidariste » de la société : si « l’homme isolé n’existe pas », c’est parce que tout individu est dès sa naissance l’héritier d’une société envers laquelle il a une « dette sociale ». En réalité, une double dette : vis-à-vis de ses contemporains – par « l’échange des services » – mais aussi « dette envers les générations suivantes à raison des services rendus par les générations passées ».

3.2 Serge Audier montre comment le solidarisme de L. Bourgeois – fondé sur le concept d’interdépendance – consiste à doublement remettre l’individu à sa place, par rapport à la société et par rapport à la nature.

3.3 Petit détour par les mots de la sociologie pour définir rigoureusement « communauté », « individuation »2On aurait pu ici ajouter une référence à la notion d’individuation chez Gilbert Simondon, en particulier telle qu’elle est reprise dans les premiers travaux de Baptiste Morizot dans une Théorie de la rencontre., « solidarités mécanique et organique ».

3.4 Quand, avec l’expression de « vie sociale », on découvre que la société peut avoir une « vie », il faut alors se demander ce qui en constitue la substance. C’est là qu’il devient vraiment utile de reprendre la distinction entre 2 sphères : la sphère de la production marchande (dont l’objet est de « faire des profits ») et la sphère de la reproduction sociale (dont l’objet est de « faire des personnes »). L’originalité du Manifeste féministe pour les 99%, c’est de ne pas se contenter de demander une reconnaissance sociale pour cette sphère, c’est de diagnostiquer que le capitalisme aujourd’hui sape cette sphère, sur laquelle repose pourtant la sphère de la production.

3.5 A la différence de l’intérêt général (qui dans une république peut être vécue comme une imposition), on ne peut profiter du bien commun que constitue la vie sociale que si elle est vécue, éprouvée, « en compagnie » des autres : c’est pourquoi François Flahault la définit comme « l' »ambiance », l' »atmosphère » qui règne dans un groupe » ; on peut penser à l’esprit d’équipe.

3.6 Quelle est « la place de l’individu dans la communauté civique écologique » ?, se demande Serge Audier – défenseur de ce qu’il nomme « éco-républicanisme » –, comment dire « nous » à l’âge de l’anthropocène ? Par ces questions, il nous rappelle qu’il n’est pas question dans un « socialisme de la vie sociale » d’annihiler toute vie individuelle mais qu’il s’agit juste de la remettre dans le bon sens, de la remettre à sa place. Se pose alors la question des « institutions » démocratiques les plus favorables à protéger et entretenir le terrain fertile de la vie sociale.

3.7 Pour ne pas confondre « autonomie » et « indépendance », il s’agit selon Aurélien Berlan de comprendre que le véritable contraire de l’indépendance n’est pas la dépendance mais l’interdépendance3Michel Lepesant, Délires libéraux d’indépendances en société de croissance, dans le n°56 de janvier-février 2022 de Moins !, https://decroissances.ouvaton.org/2022/02/03/delires-liberaux-de-lindependance-en-societe-de-croissance/ Dans ce cas, l’autonomie est autant individuelle et collective parce qu’elle repose autant politiquement que matériellement sur des liens d’interdépendance. Mais attention, cette interdépendance ne signifie pas la disparition miraculeuse des tensions et des conflits.

Notes et références

Notes et références
1 Quand on ignore l’origine du terme « socialisme », on croit souvent qu’il a été construit pour s’opposer au « capitalisme ». Mais ce n’est que dans un second temps que le socialisme est opposé au capitalisme. Dans un premier temps, socialisme s’oppose à individualisme. Michel Leter, Le capital, I, L’invention du capitalisme (Les Belles-Lettres, 2015) http://bd-biblio-onix.bldd.fr/MEDIA/MediaSpace/abe718a1-358a-4b54-8233-2a30c0282d31/2/a395dd86-4b58-4cea-b81b-d24df6e12110/LETER-Capital-extrait.pdf
2 On aurait pu ici ajouter une référence à la notion d’individuation chez Gilbert Simondon, en particulier telle qu’elle est reprise dans les premiers travaux de Baptiste Morizot dans une Théorie de la rencontre.
3 Michel Lepesant, Délires libéraux d’indépendances en société de croissance, dans le n°56 de janvier-février 2022 de Moins !, https://decroissances.ouvaton.org/2022/02/03/delires-liberaux-de-lindependance-en-societe-de-croissance/
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