La contingence et le buisson

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Quel est notre rapport à l’histoire et comment ce rapport influence-t-il nos modes de pensée et d’action ? (1)Les termes du titre et la racine de cette réflexion ont été initiés par Michel Lepesant dans l’ouvrage collectif « Notre décroissance n’est pas de droite », paru à l’automne 2012 aux éditions Golias.

Le « nous » renvoie aux décrissants, à gauche. Mais d’autres peuvent s’y reconnaître.

Notre regard historique

  • L’histoire nous montre qu’il y a eu de grandes constructions humaines (sociales, culturelles…) et que rien n’empêche qu’il y en ait d’autres à venir.
  • L’histoire nous montre que ces « monuments » se sont enracinés dans un terreau préexistant et ont été « petits » avant d’être « grands ».
  • L’histoire nous montre également que leur « succès », c’est-à-dire leur développement qualitatif, quantitatif, géographique et temporel, est contingent. Autrement dit : ce « succès » aurait pu ne pas être.
  • Ces « monuments » focalisent notre attention et nous élaborons a posteriori une gradation entre eux, sans voir la multitude d’éléments complémentaires, concourants, éphémères ou non conservés qui les ont précédés et suivis.
  • L’histoire nous montre enfin une circularité de certains éléments des constructions humaines. C’est-à-dire une forme de retour, de réactualisation, de recyclage d’éléments qui évoluent différemment selon les contextes géographiques et temporels.

Ainsi, ce regard historique, plus attentif aux détails et moins centré sur un quelconque sens de l’histoire, nous montre que, loin de suivre un chemin rectiligne, unidirectionnel et tendu vers un but, les constructions humaines forment un buisson plein de poussées chaotiques dans toutes les directions, d’embranchements, de croisements, de rameaux courts ou interrompus.

Cette conception contingente et buissonnante de l’histoire humaine rejoint en tous points la façon dont on décrit aujourd’hui aussi bien l’évolution du vivant que le processus d’hominisation.

  • Dans un buisson, que l’on regarde les rameaux du haut ou du bas, chaque bourgeon terminal en est « l’aboutissement » (à un instant T et jusqu’à ce qu’un autre bourgeon prenne la suite à la saison suivante). Et personne ne pensera à affirmer que les bourgeons sont « plus évolués » sur les rameaux longs par rapport aux courts, sur les rameaux du haut par rapport à ceux du bas.
  • Seules les espèces qui ont duré suffisamment longtemps ont une chance d’avoir laissé des traces et des fossiles. Mais ces périodes d’équilibre long et de prédominance d’une espèce n’ont pas plus d’importance que les périodes de buissonnement et de multiplication des possibles qui préparent le prochain équilibre (c’est le modèle des équilibres ponctués).
  • Ajoutons la notion d’évolution en réseau ou polycentriste qui ajoute la possibilité de croisements et d’échanges entre « rameaux » au-delà du point d’embranchement.

Notre rapport au passé

Par conséquent, nous ne considérons les choses du passé (humain) ni comme fatalement obsolètes et à jeter aux oubliettes, ni comme naturellement pertinentes et bonnes à conserver.

  • Nous considérons que l’histoire peut nous alimenter en choses « bonnes », c’est-à-dire que nous jugeons « bonnes » à partir d’un regard critique ancré dans notre présent.

Pour reprendre l’analogie avec la théorie de l’évolution, une idée ancienne peut être tout aussi pertinente, c’est-à-dire adaptée à son environnement présent, qu’une idée nouvelle. En effet, une chose « bonne » et qui continue de l’être n’a pas nécessité d’évoluer ni d’être transformée. Ainsi les algues unicellulaires, les champignons, le poisson cœlacanthe existent-ils, tels qu’ils sont aujourd’hui, depuis des millions d’années. Adaptés à leur environnement, en équilibre dynamique avec les autres espèces qui le constituent, ils sont tout aussi « évolués » que l’espèce apparue le plus récemment (et qui ne sera peut être présente sur Terre qu’un temps bien plus court…).

Ainsi, nous pouvons attentivement

  1. hériter (sans mépriser),
  2. mettre de côté (sans anéantir),
  3. conserver (sans momifier),
  4. réactualiser (sans idéaliser).

Notre rapport à l’avenir

Par conséquent, nous ne nous demandons plus si d’autres mondes sont possibles. D’autres mondes possibles ont été, sont et seront.

  • La question est alors : parmi les possibles, lesquels sont souhaitables ? Ou plus pratiquement : parmi les possibles, lesquels souhaitons-nous ? Et immédiatement : lesquels expérimentons-nous ?
  • On peut y ajouter une question de Miguel Benasayag : lesquels sont com-possibles ? C’est-à-dire lesquels font système, sont possibles ensemble, compatibles, complémentaires. Et à nouveau immédiatement : lesquels expérimentons-nous en même temps ?

Ainsi, nous pouvons joyeusement :

  1. conserver (sans bougisme et sans s’inquiéter d’un pourrissement),
  2. innover (sans en faire une fin en soi),
  3. prospecter (sans s’enfermer dans un avenir forcément sombre ou radieux),
  4. explorer (sans certitude de la justesse de la direction prise).

Notre rapport au présent

Notre rapport au passé et au futur abouti donc à un agrandissement du présent :

  • Ce présent accueille en effet des éléments du passé (des possibles développés, éphémères ou avortés), pas uniquement comme sources ou causes du présent mais bien comme vivier à préserver et éventuellement à réactiver.
  • Ce présent accueille également des éléments du futur (des possibles souhaités), pas uniquement comme fins à atteindre à tout prix mais bien comme voies exploratoires dans lesquelles s’engager, sans certitude, donc avec humilité.
  • Libéré du passé qui pousserait depuis une seule direction et de l’avenir qui tirerait de même vers une seule direction, ce présent est un espace de liberté et de travail critique, c’est-à-dire de vie démocratique.

On pourrait dire que ce présent s’élargit en longueur – vers le passé et le futur – et en largeur – par la diversité des possibles présents auxquels il s’attache.

Ainsi, nous pouvons, sereinement

  1. constater (sans générer ni angoisses ni déni),
  2. expérimenter (sans utilitarisme immédiat et à une échelle conviviale),
  3. critiquer, débattre, choisir (sans écraser les conflits ni tomber dans l’affrontement, sans l’empressement d’un choix faiblement et soi-disant majoritaire),
  4. re-faire sociétéS (en permettant à tous, individuellement et collectivement, de ré-expérimenter notre puissance d’agir, notre besoin conjoint d’autonomie et de liens sociaux horizontaux).

Liens avec nos thèmes « habituels »

Cet élargissement du présent correspond, en pratique, au thème de la lenteur et du ralentissement. En effet, comment pourrions-nous prétendre naviguer dans ce présent si riche, si nous pensions et agissions :

  • sans remettre en cause la logique de la vitesse sans limites et de l’obsolescence programmée des choses présentes ;
  • sans remettre en cause l’emploi du temps sur-cadencé du français moyen, pris entre les injonctions économiques du travail et de la consommation, même « récréative » ;
  • sans remettre en cause la précipitation de l’info en continu, des échanges financiers à la nanoseconde et des débats politiques kleenex rythmés par ces mêmes flux médiatiques et économiques.

Cet élargissement du présent correspond, en pratique, au thème de l’écologie. En effet, c’est en concevant ce présent comme « résultat possible mais pas certain parmi d’autres qui auraient pu être » que l’on s’inscrit dans un tout, un écosystème. C’est en ne se considérant pas comme auto-construits, surgis de nulle part, indépendants de tous liens avec la nature et les autres, tout-puissant donc, que l’on peut prendre soin de tout ce qui nous a construit et qui nous fait vivre.

En effet, c’est en faisant sien (donc présent) le passé (donc le présent des autres, celui des précédents) que l’on peut mesurer ce qui a été perdu, ce qui est hérité, ce qui est préservé. En effet, c’est en faisant sien le futur (donc le présent des suivants) que l’on peut en tenir compte et prendre ses responsabilités vis-à-vis d’eux.

Cet élargissement du présent correspond, en pratique, au thème des biens communs. En effet, c’est à travers ce présent faisant sien passé et futur que l’on mesure l’absurdité des brevets et de l’appropriation par une personne ou une entreprise, temporellement furtifs. En effet, dans ce présent élargi, nous dialoguons des règles d’usage d’un commun avec TOUS ses usagers, y compris passés et futurs.

Cet élargissement du présent correspond, en pratique, au thème des alternatives concrètes, de l’action directe non-violente, des expérimentations anticipatrices, des « espériences », des utopistes. En effet, si l’on a abandonné le sens de l’histoire et la Vérité ferme et définitive, il nous reste à tester ici et maintenant, attentivement, des pistes multiples, contextualisées et contingentes.

Cette notion d’élargissement du présent (temporelle) dialogue avec celle de relocalisation (spatiale), c’est-à-dire la réappropriation des éléments de notre bassin de vie. En effet, le chemin que nous faisons pour « pousser les murs du présent » est le même que celui qui consiste à réintégrer à un échelon local des éléments (écologiques, politiques, économiques) éloignés. Ce niveau de proximité (spatiale cette fois) est celui auquel les citoyens-usagers peuvent se sentir concernés et en capacité d’agir.

Cet élargissement du présent correspond, en pratique, au thème de la transition, c’est-à-dire un chemin et une ligne d’horizon. En effet, c’est bien cette attention au présent, au cheminement lui-même plus qu’au point d’arrivée qui se démarque de la révolution. C’est bien cette vision d’une société en équilibre dynamique permanent, sans fin de l’histoire, juxtaposant moments de stabilité et moments de buissonnement qui oblige à prendre le temps « d’embarquer tout le monde » vers un horizon commun. Ce dernier reculant et bougeant au fur et à mesure des étapes concrètes d’expérimentation. Sans promettre inutilement des lendemains qui chanteront, demain, demain, demain…

Cet élargissement du présent correspond, en pratique, au thème de la première démocratie, c’est-à-dire souveraineté populaire locale et coopération. En effet, c’est bien dans un présent libéré du passé et du futur,  mais riche de leurs possibles, que la vie démocratique peut se déployer. Quand le présent est le moment « long » de tester ses idées et ses projets, on retrouve à la fois de la puissance d’agir et de la matière à débattre collectivement.

L’abandon de l’universalisme ne conduit pas à un relativisme absolu mais au pluriversalisme. De même, notre rapport à l’histoire, ayant abandonné « le sens de l’histoire », passé et futur, ne conduit pas à un présentisme microscopique et isolé mais à un présent enraciné, buissonnant et agissant.

Boris Prat, poly-citoyen, militant-chercheur.

20 mai 2012.

Références   [ + ]

1. Les termes du titre et la racine de cette réflexion ont été initiés par Michel Lepesant dans l’ouvrage collectif « Notre décroissance n’est pas de droite », paru à l’automne 2012 aux éditions Golias.

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