Le capitalisme occupe aussi nos nuits

La grande transformation du sommeil, Roger Ekirch, Amsterdam, 2021, 200 p., 17 €.

Au début de l’année 2021 les Editions Amsterdam ont édité un livre intitulé « La grande transformation du sommeil. Comment la révolution industrielle a bouleversé nos nuits » de Robert Ekirch. Somme de deux longs articles publiés respectivement en 2001 et 2015, il était temps que ce travail fondamental soit enfin accessible dans une traduction française. Ekirch est un historien pionnier des « sleep studies », les études sur le sommeil. Son travail a suscité un réel engouement dans les milieux universitaires et auprès du grand public anglo-saxon.

Il y soutient la thèse que le sommeil n’a pas toujours été tel que nous le pensons depuis un siècle et demi. Le sommeil consolidé de 8 heures consécutives ne serait pas véritablement naturel. Permis et exigé par les horaires de l’usine et l’électrification du monde, il serait, en réalité, la création de la société industrielle du 19ème  siècle.

Le titre français rend d’ailleurs un hommage évident au travail de Karl Polanyi et à la grande transformation de la société d’Ancien Régime en société industrielle de marché à la fin 18ème et durant tout le 19ème siècle donc.

Son étude révèle que la majorité des habitants d’Europe occidentale jusqu’à l’époque contemporaine dormaient de manière bi-phasique. Le premier sommeil avait lieu de la tombée de la nuit jusqu’au milieu de la nuit autour d’une heure ou deux heures du matin. À ce moment là ils pouvaient s’adonner à différentes activités comme manger une collation, se raconter leurs rêves et se plonger dans leurs mondes inconscients, faire un tour pour empêcher les animaux de nuits de détruire leurs cultures, faire l’amour (après une journée harassante il est parfois difficile d’avoir l’énergie pour se donner de la tendresse), s’occuper des enfants en bas-âge…

Ensuite seulement venait le temps de se rendormir pour le second sommeil, généralement jusqu’à l’aube ou un peu plus tard.

Il est évident qu’en fonction de la classe sociale des individus en question les tâches à accomplir n’étaient pas les mêmes.

Un des points les plus importants et sur lequel je voudrais m’attarder un peu dans ce court texte c’est le rapport des hommes et des femmes de l’époque préindustrielle avec leurs rêves. Dans le temps long de l’histoire humaine les rêves ont toujours eu une importance sociale et culturelle que la modernité, par la norme du sommeil consolidé en un seul bloc, a considérablement altérée. Ekirch nous dit bien « comme aux périodes historiques précédentes, les rêves jouaient à l’époque moderne un rôle très important dans la vie quotidienne. Selon l’opinion commune, ils révélaient tout autant l’avenir que le passé.(…) D’autres rêves, qui communiquaient des prophéties divines, annonçaient le futur. Assurément, bien avant que, au XVIIIème siècle, les classes cultivées ne tournent en ridicule l’interprétation des rêves telle que le pratiquait « le commun », des critiques comme Thomas Brown, bien qu’ils reconnussent que les rêves pouvaient permettre aux gens d’avoir une « compréhension plus raisonnable » d’eux mêmes, condamnaient les « fictions et les mensonges » engendrés la nuit. »

La fin du sommeil bi-phasique et donc de la connexion direct avec notre inconscient aura des conséquences comme le fait remarquer Jérôme Vidal dans son introduction :

« Alors que dans toutes les sociétés précapitalistes les rêves occupaient une place majeure et faisaient l’objet d’une attention individuelle et collective soutenue et quotidienne, à l’époque contemporaine les rêves constitueraient une bien moindre préoccupation – le rapport de soi à soi de chacun s’en serait trouvé profondément affecté, et la césure marquée par cette importance moindre des rêves constituerait ainsi également une coupure décisive dans l’histoire de la subjectivité. Il est d’ailleurs remarquable que ce basculement coïncide avec celui de la naissance de la psychanalyse : on sait que l’émergence de la compréhension inédite de la subjectivité proposée par Freud et ses sectateurs est indissociable d’une approche radicalement nouvelle des rêves. »

On peut donc comprendre que le rapport au sommeil fait partie d’un grand ensemble de bouleversements engendrés par la société capitaliste en plein essor du 19ème siècle. Et toujours en cours à l’échelle de la planète.

L’autre point soulevé par Ekirch et qui fait écho à un des maux du 20ème siècle, c’est celui de l’insomnie et du réveil nocturne. Il en dit ceci « une des conséquence importante de la consolidation du sommeil est que de nombreuses personnes qui souffrent aujourd’hui d’insomnie font peut-être l’expérience de l’ancienne modalité, préindustrielle, du sommeil. Le sommeil segmenté n’a très probablement jamais tout à fait disparu. Contrairement aux personnes qui éprouvent de la difficulté à s’endormir, celles qui souffrent d’insomnie de milieu de nuit se réveillent dans la nuit et ne parviennent pas à se rendormir, et ce alors qu’aucun bruit ni aucune pathologie physique ou mentale ne semble jouer un rôle perturbateur. »

Voilà une perspective nouvelle qui pourrait permettre de redéfinir notre rapport moderne au sommeil et aux problématiques actuelles rencontrées par nombre de nos concitoyens. Amis dormeurs, vous n’êtes peut-être pas si anormal que ça de ne pas dormir comme vous pensez que vous le devriez.

Il a existé une autre manière de dormir durant des centaines voire des milliers d’années. L’humanité a construit son rapport au monde à travers les histoires qu’elle se racontait durant une partie de la nuit, ce qu’Ekirch souligne à travers un parallèle particulièrement fécond entre rêves et contes «  l’une des techniques narratives couramment employées consistait à élaborer un « fatras » qui conférait aux contes un aspect décousu et leur donnait ainsi la texture familière d’un rêve, afin peut-être d’en accroître l’authenticité. »

Il est donc temps de déconstruire un monde, celui de l’usine, du temps-flux-marchandise pour en construire un autre où nous pourrons dormir quand bon nous semble, un monde où flâner, rêver, imaginer sera la norme et pas la marge dénigrée de la société, un monde libéré du capitalisme et des valeurs de la bourgeoisie toujours dominantes depuis le 19ème.

Le livre de Roger Ekirch contient donc en lui un appel, à travers le prisme de la nuit et du sommeil, à retrouver un lien fondamental avec une autre humanité. Cette recension n’en est qu’un modeste résumé.

On peut aussi consulter : https://www.scienceshumaines.com/la-grande-transformation-du-sommeil_fr_43325.html
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