S’il fallait ne choisir qu’un seul frein qui s’oppose à une transition décroissante pour passer d’une société de croissance que nous rejetons à une post-(dé)croissance que nous espérons, ce serait le frein politique. Pourquoi ?

Parce que la domination de la croissance à laquelle nous nous opposons ne peut être celle de la croissance économique qu’à condition que nos « mondes » (nos valeurs, nos normes, nos héritages, nos attachements, nos récits, nos modes de vie…) soient sous la domination d’un imaginaire de la croissance : telle est ce que Serge Latouche nomme « colonisation des imaginaires ».
Mais qu’est-ce qui a bien pu rendre possible cette colonisation de nos imaginaires dont nous pouvons indiquer grosso modo la date et le lieu de naissance : la modernité occidentale ? Autrement dit, si l’emprise économique de la croissance sur nos mondes est un effet de l’emprise culturelle de la croissance sur nos imaginaires, quelle est la cause de cette emprise culturelle qui n’est elle-même qu’un effet ?
C’est là qu’à la MCD nous proposons une hypothèse politique : c’est que cette emprise culturelle qui est la cause de l’emprise économique n’est que l’effet d’une domination politique, celle du régime politique de croissance.
- Rupture #1 avec une décroissance mainstream : la croissance à laquelle s’oppose la décroissance ne peut pas se réduire à la croissance économique mais il faut l’étendre à nos imaginaires (c’est l’apport de Serge Latouche) et poursuivre cette extension jusqu’à la croissance comme régime politique (c’est l’apport d’Onofrio Romano).
- Rupture #2 avec la critique anticapitaliste : celle qui affirme, depuis Marx, que c’est l’économie qui détermine « en dernière instance » les rapports de domination.
- Cette hypothèse « économiciste » – que les marxistes partagent avec les libéraux – est typique d’une économologie qui s’inscrit dans un cadre dans lequel la nature n’est pas un facteur de production parce qu’elle est réduite à n’être qu’un stock de ressources infinies et gratuites.
- Si ce n’est pas l’économie qui est l’infrastructure, alors quelle est l’infrastructure ? C’est ce que Françoise d’Eaubonne nomme la « plateforme » de la reproduction sociale. La reproduction sociale est la condition de la production économique (c’est l’apport de l’écoféminisme).
- C’est parce que certains décroissants réduisent la croissance à la croissance économique qu’ils en viennent à confier le poids politique de la décroissance à des formes reverdies du marxisme, par exemple sous le nom d’écosocialisme.
- Cette rupture avec le marxisme implique que nous nous demandions pourquoi la justification répétée par le « c’est bon pour la croissance » n’est pas du tout du même ordre que la justification par le « c’est bon pour le capitalisme ».
- Par rapport à cette dernière interrogation, on peut voir que le « c’est bon pour la croissance » aura d’autant plus d’impact si même celles et ceux qui critiquent la croissance économique continuent d’adhérer à l’imaginaire de la croissance et à son régime politique. Autrement dit, celles et ceux qui critiquent des effets (économiques) sans s’attaquer aux causes (culturelles parce que, en dernière instance, politiques).
A partir du moment où nous faisons l’hypothèse d’une extension du domaine de la croissance – économique, culturelle, politique – alors nous devons en déduire une extension du domaine d’intervention de la décroissance : une décrue économique (qui repose sur une décrue doublement matérielle), une décolonisation de nos imaginaires, un retournement du régime politique de croissance. Si la croissance est un paradigme, alors la décroissance doit elle aussi assumer d’être un paradigme.
Les deux premiers domaines appartiennent aujourd’hui au champ de réflexion et d’action de la décroissance. Mais le domaine politique est particulièrement négligé. Pourquoi ?
Nous rajoutons une nouvelle hypothèse : c’est que l’apolitisme – dépolitisation, mépolitisation… – de la décroissance est un effet du régime politique de croissance. Comment est-ce possible ? Parce que le régime politique de croissance mène des politiques de… dépolitisation.
C’est pour valider ces 2 hypothèses qu’à la MCD nous faisons un effort particulier de recherche-réflexion non seulement vers les concepts (vers les définitions) mais aussi vers les méthodes :
- Que faut-il entendre par « politique, dépolitisation, repolitisation » ?
- Pour critiquer radicalement les effets, nous privilégions ce que C.S. Pierce nomme « abduction », c’est-à-dire cette inférence qui, à partir d’un effet, fait l’hypothèse d’une cause. Pour la MCD, c’est le régime politique de croissance qui est la cause la plus probable de tout une série d’effets qui ne sont que des modalités de dépolitisation.
Politique, dépolitisation, repolitisation

Quel rapport entre la politique conçue comme rapports de pouvoir et l’individualisme ? Chacun connaît le leitmotiv : diviser pour régner. Et bien, plus la division croîtra, plus le pouvoir de ceux qui divisent s’accroîtra. Dans ce cas il s’agit de diviser encore et encore, jusqu’à ne plus pouvoir diviser parce qu’on est arrivé à l’indivisible : c’est l’individu. Individualiser les arbitrages politiques, c’est diviser pour régner.
Cette individualisation est une intériorisation des contradictions. Là où les critiques classiques du capitalisme croyaient qu’il suffisait de dénoncer les contradictions du capitalisme, il faut voir que l’individualisation est en réalité un processus d’internalisation des contradictions.
Le paradigme de croissance pourrait bien être contradictoire, peu importe finalement, tant qu’il existera des individus qui porteront sur leurs épaules ces contradictions. C’est pourquoi la critique politique de la croissance, si elle veut éviter d’être tronquée, doit intégrer cette composante anthropologique de la domination.
Le régime de croissance abordé par ses effets

Pour Onofrio Romano, le régime de croissance peut être qualifié d’institution imaginaire de l’individu. Quel est donc le lien entre croissance et individualisme ?
Il faut voir que le régime politique de croissance repose sur ce qu’on peut appeler un deal libéral composé d’une double promesse : d’un côté, la promesse d’une neutralité affichée quant aux valeurs qui pourrait définir une vie bonne. Autrement dit, la question du sens de la vie ne serait plus une question institutionnelle mais ne concernerait que la vie privée de chacun.e : chaque individu moderne doit être à lui-même la source de sa réflexion et de ses actions.
D’un autre côté, les institutions modernes dominantes – non plus la religion, mais l’État et le Marché – si elles prétendent ne plus s’occuper des finalités, des buts de la vie (= neutralité affichée), promettent de ne plus s’occuper que de la maximisation des moyens.
Individualisation des fins privés ↔ Maximisation des moyens publics.
Individualisme ↔ Croissance.
