Lecture : Urgence politique, nécessité écologique, de Lucile Schmid

Lucile Schmid, Urgence politique, nécessité écologique (2026), Presses universitaires de France.

Commençons par questionner le titre de cet essai à l’aune de son image de couverture (choix de l’autrice et non de l’éditeur).

Urgence politique : une figure gouvernementale menacée de submersion. Ce choix présage de ce qui est entendu par politique dans cet essai : avant toute chose l’exercice du pouvoir par les gouvernements et les institutions.

Nécessité écologique : un archipel menacé de disparition face à la montée des eaux. Ce choix donne un avant-goût du traitement de l’écologie dans cet essai : absent quant à ce qui fonderait cette nécessité, déjà établie définitivement, la survie devenant une fin en soi.

« L’enjeu n’est pas de convaincre de la nécessité de l’écologie, mais de créer les conditions de sa mise en pratique. » (p.29)

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L’essai est divisé en quatre parties, « L’écologie contre le peuple, un récit qui fonctionne », « La politique contre l’écologie, pourquoi c’est vrai », « Démocratie et écologie, un nouvel espace-temps », et « Bifurcations », avec pour fil rouge la critique du pouvoir, aussi bien de ceux qui l’exercent (gouvernements et institutions) que de ceux qui y prétendent, en particulier comment l’écologie demeure une priorité de seconde zone, souvent la variable d’ajustement quand le bateau tangue. Le quasi-abandon du Green Deal sous les coups de boutoir successifs de la guerre en Ukraine puis de la crise agricole de 2023 l’atteste.

La première partie traite de l’avènement, voire la domination, de l’écologie punitive dans les discours politiques et médiatiques. Tout en reconnaissant qu’elle ne surgit pas de nulle part, car notamment fruit de politiques écologiques mal articulées et au volet social souvent impensé, l’écologie punitive demeure principalement une instrumentalisation politique, qui en « paralysant l’action […] permet de maintenir le jeu d’intérêts puissants, qui ne souhaitent pas de transformation structurelle » (p.29). Similairement, le frein à l’avènement de l’écologie ne serait selon l’autrice pas idéologique, mais lié à « des enjeux d’organisations et de système » (p.35) : le conservatisme des institutions et le règne de l’immédiateté, en particulier médiatique. Non sans paradoxe, l’autrice identifiant, à juste titre, des freins importants à l’hégémonie culturelle de l’écologie, notamment le rapport aux libertés (« Jusqu’où pouvons-nous confondre liberté et consommation ? » p.46) ou encore à la nature (« La nature est considérée exclusivement comme une ressource – la raison d’être de cette ressource étant de nous servir », p.68). Des questions d’idéologie pourtant, non ?

L’autrice approfondit la question politique au sein de la deuxième partie : « La politique contre l’écologie, pourquoi c’est vrai ». L’autrice pointe d’ailleurs la vulnérabilité du pacte vert, en rappelant les reculs récents (e.g. la loi « omnibus » de novembre 2025), qu’elle attribue à l’absence d’une dimension politique assumée : « pour construire son avenir vert, l’Union européenne doit s’inscrire dans un récit plus politique, et cesser de s’appuyer sur une approche seulement normative. » (p.116) S’agit-il donc seulement « de créer les conditions de sa mise en pratique », « l’enjeu n’[étant] pas de convaincre de la nécessité de l’écologie » (p.29) ? A priori non, sauf à penser qu’une dimension politique ou que les freins à l’hégémonie culturelle de l’écologie ne soient qu’une question de mise en pratique, et non le projet même. L’autrice ne se trompe d’ailleurs pas, selon nous, en rappelant les propos du socialiste Frans Timmermans, vice-président de la Commission européenne à l’aube des dernières élections européennes : « Comme le mouvement socialiste au XXIe siècle avec la révolution industrielle, nous devons maintenant réinventer la solidarité sur la base des contraintes écologiques et climatiques, et présenter un projet de redistribution globale. » (p.121). En sous-estimant l’importance du travail de définition du projet, l’autrice fait l’économie d’une critique radicale aussi bien de la superstructure (par exemple du (néo)libéralisme) que de l’infrastructure (par exemple du capitalisme). Paradoxalement, tout en soulignant l’importance de la dimension politique de tout projet qui se voudrait juste, désirable et acceptable. Sa critique de la gauche – « que peu d’effort en matière de programme » – qui ne porterait « aucune proposition marquante pour donner un contenu à ce que serait une écologie du quotidien » (p79) en est une parfaite illustration. Cela limite à notre sens fortement la dimension du propos, et conduit l’autrice à se contenter d’une critique superficielle de l’un et de l’autre, non sans talent et pertinence, et à se retrancher confortablement, derrière le concept d’écologie du quotidien, sans faire l’effort, à son tour, d’expliciter ce qu’elle serait. L’autrice n’échappe d’ailleurs pas à l’écueil du commentariat, fort heureusement en de rares instants, mais qui méritent d’être soulignés, notamment à la mode de l’anti-mélenchonisme: « Jean-Luc Mélenchon assume avec délectation d’être le chef de la gauche, tendance despote » (p.78) ou encore « Il a plaidé avec conviction pour l’agroécologie. Mais aujourd’hui seule compte sa guerre contre les socialistes, et il en oublie cet engagement » (p.79). Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’au sein de cette deuxième partie, la radicalité est uniquement évoquée par l’autrice à propos des modes d’action des activistes, en particulier le rapport à la violence. À juste titre, l’autrice souligne que l’évolution de l’activisme écologique traditionnel (i.e. non violent et fondé sur l’action légale, en particulier la manifestation et les poursuites judiciaires) vers une écologie des luttes est le résultat des échecs du premier. Cela dit, ce point de vue souligne une méconnaissance du mouvement écologiste en dehors des cercles bourgeois et occidentaux, par exemple, ce que Joan Martinez Alier a appelé l’écologisme des pauvres, qui a toujours été une écologie des luttes.

Plus généralement, bien qu’appelant à un nouveau monde politique, comme nous le verrons par la suite, et donc critique du système actuel, la position de l’autrice est sans conteste profondément réformiste et légaliste.

D’une part, une critique de la personnalisation et de la centralisation du pouvoir, qu’elle juge intrinsèquement incompatible avec l’écologie (« Trop complexes, trop coopératifs, trop sensibles, les enjeux écologiques ne sont pas sujets pour les grands loups solitaires de la politique et leurs louveteaux qui veulent du sang. » p.82), plus encore dans sa forme hyperprésidentialisée dont le macronisme est l’acmé. Et une critique de l’illusion que l’écologie pourrait se limiter à une approche électorale (« Mouvement plus que parti, voilà sans doute la meilleure perspective pour les écologistes en France. Il s’agit bien sûr de définir des compromis concrets, d’entrer dans le réel, d’associer les contraintes climatiques et les obligations sociales. Mais aussi de construire autour de l’écologie une ossature démocratique, une sociologie du pouvoir et un imaginaire partagé. Le récit, les grands principes symboliques, les institutions d’une démocratie écologique. Voilà la nécessité. Inventer le langage politique de ce nouvel état du monde – la nécessité écologique – est la condition nécessaire à sa légitimation. » p94).

D’autre part, malgré tout, une défense, peut-être en creux ou faute de mieux, de ce système politique : « Il est temps de quitter le stade de la dénonciation : État trop sécuritaire, trop sensible aux intérêts capitalistes, capté par des élites administratives sourdes et muettes à l’idée d’un modèle alternatif. C’est à la fois caricatural, paresseux et inefficace. Investir l’État est prioritaire. » (p.93), et en légitimant même des excès qui conduisent à désespérer de la politique : « Être chef de gauche et être au pouvoir, c’est toujours trahir un peu ou beaucoup » (p.78) ou encore en reprenant à son compte l’opposition « entre les réalistes et les activistes » (p.90).  La prise de pouvoir semble demeurer pour l’autrice un préalable à l’avènement de l’écologie (cela apparaît particulièrement nettement lors d’une revue historique, très instructive, du parti politique des Verts, et de ses successeurs). En effet, et non sans paradoxe, tout en rappelant l’importance de la société civile dans l’établissement de l’écologie politique, en particulier des ONG, l’autrice réserve la possibilité d’incarner le changement aux partis politiques, en attribuant un caractère apolitique à ces dernières (« L’apolitisme des ONG est une valeur fondatrice, et marque une culture fondée sur l’alerte, l’interpellation et l’activisme. » p89). Une des raisons de l’échec politique des Verts serait d’ailleurs à chercher dans l’absence d’une mue complète de l’associatif au politique. La vie associative demanderait de « garder son esprit critique et sa liberté de parole » (p89), tandis que la vie partisane demanderait des qualités autres : « concurrence féroce entre les individus pour un même poste, discipline de vote, respect hiérarchique. À négliger ce qui caractérise un parti politique et les manières de s’en servir pour acquérir de la légitimité et du pouvoir, les Verts sont restés dans un entre-deux, freinant leur dynamique. » (p.89)

Au travers de la troisième partie, « Démocratie et écologie, un nouvel espace-temps », l’autrice s’autorise des critiques plus frontales du système politique, par exemple à propos de l’alimentation (« Entre la publicité et la santé il faut choisir. Le gouvernement a choisi la publicité contre la santé. » p.151), et commence à dessiner ce que pourrait être l’écologie du quotidien, à partir d’expériences réelles. Le chapitre X est d’ailleurs consacré aux initiatives locales, au réel potentiel de transformation, mais aux conséquences limitées, notamment face au manque de soutien de l’État, en particulier sous la forme de financements, et parfois à l’opposition entre les dynamiques nationale et locales. Le rôle des décideurs politiques est d’autant plus critiqué que « jamais les décideurs n’ont eu à ce point de diagnostics clairs entre les mains. Jamais l’étanchéité entre le monde politique, l’État et la recherche n’a autant frappé. » (p.159). Des diagnostics, mais pas seulement, des propositions également, portées par des chercheurs universitaires ou bien associatifs (par exemple au sein de negaWatt ou du ShiftProject). L’autrice salue d’ailleurs l’évolution du monde de la recherche, en particulier les nombreux chercheurs qui « deviennent militants. Délaissant la sacro-sainte neutralité, ils entrent dans l’alerte et la désobéissance civile » (p.157), et l’incite à aller plus loin encore : « après être sortis du laboratoire, après s’être rapprochés des activistes et des ONG, les chercheurs doivent désormais se poser explicitement la question de leur rôle politique » (p.165). Tout comme elle exhorte également les décideurs politiques à s’appuyer sur la recherche publique (plutôt qu’aux cabinets de conseil par exemple), non pas dans une approche technosolutionniste, fermement critiquée, mais écologique qui conduit à repenser notre rapport à l’innovation et à la technique. La Convention citoyenne pour le climat fait également l’objet d’un chapitre (XII), qui fut une réussite citoyenne, démontrant entre autres choses la possibilité de s’acculturer à la complexité de l’écologie, mais un échec politique, faute d’avoir pensé son atterrissage institutionnel et d’une réelle ambition gouvernementale (voire d’une opposition à la concrétisation des mesures avancées par la convention). La création de nouvelles institutions, comme le Haut Conseil pour le climat, le Commissariat général au développement durable ou encore le Secrétariat général à la planification écologique, acte la prise en compte du sujet écologique par les gouvernants, mais, en l’absence d’une volonté politique, les avancées sont faibles, si ce n’est nulles, voire des reculs. « En 2022, l’ancien président de l’Autorité environnementale au ministère de l’Écologie, Philippe Ledenvic, n’hésitait pas à affirmer que « la transition écologique n’était pas amorcée en France », dénonçant des modèles à bout de souffle qui conduisent « à présenter toujours les mêmes programmes, les mêmes financements, les mêmes projets. » (p.162) Que faire donc ? « Une nouvelle sociologie du pouvoir », sans quoi « jamais les scénarios du GIEC, jamais les hypothèses mises sur la table par d’éminents chercheurs, d’ardents activistes, des hauts fonctionnaires convaincus, ne sortiront des tiroirs » (pp.164-165).

La dernière partie, « Bifurcations », s’attelle à l’identification de pistes pour le renouveau démocratique que l’écologie appelle, ou plus précisément, à « créer les conditions de sa mise en pratique. » (p.29), conformément à l’engagement introductif. Le lecteur restera sur sa faim quant à ce que pourrait être l’écologie du quotidien, la précédente partie se limitant à l’identification de sources d’inspiration, en particulier d’initiatives locales réussies, et ne s’aventure pas à proposer une vision systémique de ce que serait l’écologie du quotidien. Non sans paradoxe, une fois encore : « C’est sur l’idéalisme et les convictions que peut se fonder un renouveau politique. » (p.185). L’autrice propose d’ailleurs de « réexaminer certains des principes fondateurs de la construction européenne, le libre-échange et la libre concurrence au premier chef » (p.200) et de « repolitiser l’univers européen, de s’autoriser à avoir une vision historique et de se projeter dans le futur. » (p.203) Pour l’autrice, il est clair que la bifurcation écologique appelée de ses vœux ne saurait avoir lieu sans l’État. Non sans évolutions, qui ne sauraient d’ailleurs se limiter à des évolutions procédurales (bien qu’importantes, par exemple via des études d’impact pour tout grand texte de loi sur l’écologie), mais qui doivent également se reposer sur une évolution des acteurs. La fonction publique serait d’ores et déjà bien plus attachée (et compétente) aux enjeux écologiques que ne le sont les dirigeants politiques. Les hauts fonctionnaires sont d’ailleurs présentés comme un levier majeur d’une transformation écologique, qui pourrait être amplifiée en favorisant l’engagement des agents publics, l’expression et la défense de leurs convictions, notamment face au devoir de réserve souvent surinterprété.

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L’appel à une nouvelle sociologie du pouvoir, évoquée précédemment, apparaît être la thèse principale de cet essai. Non pas la nature des institutions, mais la diversité des personnes exerçant le pouvoir, voilà l’enjeu premier pour l’autrice. « C’est bien une autre sociologie du pouvoir qu’il faut construire, avec des personnes issues d’une vraie diversité d’horizons qui associent le courage des convictions au goût des connaissances. Assumer cet idéalisme, c’est aussi faire preuve de réalisme face au monde qui vient. Qui croit encore que la politique de huis clos et des apparatchiks fonctionne ? Pas les électeurs. » (p.185) Et pour ce faire, en premier lieu, « rompre avec le mythe de l’homme providentiel, et le présidentialisme » (p.184), et accorder une centralité à « deux sujets essentiels : celui des savoirs et de la compétence, celui du dégoût croissant à l’endroit du monde politique » (p.182). Et ainsi, in fine, décider autrement, collégialement, avec des décideurs pluriels et ayant le temps de s’informer, notamment en s’inspirant des expériences démocratiques comme les conventions, afin « de nourrir une vie démocratique qui ne se réduise pas aux élections » (p.198).

Comme indiqué au début de cette recension, la définition même de l’écologie, et donc de la société à laquelle aspirer, n’est qu’abordée succinctement, principalement via le prisme d’une « réconciliation entre les sociétés et la nature, les enjeux de sobriété et de mieux-vivre » (p.201). Ne pas définir ce que serait ce projet écologique, a fortiori donc ses fondements, ses objectifs et ses mobiles, traduit la position de l’autrice : l’échec de l’écologie serait avant tout une question politique, plus précisément de stratégie et de tactique. Il faut entendre ici petite politique, à savoir l’exercice du pouvoir gestionnaire, et non la grande politique, comme définition commune d’un destin collectif.  Nous ne pouvons que le déplorer, d’autant plus que l’autrice identifie pourtant des points cruciaux, qui auraient mérité un développement. Par exemple, le rapport aux limites : « Si limites il y a, c’est la conception des responsabilités qui change. » (p.26) ou « on interdit d’imaginer que la redéfinition des contraintes et des libertés entraîne un mieux-être. » (pp.27-28). Ou encore le rapport à la nature : « La protection de la nature implique de ne pas considérer tout espace vierge comme un espace agricole potentiel ou comme une zone de construction. » (p.25) ou encore « éteindre la nature, c’est nous arracher à nous-même. » (p.208). Bien que questionnable au vu du titre et du quatrième de couverture de cet essai, nous pourrions comprendre le choix de ne pas traiter de ce qu’est l’écologie, en partant du principe qu’une définition commune et connue préexiste. Ou même en considérant qu’une compréhension rudimentaire de ce qu’est l’écologie pourrait suffire à appréhender l’objet principal de ce livre, à savoir l’urgence politique. Cela est d’autant plus questionnable que l’autrice reconnaît elle-même que « la principale rupture, pour porter l’écologie au pouvoir, est d’abord celle des contenus » (p.190). Pour quels contenus donc ? L’écologie ne revêt pas une seule réalité, même quant à une critique fonctionnaliste, front pourtant le plus avancé. Toute écologie serait donc bonne à prendre (seule la dictature verte est explicitement disqualifiée) ? Ce serait bien évidemment une erreur, aussi bien pour des raisons fonctionnalistes, que morales ou éthiques. Cette question se pose néanmoins à la lecture de cet essai, notamment lorsqu’à l’occasion d’une critique de « l’immaturité politique des Verts », qui par pureté idéologique se refuseraient à être majoritaires, l’autrice salue l’existence d’autres acteurs représentants de l’écologie, notamment les candidats à la présidentielle déclarés Delphine Batho, Marine Tondelier, Cécile Duflot et Yannick Jadot et rappelle que « [les Verts] ont été une écurie pour les macronistes écolos ». De la décroissance à la croissance verte donc ? Tandis qu’il est attribué aux Verts de « prôner une politique migratoire ouverte, dénoncer le rejet de l’islam sans s’attarder aux enjeux terroristes, et traiter des enjeux écologistes en dénonçant les politiques actuelles sans s’attarder outre mesure à élaborer ses propres propositions » (p.190), l’autrice qualifie les convictions de Delphine Batho (qui se réclame de la décroissance) sur les sujets régaliens de « très fermes » et de « fortes » sur les sujets écologiques. Nous aurions plus volontiers qualifié les premières de conservatrices. Et plus généralement que cette décroissance n’est pas la nôtre, et même que cette décroissance n’en est probablement pas une (voir le travail de définition de la décroissance porté par la Maison commune de la décroissance).

S’appuyer sur la société civile donc pour atteindre l’hégémonie culturelle. Conquérir le pouvoir en acceptant de devenir majoritaire. Renouveler les acteurs politiques et les modalités de gouvernance. Voilà le triptyque défendu dans cet essai, dans l’ordre ou le désordre du reste. Mais pour quel projet, pour quelle écologie ? Le mystère demeure. Peu importe semblerait-il, se revendiquer de l’écologie serait-il suffisant ? La conquête du pouvoir à (presque) tout prix, puis aviser ensuite ?

Enfin, la lecture du quatrième de couverture, se terminant par « Le temps des engagements est venu », peut être source d’une déception, pour qui viendrait y chercher inspiration ou motivation.  Ce n’est qu’à la fin de l’essai que la notion d’engagement apparaît pleinement, et ce faisant donne du corps à un essai plutôt lisse jusqu’à lors. L’importance du changement et de l’engagement est d’ailleurs soulignée avec justesse, mais non sans contradictions. Disons dans un syncrétisme qui nous semble naïf. La seconde partie de cette citation nous apparaît absolument pertinente, mais elle devient surprenante, voire cocasse, lorsque lue avec, pour n’en citer qu’un, les dirigeants économiques à l’esprit.

« Pourrons-nous changer ? En avons-nous l’envie et la force ? L’engagement de personnes qui n’appartiennent pas au monde politique est la seule manière de trouver l’élan. Ceux qui créent, qui entreprennent, qui exercent des responsabilités, qui enquêtent et portent des savoirs, les chercheurs, les dirigeants économiques, les professeurs, les journalistes, les responsables associatifs, les citoyens engagés. Pour être plus forte, l’écologie doit être incarnée par cette diversité de visages, de rôles sociaux et de comportements. Pour être majoritaires un jour, ils accepteront d’être minoritaires aujourd’hui. Assumer des risques, savoir désigner l’ennemi, retrouver de la liberté, de la créativité et de l’audace, relativiser la place de l’argent et oublier les stéréotypes de la réussite sociale. Voilà la nouvelle vie qui vient. » (pp.188-189)

D’autre part, l’autrice semble s’inscrire en marge de cet engagement, deux options apparaissent. Se poser en tant qu’observatrice, dans une posture typiquement journalistique, qui semble parfois endosser, en creux, la prétendue neutralité si souvent brandie par les journalistes. Ou alors, plus tristement, celle d’une actrice, reconnue et aux multiples expériences passées ou actuelles (haute fonctionnaire, élu locale, membre de laboratoires d’idées) qui se saurait condamnée à demeurer sur le quai du train de l’engagement qui lui apparaîtrait pourtant incontournable, car incapable du prix de l’embarquement : un pas de côté et un lâcher-prise. La lecture du dernier chapitre, aux connotations personnelles, le laisse à penser.

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Cet essai, d’une autrice érudite, apparaît avant tout comme un texte très informé (nourri de nombreux regards historiques et d’exemples foisonnants), à propos de la place de l’écologie au sein du monde politique et institutionnel, et dans une moindre mesure au sein du monde associatif. En revanche, il nous semble faire face à deux écueils majeurs, deux absences en l’occurrence : celle d’une définition de l’écologie telle que défendue ici, et celle d’une critique radicale et systémique, en premier lieu du capitalisme et du libéralisme, et plus généralement de la croissance, son monde et son régime. Ce faisant, cet essai se limite malheureusement à une critique, argumentée et pertinente du reste, du fonctionnement du monde politique, et se condamne ainsi à la défense de solutions, absolument nécessaires (en premier lieu une nouvelle sociologie du pouvoir et un nouvel exercice du pouvoir), mais insuffisantes. A minima pour qui considère que le capitalisme ne saurait être réformé, et que les causes premières ne situent pas dans cette organisation économique, aussi terrible soit-elle, mais plus profond encore : dans nos imaginaires et dans notre régime politique.

Pourquoi cette recension ? Par respect pour l’autrice, que j’ai eu la chance de côtoyer, et pour son engagement que je sais absolument sincère. Parce que le sujet de l’écologie est suffisamment sérieux pour que toutes les bonnes volontés osent la discussion publique. Pour converger vers notre objectif commun. La hauteur des enjeux nous le commande : non seulement assurer notre survie, mais, et ce plus encore, savoir qu’il y a une vie bonne à la clef.

Nulle convergence possible sans définition d’un objet commun. Travail de définition, travail de fond, auquel s’attelle la Maison commune de la décroissance. Répondre au quoi ? Une opposition politique à la croissance. Au pour quoi ? Un fondement juste : le suffisant et la double autolimitation plancher-plafond. Au vers quoi ? Un objectif désirable : l’éloge de la vye sociale. Au comment ? Un mobile acceptable : l’éloge de la dépense.

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