Le revers de la médaille du néolibéralisme, entre productivisme et abrutissement…

Nous relayons ici la critique du film En attendant le carnaval car le propos du film nous semble tellement caractéristique du "monde à l'envers" telle que nous le vivons. Merci à Benoit Renger pour son autorisation.
Dans une société de consommation, il y a quelque irréalité politique à croire que la propriété des moyens de production serait émancipatoire : quand la question du "produit" (de son utilité, de son usage, de son sens) n'est pas posée, la propriété des moyens de production ne renverse en rien les rapports (aliénés et dominés) de production.
"Perdre sa vie à la gagner" : même pas à Toritama ; même pas gagner assez pour se payer des moments de non-travail. Déjà qu'il y a quelque absurdité à travailler pour ne pas travailler (le repos, les loisirs, pour reproduire la force de travail), mais là l'absurdité est au carré : travailler pour rester dans la misère.
Enfin, on voit bien quelle différence il ne faut jamais manquer de faire entre "le travail" et "l'activité". Le "travail" n'est jamais une fin en soi, mais juste un moyen pour se procurer un résultat, un intermédiaire entre l'activité réelle et le résultat (la plupart du temps, dans le travail salarié, c'est le revenu qui fournit le but). D'où le paradoxe - sinon la contradiction - de tout travail : le travail est une activité dans laquelle l'activité est secondaire. Et c'est pourquoi, travailler est toujours une souffrance ; et c'est pourquoi, le travailleur veut toujours réduire le "temps de travail" (s'il le pouvait, avec une baguette magique, il préférerait obtenir immédiatement le résultat) alors que celui qui "oeuvre" prend plaisir au fur et à mesure de la durée d'activité. A Toritama, le travail continue d'exploiter.

Contrairement aux usines chinoises qui exploitent de la main d’œuvre, ici, la main d’œuvre est maître ! Ils décident de leurs horaires, décident de travailler ou non, à quelle cadence, … et pour cause, ils travaillent tous à leur propre compte. Des micros-usines (des factions) qui ont vues le jour dans d’anciennes maisons ou garages. Des installations brinquebalantes et où le système D est devenue monnaie courante. La chaleur omniprésente, le bruit assourdissant et la vie grouillante de ces milliers de petites mains ont radicalement changé la vie de Toritama, c’est ce qu’a voulu nous montrer le réalisateur, à quelle point la ville de son enfance était devenue non pas la capitale du jean mais celle du capitalisme. Les ouvriers n’ont yeux que pour « l’or bleu », ils s’abrutissent à la tâche et ne prennent des congés qu’une fois par an, pour le fameux carnaval.

Le néolibéralisme à deux vitesses, voilà ce qui frappe le spectateur à la fin de la projection. Marcelo Gomes nous fait découvrir la ville de Toritama, une « ville usine » située au nord-est du Brésil qui se vante d’être « la capitale du jeans ». Et pour preuve, ces milliers d’habitants ne vivent que du jean, de la conception à la fabrication en passant par la vente, ces milliers de petites mains vont jusqu’à travailler 17h/jour pour confectionner des jeans afin de fournir jusqu’à plus de 20 millions d’unités chaque année.

Mais comment assister au carnaval lorsque l’on n’a pas un sou ? Les ouvriers ont beau se tuer à la tâche, ils vivent toujours sous le seuil de pauvreté et doivent (comble de l’ironie) vendre ce qui leur appartient (télévision, frigidaire, …) pour pouvoir se permettre de se payer le voyage jusqu’à la plage, là où ils pourront assister au carnaval. Tout ça pour… ça.

Le productivisme et l’abrutissement à longueur de journée les ont totalement déconnectés de la réalité.

Avis sur En attendant le carnaval, par Benoit RENGER, https://www.senscritique.com/film/En_attendant_le_carnaval/critique/231217589

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