Retraite : une perspective décroissante « juste et responsable »

64 – 43 = 21. Dans les eaux glacées du calcul égoïste, 21 ans c’est l’âge idéal à partir duquel le compte à rebours démarre pour qu’une personne puisse faire valoir ses droits à la retraite avec une pension complète. 64 ans devant être le nouvel âge légal de départ et 43 le nombre requis d’annuités de cotisations : les deux principales bornes de la réforme paramétrique présentée par le Gouvernement ce 23 janvier 20231.

A l’aune du contexte actuel (carrière-gruyère des femmes, âge d’entrée dans la vie active 2, précarité accélérée, souffrance au travail, taux de chômage des séniors), avec ces paramètres combien de personnes auront une pension à taux plein ? « Passées les bornes, y a plus de limites » : devise Schadock brandie dans une manif ce 19 janvier 2023. Le 18, la veille, dans les couloirs du Forum économique de Davos, quelque 200 millionnaires, venus de 13 pays différents lançaient un appel qui « décadre » ((Notion de décadrage souvent employée par l’astrophysicien et philosophe Aurélien Barrau) cette réforme des retraites. Dans une société fragmentée entre la « hausse de la pauvreté et le creusement des inégalités de richesse », la solution est « évidente pour tous » : les « ultra-riches doivent être taxés ». Et si c’était ce sentiment d’injustice sociale que partageait majoritairement les 1,2 millions 3 de personnes présentes lors de la première journée de manifestation ?

64 – 43 = 21 : statistiquement, il n’y aura donc pas de carrières pleines. C’est une inacceptable accélération programmée de la paupérisation d’une grande partie de la population. On ne sait si c’est la vergogne qui pointe mais M. Ferraci 4, député au cœur de la Macronie, évoque la piste de la diminution des pensions des plus riches pour contribuer à l’équilibre du système de solidarité intergénérationnelle actuel.

Or, quand bien même l’ajustement des paramètres permettrait de trouver un équilibre financier au système par répartition, nous autres décroissant.es pensons que la critique paramétrique n’est pas suffisante. Lucidité globale oblige, la critique doit être systémique. « Malaise dans la civilisation » il y a et il est de plus en plus palpable et palpé. Ne suffirait-il pas de se demander si c’est le bon sens de repousser l’âge légal pour travailler plus alors que ce temps hors du marché du travail, en témoigne l’activité de millions de retraité.es dans le monde associatif, en soutien social et familial (garde d’enfants, etc.) est un temps d’utilité et de vitalité sociale d’activités non marchandes et non économiques. En plaçant le départ à la retraite à 65 ans, avec une espérance de vie de 65 ans, en 1944, le Conseil National de la Résistance ne faisait pas de la retraite une réelle période de vie sociale… Presque 80 ans plus tard, l’espérance de vie en bonne santé étant de 64,5 ans, avec son projet, le gouvernement s’engage dans le sabordage de la vie sociale à laquelle contribue les retraité.es. C’est sociocidaire.

Par ailleurs, repousser l’âge légal de départ à 64 ans, c’est obliger à travailler plus et donc produire plus. N’est-ce pas écocidaire quand les données scientifiques du GIEC indiquent qu’il nous faut réduire drastiquement l’activité humaine cause du dérèglement climatique ?

Sous prétexte de ruissellement distributif, ce travailler plus alimente la course à la croissance verte. Comme Pensouillard le hamster ((Pensouillard le hamster, Petit traité de décroissance personnelle, Serge Marquis, Éditions Transcontinental, 2011) nous voulons quitter la roue folle de la course à la croissance. Nous savons l’absurdité de pans entiers d’activités économiques (publicité, spéculation, optimisation fiscale, etc.). Si tant de travailleuses et travailleurs refusent ce report de deux ans, c’est fort probablement dû aussi à ce manque de sens dans le travail, l’absence sidérale de reconnaissance et cette place trop centrale du travail dans nos existences.

La philosophie politique de la décroissance 5 postule qu’il est juste, responsable et désirable d’assurer démocratiquement une soutenabilité écologique et sociale à partir d’une philosophie des limites écologiques et sociales.

Collectivement, nous pouvons nous offrir, dès à présent, un horizon d’espérance 6 avec de belles revendications. Voici ce que nous autres décroissant.es portons au pot commun pour alimenter cette lutte sociale qui sera ardue. Mais point de batailles gagnées sans bataille idéologique engagée.

Voici juste deux propositions, dans une perspective humaniste, à discuter dès maintenant pour être prêt.es quand nos idées seront prochainement au pouvoir, après la dissolution de l’Assemblée par le Président, après la réussite de la mobilisation. Rêvons !

La première des propositions vise à découpler salaire et pension, la pension ne doit plus être conçue comme la prolongation du salaire. Lorsqu’on est de gauche, comment justifier à la retraite la reproduction des inégalités de revenus du monde du travail, sachant que les inégalités de revenus se traduisent en inégalités de patrimoine 7 ? Nous voulons une retraite-plancher inconditionnelle à 1600 euros net et une retraite plafond de 3200 euros. Avec pour objectif dans 15 ans, une retraite inconditionnelle d’un montant unique pour toutes et tous. En effet, sans attendre le trop lent rééquilibrage homme / femme dans les activités non marchandes (s’occuper des parents âgés, des enfants en bas âge, des tâches domestiques, etc.), il s’agit de reconnaître par cette retraite-plancher la contribution invisibilisée des femmes à la vie sociale et la reproduction de la sphère de la vie sociale. Un pas vers le déboulonnage du délétère patriarcat !

La deuxième mesure immédiate : revalorisation drastique des salaires de tous ces métiers qualifiés d’essentiels lors de la pandémie de Covid19 (avec un minimum de 1600 € net). Il s’agira de la juste reconnaissance de l’utilité sociale de tous les métiers principalement exercés par les femmes : ménage, soin, santé, éducation. En attendant le nécessaire rattrapage par la gente masculine.

Nous remercions Politis pour la publication de notre tribune

, qui à l’occasion des mouvements sociaux permet d’activer le creuset des débats d’idées. En animaux politiques héritiers d’Aristote et de bien d’autres, penser et vivre la politique c’est envisager ce qu’est la « vie bonne ». Nous autres décroissant.es nous pouvons souscrire au titre d’un récent ouvrage « Le bonheur, c’est les autres », s’appuyant sur la plus longue étude scientifique américaine « The good life » 8 menée sur 80 ans. Ce qu’elle nous apprend sur le bonheur et la santé ? Elle montre ô combien il est important de préférer la qualité de la vie relationnelle et sociale aux modes de vie cornaqués par les ersatz éphémères de la société de consommation du régime de croissance. Cette réforme des retraites est l’occasion pour les forces politiques de gauche de penser plus sérieusement ce que nous entendons par « vie bonne » et comment nous organisons la vie sociale pour préserver cette vie sociale dans une perspective humaniste, juste et responsable.

« Si l’espérance suppose de prendre la mesure des dangers actuels, elle enseigne aussi à habiter le présent et à croire en l’avenir, sans ressasser le passé et en abandonnant toute rancœur. » 9 [Elle doit], surtout quand elle a un sens collectif, reposer sur des paroles et des actes, sur des créations, des institutions et des lois pouvant soutenir l’évolution des personnes, faciliter les changements structurels, et permettre à un peuple d’avoir un horizon commun. » 10

Thierry Brulavoine

Notes et références
  1. Adjectifs employés par le Président Macron pour qualifier la réforme des retraites proposée par le Gouvernement d’Elisabeth Borne, au soir de la première journée de manifestation du 19 janvier 2023 ayant regroupé 1,2 millions de personnes selon la Police.[]
  2. https://www.ofce.sciences-po.fr/blog/entree-des-jeunes-dans-la-vie-active-quelles-evolutions-de-leurs-trajectoires-professionnelles-ces-vingt-dernieres-annees/ « Sept ans après leur entrée sur le marché du travail, seule une minorité des jeunes les moins qualifiés – disposant au mieux du baccalauréat – de la génération 2010 ont un emploi à durée indéterminée à temps complet (47 %, soit 20 points de moins qu’il y a 12 ans, cf. aires bleues des graphiques 1). Et le délai d’accession à un tel emploi s’est fortement rallongé :  il faut près de 5 ans en moyenne pour obtenir un premier CDI à temps complet pour un jeune homme peu ou non qualifié entré sur le marché du travail en 2010. Pour génération 1998, ce délai était de 2 à 3 ans (32 mois, cf. tableau I-1). »[]
  3. selon la Police[]
  4. A vérifier dans l’article entier https://www.lemonde.fr/politique/article/2023/01/16/reforme-des-retraites-faire-contribuer-les-retraites-le-grand-tabou_6158074_823448.html[]
  5. La décroissance et ses déclinaisons, pour sortir des clichés et des généralités. Coordination du philosophe Michel Lepesant, Préface de Timothée Parrique, Editions Utopia, 2022[]
  6. Titre de l’ouvrage de la philosophe Corinne Pelluchon : L’espérance ou la traversée de l’impossible, Rivages, 2023[]
  7. Les retraités pauvres paient leur loyer, pas les retraités propriétaires.[]
  8. https://www.editionsleduc.com/produit/3038/9791028526948/the-good-life 24 janvier 2023[]
  9. Corinne Pelluchon, p.13[]
  10. Idem p.15[]
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