Si l’on valide la définition la plus spontanée de la décroissance – c’est le contraire de la croissance, comme la décrue est le contraire de la crue – alors la première question qui vient ensuite à l’esprit est : qu’est-ce que la croissance ?
Telle est la question qu’il faut se poser quand on entend : « c’est bon/mauvais pour la croissance ». Et chacun.e comprend que la croissance dont il s’agit, c’est la croissance économique. C’est-à-dire, suivant la définition officielle : « l’augmentation de la production de biens et de services d’un ensemble économique sur une période donnée » 1.
Croissance = croissance économique = croissance pour la croissance
On peut reprendre la distinction que fait Matthias Schmelzer entre « esprit de croissance » et « paradigme de croissance » :
- L’esprit de croissance : une forme de politique axée sur la poursuite de la croissance économique.
- Le paradigme de croissance : une vision du monde institutionnalisée dans des systèmes sociaux qui proclame que la croissance économique est nécessaire, bonne et impérative.
Autrement dit, la « croissance » n’est pas seulement une politique – un ensemble de moyens – c’est aussi une vision du monde – un système de fins. La croissance économique, c’est la croissance pour la croissance : les moyens qui justifient la fin, tout autant que la fin qui justifie les moyens. C’est ce paradigme qui se déploie lors des reconstructions de l’après-seconde guerre mondiale :
« Les chiffres du PIB ont été de plus en plus politisés, la croissance étant devenue un objectif politique central des gouvernements dans le contexte de la concurrence de la guerre froide, de la poursuite du développement moderne et de la pacification des luttes de classes. […] La montée en puissance du paradigme de la croissance a fait partie intégrante de l’invention du développement et de la « fabrication du tiers monde ». Les spécialistes du post-développement ont montré comment, à partir du discours inaugural du président Truman en 1949, de grandes parties du monde (en grande partie des colonies ou anciennes colonies), ont été définies comme sous-développées et soumises à l’aide au développement des pays identifiés comme développés. Appuyée par la première série d’estimations du revenu national, cette division a justifié une série de politiques interventionnistes ».
Matthias Schmelzer, « Origins of the Growth Paradigm », publié en 2018 dans The Annual Review of Environment and Resources, pp. 294-296, https://www.annualreviews.org/doi/10.1146/annurev-environ-102017-02594
Cette évocation historique décrit l’emprise que la croissance économique exerce sur nos sociétés mais elle ne l’explique pas.
- Certes, nous ne sommes pas une société avec une économie de croissance mais nous sommes une société encastrée dans une économie de croissance, autrement dit nous sommes une société de croissance.
- Mais alors comment expliquer la réussite de cette emprise de l’économie sur nos systèmes sociaux ?
Remarque sur la façon de critiquer la croissance. La critique portée par la MCD n’est pas d’abord « fonctionnaliste » mais elle est d’abord « normative » : nous ne disons pas d’abord qu’une croissance infinie est impossible dans un monde fini, mais nous disons d’abord qu’une croissance, finie ou infinie, dans un monde fini ou infini, est absurde. Nous ne voyons pas dans la croissance un système qui échoue (à cause de contradictions internes), nous voyons au contraire un système qui réussit à étendre son emprise. Autrement dit, nous ne prophétisons pas un effondrement du paradigme de la croissance, nous allons à la recherche des causes qui explique le succès de ce paradigme : et c’est là que nous faisons l’hypothèse du régime de croissance.
Comment expliquer la réussite de cette emprise de l’économie sur nos systèmes sociaux ?

- Dans un premier temps, nous ne nous laissons pas entraîner par le discours dominant qui revient à justifier la domination de l’économie sur nos sociétés par des raisons… économiques. Autrement dit, nous ne voyons dans l’économie de croissance que la partie émergée d’un iceberg, pas la totalité de l’iceberg.
- Dans un deuxième temps, nous héritons de ce que Serge Latouche apporte à la décroissance = une critique culturelle de la croissance. Il voit dans la croissance un système de représentations, de récits et de concepts qui ont colonisé les imaginaires des individus modernes. Autrement dit, si le succès de l’emprise économique de la croissance repose sur cette colonisation de nos imaginaires, alors nous en déduisons que la décolonisation des imaginaires est la condition culturelle d’une sortie de l’économie. Pas de décroissance comme décrue sans une décroissance comme décolonisation. Si l’économie de la croissance est la partie émergée, la croissance et son « monde » en sont la partie immergée.
- Dans un troisième temps, nous constatons malheureusement que le conflit des imaginaires (des récits, des valeurs, des modes de vie, des attachements…) ne suffit pas pour enclencher transition et redirection. Autrement dit, nos argumentations normatives font « plouf ».
- C’est là que nous faisons l’hypothèse – et là l’apport d’Onofrio Romano est décisif – qu’il ne suffit pas d’expliquer l’emprise de l’économie par la colonisation des imaginaires mais qu’il faut aussi expliquer le succès de cette emprise culturelle : d’où l’hypothèse que économisation, technologisation et colonisation de nos vies reposent sur un régime politique. Si nos arguments font « plouf », c’est qu’ils se noient dans le milieu dans lequel flotte l’iceberg de la croissance.
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Ce milieu politique dans lequel flotte l’iceberg de la croissance est un dispositif généralisé de domination qui ne peut prétendre se justifier qu’en s’appuyant sur une idéologie, ie une image inversée de la réalité. C’est ce monde à l’envers qu’il faut renverser et pour cela s’attaquer à son régime politique qui est fondé sur la religion de l’illimitisme (son fondement), sur la destruction du Commun au profit de l’individuel (son objectif), sur une économie politique de la rareté et de la pénurie (son mobile).
C’est dans un régime politique que flotte l’iceberg de la croissance

Régime de croissance (2024) : Comment éviter qu’à la fin d’une présentation publique de la décroissance, l’un.e des participant.e.s ne vienne, même avec les meilleures intentions, demander au conférencier ce qui, selon lui, doit continuer à croître ?

Conférence (01/2024) : Pour décroître, changeons de régime ? Montrer que le régime politique de croissance repose sur un dispositif de brouillage et de neutralisation politique dont l’un des effets est la production du brouillard définitionnel de la décroissance.

Notes et références
