Le focus : les freins de la soumission

Lors de notre recherche des « freins de la décroissance », nous nous sommes d’emblée appuyés sur un texte du camarade canadien, Yves-Marie Abraham, paru dans le premier numéro d’une revue en ligne au nom provocateur : « les Amanites, revue de changement social radical ».

Les Amanites, revue de changement social radical, n°1

Sous le titre de : « La décroissance, soumission durable ou émancipation », Yves-Marie nous propose une actualisation du texte de Gorz que nous avons vu dans la première partie de nos (f)estives : « Leur écologie et la nôtre ».

Nous avons l’intention de proposer au site des Amanites, sinon à Polémos qui est le site des camarades québécois, une réponse en forme de soutien à ce texte qui nous a enthousiasmé pour une forte raison : c’est un texte en faveur d’une décroissance politique, qui sait parfaitement garder ses distances avec les effondristes.

▼ Un extrait d’un autre article paru dans le même n°1 des Amanites, et qui est explicite sur l’impasse politique de la collapsologie : « NI TECHNO-FASCISME, NI STATU QUO, NI EFFONDREMENT : RACONTER LES BASCULEMENTS ».

« Mais il faut l’admettre, le récit de l’effondrement présente des limites sérieuses sur le plan affectif et mobilisateur. Malgré l’horizon catastrophiste qu’il met de l’avant et qui pourrait en théorie nous motiver à agir radicalement pour changer de trajectoire, il tend à paralyser l’action plutôt qu’à activer notre puissance d’agir. Si l’effondrement est inéluctable et imminent, pourquoi s’investir pour créer des transformations politiques et sociales incertaines à moyen et long terme ? Pourquoi agir ensemble, manifester, faire des petits gestes, des actions directes ou encore du sabotage, s’il n’y a pas de futur de toute façon ? Pourquoi lutter et investir un nombre considérable d’heures dans des campagnes ou mobilisations, si en bout de ligne la trajectoire globale de l’Histoire est déjà jouée ? Devrais-je plutôt investir le peu de temps qui m’est accordé sur Terre (finitude humaine oblige) pour profiter des joies de la vie entre ami·e·s ou en famille, miser sur la contemplation, le jeu, l’art et/ou l’épanouissement de soi ?

L’énergie politique se déplace ainsi vers la préparation individuelle ou communautaire à la catastrophe, plutôt que vers la transformation des structures qui la produisent. Si la droite libertarienne se tourne vers un survivalisme individualiste, avec ses bunkers et fusils de chasse, la collapsologie d’orientation progressiste nous offre une sorte de « survivalisme collectif ». Ce dernier résonne avec l’éco-anxiété des jeunes générations, mais sans offrir de levier collectif pour imaginer ou créer un autre monde. Il s’inscrit dans une perspective de déclin civilisationnel, tout en présentant une alternative écologiste au récit identitaire de la décadence. C’est pourquoi l’effondrement s’inscrit aussi dans l’« épuisement des énergies utopiques » évoqué plus haut.

Par ailleurs, le récit de l’effondrement risque d’alimenter un repli identitaire et territorial qui n’est pas sans ambiguïté politique : une autosuffisance communautaire peut facilement voisiner avec des logiques d’exclusion. L’écofascisme présent dans certains milieux où règne le confusionnisme suite à la pandémie et la décroissance d’extrême droite en sont des exemples concrets. Cela ne veut pas dire que la collapsologie promue par Servigne soit en soi ambiguë sur le plan politique, mais que ce récit peut être facilement récupéré par des forces réactionnaires, en combinant conscience écologique et repli ethno-nationaliste.

Bref, il ne s’agit pas de rejeter en bloc les idées de la collapsologie : c’est plutôt l’effondrement en tant que récit qui doit être dépassé, tout en préservant son contenu lucide et subversif. »

*

S’il faut résumer ce texte de Yves-Marie Abraham, on peut voir qu’il est constitué de 3 moments :

  1. Un rappel historique de l’apparition de la décroissance dans le débat public à partir des années 1970. Face au ravalement de façade d’un « capitalisme écologique » sous le nom de « développement durable », la décroissance surgit comme critique radicale, sans pour autant porter un programme politique.
  2. Et aujourd’hui ? Beaucoup d’ambiguïtés. Sur le terrain médiatique, une présence croissante mais quasiment toujours de l’ordre du dénigrement. Sur le terrain académique, une production croissante mais essentiellement anglophone qui endosse une approche réformiste et qui préfère d’ailleurs « se rassembler derrière la plus consensuelle notion de post-croissance ». Et ainsi, sous le parapluie d’une croissance « impossible », proposer une critique de la croissance qui évite de la rejeter politiquement en l’accusant d’être « asservissante, aliénante, avilissante, réifiante ».
  3. D’où l’espérance d’une décroissance politique, portée par Y-M Abraham, qui ne serait plus soumise à l’argument (libéral) du moindre mal, « pour simplement éviter le pire », mais qui assumerait son horizon révolutionnaire : « dans cette perspective, l’enjeu de la décroissance n’est pas le bien-être, mais la conquête ou la reconquête d’une forme de liberté, que l’on peut nommer autonomie ». Cette décroissance politique, c’est pour la MCD, une écologie résolument décroissante.
La décroissance : soumission durable ou émancipation ? Texte d’Yves-Marie Abraham.

« Dans un texte devenu fameux, intitulé « Leur écologie et la nôtre »[1], André Gorz prédisait en 1974 que, face aux conséquences toujours plus coûteuses de la destruction écologique, le capitalisme finirait par en tenir compte, après avoir longtemps joué la carte du déni. Selon lui, il y avait tout lieu de s’en méfier, et donc de promouvoir une écologie rigoureusement anticapitaliste. La suite lui a donné raison, y compris, on va le voir, en ce qui concerne la critique décroissanciste.

Dormez bonnes gens, tout va bien !

Dès le milieu des années 1970, les gardiens de l’ordre établi se sont activés pour faire valoir la possibilité d’un capitalisme vert ou, à tout le moins, sans danger pour l’humanité. Cela supposait un peu d’inventivité sur le plan lexical. Proposer un oxymore comme celui de « capitalisme écologique » aurait été maladroit, parce que cousu de fil blanc. Bro Harlem Brundtland et sa « Commission mondiale sur l’environnement et le développement », mandatée par l’ONU, en ont suggéré un autre, beaucoup plus subtil, celui de « développement durable ». Sur le plan théorique, ce sont les économistes orthodoxes qui ont fait le travail, en cherchant à démontrer qu’il n’y a pas de limites écologiques à la croissance économique, contrairement aux thèses avancées dans le rapport Meadows paru en 1972. Conclusion, prononcée par l’un des plus fameux de ces théologiens du Capital : « Le monde peut très bien se passer de ressources naturelles. Leur épuisement n’est qu’un événement, pas une catastrophe[2]. » 

En somme, et pour parler comme les marxistes de cette époque, la superstructure de la société bourgeoise a rempli ses fonctions : rassurer les bonnes gens, de sorte qu’ils se cantonnent à leurs rôles de producteurs et surtout de consommateurs, pour permettre la poursuite du processus d’accumulation de capital. Il faut dire aussi que les chocs pétroliers de 1973 et 1979 ont bien aidé à étouffer la critique anti-productiviste qui avait pris de l’ampleur dans les années 1960[3]. Le ralentissement économique provoqué par ces événements a certainement fait office d’éteignoir à l’égard de la flamme protestataire. Comment critiquer en effet les conséquences néfastes de la croissance économique, quand celle-ci se dérobe et que s’impose la peur du chômage ? Résultat : au cours des années 1980 et 1990, le capitalisme s’est mondialisé, tandis que la catastrophe écologique n’a cessé de s’aggraver et que se creusaient par ailleurs les inégalités entre humains.

Le réveil décroissanciste

Conformément à la dialectique des idées, c’est alors que la critique écologique anticapitaliste défendue par Gorz va en partie renaître de ses cendres, sous la forme d’un appel à une « décroissance soutenable » ou « conviviale ». Lancée au début des années 2000, contre l’idéologie du développement durable et celle du développement en général, la proposition véhiculée par ce slogan est simple : si l’on veut vraiment arrêter la destruction écologique en cours, ou au moins la ralentir, ainsi que réduire les inégalités entre humains, il faut cesser la course à la croissance dans laquelle l’humanité se trouve embarquée, et transformer en profondeur nos manières de vivre ensemble. Il s’agit alors essentiellement d’une critique, pas d’un programme politique, mais d’une critique radicale, que l’on peut qualifier de révolutionnaire.

Gorz lui-même avait utilisé en ce sens la notion de décroissance au début des années 1970, sans que personne ne s’en empare vraiment. Cette fois en revanche, ce mot-obus, comme dit Paul Ariès, connaît rapidement un certain succès. Pour quelles raisons ? Sans doute parce qu’il devient de plus en plus clair qu’il n’y aura pas de développement durable, mais aussi parce que les bénéfices de la croissance en termes de conditions matérielles d’existence sont de moins en moins palpables, au quotidien. Dans le meilleur des cas, depuis les années 1980, les « classes moyennes » occidentales voient leur situation stagner sur le plan économique, malgré la poursuite de la croissance. Contrairement à ce qui s’est passé pendant les Trente Glorieuses, au cours desquelles le taux de croissance était certes bien plus élevé, seule une toute petite fraction de la population – le fameux 1 % – en tire encore profit.

Dépassement ou récupération ?

Vingt ans après, où en sommes-nous ? À l’évidence, la décroissance a gagné beaucoup de terrain dans la bataille des idées. Certes, rares sont les politiciens qui s’en réclament[4], mais nombreux sont ceux qui s’y réfèrent, ne serait-ce que négativement, ce qui témoigne au moins du fait que cette idée s’est taillé une place dans le débat public. Les grands médias accordent aussi une certaine attention au discours décroissanciste, bien plus en tout cas qu’au cours des années 2000. Autre indice révélateur : le milieu de l’édition publie de plus en plus d’objecteurs de croissance, parfois avec succès – Ralentir ou périr de Timothée Parrique a été vendu à plus de 40 000 exemplaires. Enfin, cette idéologie a réussi à entrer à l’université et semble y prospérer. L’auteur de ces lignes y a contribué d’ailleurs en créant un cours et, plus récemment, un programme sur la décroissance à HEC Montréal.

Pour quiconque promeut la décroissance, il s’agit a priori de bonnes nouvelles. Cependant, depuis les appels inauguraux lancés en 2002 par Clémentin et Cheynet dans la revue Silence, ou par Latouche dans Survivre au développement, cette idée, en se diffusant, a fait inévitablement l’objet de toutes sortes d’interprétations, pas toujours compatibles les unes avec les autres. Tant et si bien qu’aujourd’hui des débats émergent entre promoteurs de la décroissance, notamment autour de la bonne manière de définir ce projet politique[5]. C’est la rançon de tout succès idéologique. Le problème est que l’approche qui tend à s’imposer actuellement risque fort de donner raison à Jaime Semprun et René Riesel[6], qui craignaient que cette idéologie contribue davantage à justifier une « soumission durable » à l’ordre en place qu’à susciter le désir d’en finir pour de bon avec la civilisation industrielle.

La décroissance comme moindre mal

En volume, l’essentiel de la production intellectuelle concernant la décroissance vient désormais du milieu universitaire (et fait l’objet de publications en anglais), ce qui n’était pas le cas à l’origine. La définition la plus souvent reprise dans ce milieu est proche de celle que propose Timothée Parrique : « La décroissance est une réduction de la production et de la consommation, avec quatre aspects : on le fait pour alléger l’empreinte écologique, de manière planifiée démocratiquement, en faisant attention aux inégalités et dans le souci du bien-être. » Autrement dit, la décroissance est envisagée comme un processus de planification démocratique, visant à réduire la quantité de matière et d’énergie mobilisée par l’économie, pour satisfaire au mieux les besoins essentiels de tous et toutes.

Dans cette perspective, il faut décroître avant tout pour éviter le pire. Le titre de l’ouvrage de Parrique déjà cité le dit bien : Ralentir ou périr. Ce n’est pas la course à la croissance en tant que telle qui pose un problème, mais certaines de ses conséquences néfastes, à savoir la dévastation sur le plan écologique et, dans une moindre mesure, les inégalités entre humains. Sous-entendu : si l’on pouvait éviter ces effets indésirables, il n’y aurait pas forcément de raison de s’opposer à la poursuite de la croissance. En tout cas, le rejet de cette course s’impose non pas parce qu’elle est détestable, mais avant tout parce qu’elle est impossible. Quant au motif principal de ce renoncement, il s’avère être le même que celui par lequel on justifie généralement la croissance : le bien-être. Sur le plan idéologique, cette conception de la décroissance n’entre donc pas en contradiction avec l’idéal utilitariste et individualiste sur lequel repose actuellement notre monde.

D’ailleurs, les décroissancistes qui privilégient cet argumentaire ne remettent guère en question non plus les bases institutionnelles et techniques des sociétés de croissance. En dépit de certaines déclarations anticapitalistes, bien rares sont ceux qui jugent nécessaire, pour établir un monde post-croissance, d’abolir les institutions centrales du capitalisme que sont l’entreprise, la propriété (lucrative), le travail (salarié), l’argent (comme capital) et la marchandise (comme support de valeur). À les entendre, des ajustements à la marge et des compromis devraient suffire. Quant à l’État bureaucratique, pas question non plus d’appeler à sa disparition : son intervention est considérée comme indispensable dans l’opération. Pour ce qui est des techniques à privilégier, il faudrait évidemment les « décarboner » et en faire des usages « responsables », mais l’on n’imagine pas se passer des procédés industriels ni des technosciences. La Fée électricité est inattaquable, l’avènement d’un Internet low tech et sous contrôle démocratique est un credo.

Fragilités argumentatives

Pourquoi ne pas endosser cette approche de la décroissance ? Son réformisme peut être considéré comme un atout dans la quête de nouveaux ralliements à la cause. S’en dissocier, c’est courir le risque en revanche d’affaiblir le camp décroissanciste, alors qu’il est déjà si minoritaire et que nous aurions intérêt à nous montrer plus unis que jamais face au recul des gouvernements actuels sur les questions environnementales. L’essentiel n’est-il pas après tout d’arrêter la catastrophe écologique en cours pour d’abord assurer notre survie ? Plusieurs raisons justifient pourtant que l’on se méfie de ce décroissancisme, dont les partisans ont d’ailleurs tendance à préférer se rassembler derrière la plus consensuelle notion de « post-croissance ».

Tout d’abord, l’argument selon lequel nous devons planifier une réduction de la production et de la consommation pour éviter un arrêt incontrôlé, donc potentiellement désastreux, de la « machine économique » présente au moins deux faiblesses. D’une part, c’est une affirmation contestable sur un plan scientifique : il n’y a évidemment aucune preuve que la course à la croissance butera bientôt sur les « limites planétaires ». Les économistes orthodoxes ont beau jeu de le rappeler. Ces limites sont relatives et il reste fort possible que les « fonctionnaires du Capital » trouvent pendant encore un bon moment les moyens de les repousser, quitte à « augmenter » les humains de toutes sortes de manières pour leur permettre de continuer à produire et consommer dans un monde de plus en plus invivable[7].

D’autre part, soutenir que la décroissance s’imposera quoi qu’il arrive, sous une forme choisie ou subie, a quelque chose de contradictoire sur le plan politique. Cela n’incite guère à l’action, puisque l’on suggère ainsi que les jeux sont faits, en quelque sorte. Certes, il reste un choix. Cependant, l’option décroissanciste est d’autant moins engageante que son but n’est pas d’améliorer les choses, mais d’empêcher que celles-ci ne se dégradent davantage. Dans ces conditions, tant que la catastrophe reste hypothétique ou lointaine, n’est-ce pas plus sage de ne rien faire, surtout quand on jouit d’un « mode de vie impérial »[8], comme la plupart des lecteurs de ce texte ? À part une petite bourgeoisie culturelle en mal de reconnaissance et cultivant un vif ressentiment à l’égard des classes bourgeoises, qui pourrait bien vouloir relever un tel pari ?[9]

La décroissance comme libération

Toutefois, le problème que pose la course à la croissance n’est pas seulement qu’elle contribue à dégrader l’habitabilité de la Terre et qu’elle est structurellement injuste. C’est aussi qu’elle tend à transformer chacun d’entre nous en simple rouage d’une mégamachine à accumuler du capital et de la puissance technique. Autrement dit, elle est asservissante, aliénante, avilissante, réifiante.

Cette course repose en effet sur de vastes systèmes économiques et techniques dont nous sommes essentiellement les instruments, comme le suggèrent d’ailleurs des notions communément utilisées pour parler des humains dans ce monde, telles que celles de « ressources humaines », de « masse salariale » ou de « part de marché ». Or, nous n’avons pas le choix de contribuer ou non au fonctionnement de ces macrosystèmes, puisque nos vies en dépendent étroitement, et nous ne les contrôlons absolument pas, même si l’idéologie dominante tente de nous convaincre du contraire avec des slogans tels que « Acheter c’est voter! » ou « l’IA générative n’est qu’un outil ». Nous sommes donc littéralement soumis aux lois de fonctionnement de ces systèmes, qui sont celles du profit et de la puissance technoscientifique, ce qui nous impose, entre autres abjections, de collaborer, au moins indirectement, aux destructions et aux injustices qu’ils génèrent.

Pour quiconque prend au sérieux l’idéal des Lumières, selon lequel nous devrions aspirer à rester maîtres de nous-mêmes en faisant usage de notre entendement, cette situation a quelque chose d’inacceptable. Elle constitue une autre raison, bien différente de celles dont il a été question précédemment, de vouloir en finir avec la croissance économique. Dans cette perspective, l’enjeu de la décroissance n’est pas le bien-être, mais la conquête ou la reconquête d’une forme de liberté, que l’on peut nommer autonomie, à la suite de Cornelius Castoriadis ou, plus récemment, d’Aurélien Berlan[10]. Il ne s’agit pas simplement de rester en vie, mais de tenter d’en mener une qui soit digne d’être vécue. C’est d’abord parce qu’elle est détestable, plutôt qu’impossible, que la croissance est rejetée. Et son abandon n’est plus synonyme de renoncement, de sacrifice, voire de deuil, mais de libération, de soulagement et donc de joie, du moins aux yeux de celles et ceux d’entre nous qui accordent quelque importance à la liberté.

« Il faut choisir : se reposer ou être libre »[11]

Certes, le prix à payer d’une véritable autonomie n’est pas négligeable. Il comprend ultimement le démantèlement des macrosystèmes dont nous dépendons pour le moment, et l’invention d’une forme de vie sociale dans laquelle nous devrions prendre en charge nous-mêmes la satisfaction de nos besoins, sans déléguer cette tâche à des machines ou à d’autres humains forcés d’être à notre service. Concrètement, cela implique sans doute de chercher à réorganiser nos vies à une échelle locale, éventuellement dans le cadre de biorégions, en adoptant la perspective de la subsistance, qui consiste à tenter de satisfaire les nécessités de l’existence par et pour nous-mêmes. Pour y parvenir, tout en évitant de retomber dans des formes d’hétéronomie, il faudrait s’appuyer sur des communs et des « techniques démocratiques ». Enfin, idéalement, l’administration de ces régions autonomes devrait être prise en charge par des municipalités démocratiques, organisées en fédérations et dirigées par des assemblées citoyennes[12].

Il s’agit bel et bien d’un projet révolutionnaire, évidemment très exigeant, qui consiste d’ailleurs davantage à « sortir de l’économie » qu’à en inventer une autre, fût-elle « post-croissance »[13]. Mieux vaut l’envisager comme un horizon à atteindre, donc comme un point de repère pour l’action, que comme un programme à réaliser. Cela dit, l’ambition qui le fonde, celle d’une reprise de contrôle sur nos vies, a plus de chances d’enthousiasmer nos contemporains que le projet de décroître pour simplement éviter le pire. Elle est essentielle à entretenir en tout cas pour limiter les risques d’une gestion autoritaire des crises écologiques et sociales auxquelles nous avons affaire. C’est le danger d’une décroissance motivée avant tout par la peur de l’effondrement. Même « en faisant attention aux inégalités », comme dit Parrique, elle risque en effet de servir surtout à justifier à la fois l’austérité et la perte du peu de liberté qui nous reste. Certes, on nous promet une « planification démocratique », mais un tel oxymore est à peu près aussi rassurant que celui de « centralisme démocratique » proposé naguère par Lénine…

Évidemment, on peut aussi ne pas s’inquiéter de tout cela, faire confiance aux experts de cette décroissance utilitariste et privilégier au bout du compte le fait de rester en vie. Toutefois, comme l’écrivait Gorz en 1974, vaut-il la peine de survivre dans « un monde transformé en hôpital planétaire, en école planétaire, en prison planétaire et où la tâche principale des ingénieurs de l’âme sera de fabriquer des hommes adaptés à cette condition » ? »


[1] Une version écourtée de ce texte est disponible sur le site du Monde diplomatique : https://www.monde-diplomatique.fr/2010/04/GORZ/19027

[2] Robert Solow, “The Economics of Resources or the Resources of Economics”, The American Economic Review, vol. 64, nᵒ 2, 1974, p. 11.

[3] Rappelons au passage que la critique anti-productiviste est aussi vieille que la révolution industrielle. Elle n’a pas attendu que la bourgeoisie occidentale commence à se préoccuper d’écologie dans les années 1960 pour être formulée. Voir notamment les travaux des quatre mousquetaires de « l’histoire environnementale » que sont, en France, Christophe Bonneuil, Jean-Baptiste Fressoz, François Jarrige et Thomas Le Roux.

[4] Outre Delphine Batho en France, qui préside Génération écologie, il faut souligner ici le travail effectué au Québec par Noémi Bureau-Civil, qui s’est présentée à deux reprises aux élections fédérales à titre de candidate indépendante, sous la bannière de la décroissance.

[5] Voir notamment le dossier du numéro 219 du journal La décroissance, paru en 2025, et en particulier l’article de Serge Latouche, « Transmission, triomphe ou trahison : de la décroissance aux « degrowth studies » », La décroissance, juillet-août 2025, p. 16-17. Et la réplique de Timothée Parrique : https://timotheeparrique.com/reponse-a-serge-latouche-letrange-cas-du-docteur-decroissance-et-de-mister-degrowth/

[6] Jaime Semprun et René Riesel, Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable, Paris, Encyclopédie des nuisances, 2008.

[7] Ce travail d’adaptation est en cours depuis longtemps, comme le montre notamment Nicolas Le Dévédec dans ses recherches. Voir en particulier : Le mythe de l’humain augmenté. Une critique politique et écologique du transhumanisme, Montréal, Écosociété, 2021.

[8] Ulrich Brand et Markus Wissen, Le mode de vie impérial. Vie quotidienne et crise écologique du capitalisme, Montréal, Lux Éditeur, 2021.

[9] C’est à peu près ce que révèle l’enquête menée par le sociologue Jean-Baptiste Comby : Écolos, mais pas trop… Les classes sociales face à l’enjeu environnemental, Paris, Raisons d’agir, 2024.

[10] Voir en particulier : Aurélien Berlan, Terre et liberté. La quête d’autonomie contre le fantasme de délivrance, Saint-Michel-de-Vax, La lenteur, 2022.

[11] Cette citation est attribuée à Thucydide par Cornelius Castoriadis.

[12] Pour une description un peu plus détaillée de ce projet, voir : Yves-Marie Abraham, « La décroissance soutenable comme politique de sobriété. » Lien social et Politiques, numéro 93, 2024, p. 22–42.

[13] Anselm Jappe, « Économie (Sortir de l’) », Jérôme Baschet et Laurent Jeanpierre (dir.), Mondes postcapitalistes, Paris, La Découverte, 2026 (édition électronique).

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Voici la liste des freins que nous avons relevés lors d’une lecture collective, en suivant l’ordre du texte. Pour la plupart, ils relèvent plus de ce que nous appelons « malentendus » que des « clichés », ils sont plus internes à la nébuleuse décroissante qu’externes.

  • Frein du déni (capitaliste) : Par exemple, sous la forme de climato-scepticisme ou de techno-solutionnisme.
  • Frein de la récupération : Par exemple sous la forme de « croissance verte » ou « développement durable ».
  • Frein lexical (que nous avons qualifié, à tort, de « sémantique ») : Il ne s’agit pas tant de jouer sur les (sens des) mots que de diffuser un brouillard de mots ; comme si le choix d’un terme n’avait pas grande importance et qu’un terme pouvait bien être remplacé par un autre (c’est ce qui se joue en ce moment entre « décroissance » et « post-croissance » ; et qui s’est déjà joué entre « décroissance » et « objection de croissance ».
  • Frein de la peur reliée à la crise. La mise en avant d’une crise permet de diffuser la peur qu’engendre ses effets, et du même coup, d’escamoter la cause de ces effets. De la même façon qu’Hannah Arendt écrivait en 1958 qu’on ne pouvait « rien imaginer de pire » que la perspective d’une société de travailleurs sans travail, aujourd’hui c’est la perspective d’une société de croissance sans croissance (économique) qui sert d’épouvantail, sous le nom de « récession ».
  • Frein de la critique : Que vaut l’espoir d’une critique révolutionnaire, si elle se dispense de proposer la route vers cet horizon (sous la forme par exemple d’un « programme politique ») ? Un projet politique peut-il se réduire à un paradigme sans programme ?
  • Frein de la positive attitude : N’est-ce pas ce que l’on peut craindre dès que l’on adjective la décroissance en la qualifiant de « soutenable » ou de « conviviale » ? En effet, y a-t-il jamais eu un décroissant pour défendre une décroissance qui serait insoutenable ou antipathique ?
  • Frein de la variété : Dans son article, Y-M Abraham s’inquiète que toutes les interprétations de la décroissance ne soient « pas toujours compatibles ». A la MCD, nous sommes particulièrement attentifs à ce frein ; non pas que nous soyons réticents à la variété ; mais nous sommes réticents à cette facilité qui oublie de rappeler qu’une « variété » suppose effectivement des « variations » mais à condition de partager un « commun ». C’est pourquoi nous défendons la « décroissance » comme « nom commun ». Autrement dit, nous ne voulons pas cautionner l’éparpillement sous prétexte d’éviter la rigidité : nous ne voulons ni de l’un ni de l’autre. D’où l’image que nous utilisons d’un disque de la décroissance avec son noyau et ses rayons pour profiter et du commun et des variations.
  • Frein de la soumission durable : C’est à ce frein qu’Y-M Abraham reproche à la décroissance mainstream de céder. Cet argument de la soumission se fait en 2 temps. Dans un premier temps, il s’agit d’annoncer le pire – sous le nom d’effondrement ou de collapse – et d’en dénoncer les effets. Dans un second temps, il s’agit de se résigner à s’adapter en choisissant le moindre mal, en le présentant comme le meilleur moyen d’éviter le pire. La ruse consiste ainsi à ne dénoncer comme « indésirables » que les effets, sans remonter politiquement aux causes politiques. Du coup, les causes peuvent rester désirables, à condition de s’y adapter…
  • Frein des effets, ou frein de Parrique : Y-M Abraham reproche à T. Parrique de laisser croire que « si l’on pouvait éviter ces effets indésirables, il n’y aurait pas forcément de raison de s’opposer à la poursuite de la croissance. En tout cas, le rejet de cette course s’impose non pas parce qu’elle est détestable, mais avant tout parce qu’elle est impossible. Quant au motif principal de ce renoncement, il s’avère être le même que celui par lequel on justifie généralement la croissance : le bien-être. Sur le plan idéologique, cette conception de la décroissance n’entre donc pas en contradiction avec l’idéal utilitariste et individualiste sur lequel repose actuellement notre monde. » En tant que décroissant.e, comment ne pas plussoyer avec cette critique dirigée contre la formule dans laquelle beaucoup voient le meilleur argument pour décroître : car, soyons clair, si la croissance est impossible, alors on laisse entendre que la décroissance est nécessaire.
  • Frein de l’utilitarisme : Pour comprendre ce frein, il faut rappeler que l’utilitarisme est une théorie de la justice pour qui « le juste, c’est l’utile » ; mais l’utile à quoi ? A la maximisation du bien-être ! D’où la mise en garde d’Y-M Abraham quand il fait remarquer que la conception mainstream de la décroissance « n’entre pas en contradiction avec l’idéal utilitariste ».
  • Frein de l’individualisme : Sous le nom de « développement personnel » se présente une variante individualiste de l’utilitarisme : quand l’intérêt est réduit au seul intérêt particulier, l’intérêt général est sacrifié. Mais la réciproque est vraie aussi : quand l’intérêt général n’est pas pris en compte, alors c’est l’individualisme, ou une de ses variantes, qui s’impose.
  • Frein du compromis : Seuls quelques ajustements à la marge du système seraient suffisants, sans avoir à toucher aux « institutions centrales du capitalisme que sont l’entreprise, la propriété (lucrative), le travail (salarié), l’argent comme capital) et la marchandise (comme support de la valeur)… et l’État bureaucratique ».
  • Frein du technologisme : Pas de critique de la technologie en tant que telle, mais juste une critique de la technique si elle ne décarbone pas assez. On garde la tech mais en mode low.
  • Frein du réformisme, quand le réformisme est envisagé « comme un atout dans la quête de nouveaux ralliements à la cause ». C’est un frein que nous connaissons bien à la MCD : c’est le frein que des années de pratique dans les alternatives concrètes nous ont permis de repérer, celui du hiatus entre « faire sens » et du « faire nombre ». Il ne s’agit pas de les opposer bêtement mais de les prioriser : car l’expérience des pratiques alternatives montre presque à chaque fois que le sacrifice du faire sens au faire nombre aboutit à une variante pseudo-critique du business as usual, alors que la priorité accordée au faire sens sur le faire nombre est riche d’enracinements possibles et d’ancrages, à condition d’avoir préalablement validé un principe de sous-optimalité.
  • Frein de l’urgence : C’est une variante du frein collapso. Au nom de l’urgence, on crie « assez de blabla » ; l’injonction à l’action ici et maintenant doit faire taire toutes ces réflexions et discussions qui ne sont que du temps perdu ! Lors des (f)estives de l’an dernier, Onofrio Romano avait montré comment ce type d’injonction relève du régime de croissance, ce régime dans lequel le teukeïn prend le pas sur le legeïn. Cette injonction du pratico-pratique s’appuie sur le principe soi-disant pragmatique du « ça marche », « c’est commode » (Mark Hunyadi).
  • Frein des limites : Cela peut sembler contradictoire de voir dans les limites, d’un point de vue décroissant, un frein. C’est tout l’apport de Giorgos Kallis, dans son Éloge des limites (2019), que de rappeler que ce n’est pas tant la nature qui est limitée que nos désirs que nous ne savons pas autolimiter. C’est bien pourquoi il faut faire attention à parler de « frontières » et non pas de « limites » planétaires : car leur définition dépend des conditions socio-économiques dans lesquelles elles sont définies et rencontrées.
  • Frein de la nécessité : C’est la variante verte de ce que les marxistes voyaient, en rouge, comme le déterminisme d’un matérialisme historique. Alors que : « Soutenir que la décroissance s’imposera quoi qu’il arrive… a quelque chose de contradictoire sur le plan politique ». Dont acte ! On ne peut pas fonder une décroissance politique sur la nécessité, comme Gorz l’avait explicitement écrit. Sur la liberté, oui ! Sur la nécessité, non !
  • Frein du réformisme confortable : Si la catastrophe est inéluctable, alors « n’est-ce pas plus sage de ne rien faire, surtout quand on jouit d’une mode de vie impérial » ?
  • Frein de l’impuissance : que nous est-il permis d’espérer si nous ne sommes que des rouages dans les mécanismes implacables du Système, de la Mégamachine ?
  • Frein de la survie : Pourquoi écrire qu’il ne s’agit pas de simplement rester en vie, mais de vivre une vie digne d’être vécue ? C’est Onofrio Romano qui fait remarquer que la défense décroissance de « la vie pour la vie » répète le cercle de « la croissance pour la croissance ». C’est en ce sens que l’on peut comprendre qu’au début du § où il fait cette remarque, Y-M Abraham n’hésite à inscrire la décroissance dans l’idéal des Lumières, cet idéal qui juge sensée la vie humaine qui fait usage de son entendement.
  • Frein de l’attachement : Il ne faut pas négliger que « le prix à payer d’une véritable autonomie n’est pas négligeable » ; pourquoi ? Parce qu’une écologie du démantèlement (A. Monnin) affronte la question des attachements, des héritages, des « communs négatifs », des « technologies zombies », des « ruines ruineuses »…
  • Frein du municipalo-solutionnisme : Peut-on vraiment croire qu’il suffirait de relocaliser, de réhabiter, de remunicipaliser, de biorégionaliser… pour retrouver une démocratie du quotidien ?
  • Frein de l’économisme : « Sortir de l’économie », ce n’est pas seulement inventer une « autre économie », c’est entrer en décroissance, c’est emprunter des trajectoires de décroissances.
  • Frein de l’autrement : Attention donc à cette variante du frein réformiste du moindre mal qui s’autosatisfait du « autrement » : habiter autrement, produire autrement, consommer autrement, planifier autrement… toutes ces déclinaisons d’une altérité – on peut penser à l’ESS – qui sous couvert du « déjà-là » ne font que renforcer le « toujours-là ».

*

Quand on voit le nombre de ces freins, on peut hésiter entre 2 réactions :

  • Soit le découragement devant toute cette attention qu’il faudrait continuellement mobiliser si l’on ne veut pas céder à la facilité apparente d’une « soumission durable », sous les coups de butoirs permanents de tous les dispositifs pour imposer du « temps de cerveau disponibles » aux sirènes du monde de la croissance
  • Soit la prise de conscience qu’une « émancipation véritable » ne consiste pas tant à trouver les « leviers » qui contrecarreraient ces freins qu’à, plus simplement, ne voir dans ces « freins » que les murs d’une prison dont la solidité ne tient en réalité qu’à notre collaboration. C’est en sens qu’une soumission durable est une soumission volontaire (E. de la Boétie), qui est plus consentie que délibérée ; mais alors, opposons lui une émancipation volontaire, qui sera plus volontaire que consentie, fondée non pas sur la présence de leviers mais sur l’absence de notre soumission aux freins.

« Nous espérons juste avoir tissé quelques fils d’Ariane, avoir fourni quelques argumentations pour abattre quelques-uns des murs du Labyrinthe dans lequel nous refusons de nous laisser enfermer ».

Michel Lepesant, Politique(s) de la décroissance (2013), éditions Utopia, dernière page.
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