5- Pollutions sonores, ou Alexelle et les élections

Dimanche 5 mai 2022, il est 19h59, toutes les chênes de télé affichent le compte à rebours du résultat imminent des élections présidentielles : d’ores et déjà les sondages mettent en évidence un coude à coude ultra-serré entre le ‘candidat en marche avant’ et la ‘candidate décroissante en marche arrière’ comme les avait baptisé Libération à l’issue du premier tour.

Alexelle est dans sa cuisine, devant une tisane bien chaude, et essaye de se soustraire à cette folie ambiante. Mais elle est soumise au bruit de l’effervescence de partout. C’est un peu le propre de la ville et de la promiscuité, se dit-elle, mais elle n’est pas sûre que ce serait différent à la campagne. Simplement l’intimité des gens, alors un peu plus éloignés les uns des autres, serait peut-être moins envahissante.

Le bruit des autres.

Est-ce pour cela que les inventions techniques sonores et visuelles se sont développées au point d’envahir notre quotidien tout le temps et partout, notamment avec l’aide des nouvelles technologies portabes ? Parce qu’habitués à vivre en groupe historiquement, nous supportons difficilement la solitude et le silence ?

‘Être seul’ est une contradiction dans les termes, a-t-elle lu quelque part. Comment être si ce n’est par les autres ? Alors, est-ce que le silence est ce qui nous renvoie à avant l’être et donc à l’inconnu en nous, ou tout au moins à l’infra-verbal, à ce qui ne peut être dit ?

Le silence.

Considéré comme le but à atteindre dans les écoles de méditation, le meilleur moyen d’accéder à sa profondeur et au présent.

Silence, comme le nom de la revue à laquelle elle est abonnée, histoire de se tenir au courant des autres ‘nouvelles’ que celles véhiculées par les médias dits de masse.

Et en même temps, pense-t-elle, la vie en groupe montre en permanence que cette présence des autres ne doit pas franchir certaines limites, à l’instar de notre corps qui circonscrit un espace péricorporel, une limite entre l’intime et le publique. C’est pour cela que des interdits et des lois ont été mis en place, pour réguler ce ‘vivre ensemble’. Vivre avec les autres sans danger, permettre les interactions tout en préservant un minimum d’autonomie personnelle. Belle gageure… A trop réguler, l’on se heurte à une limite : l’atteinte à la liberté personnelle. Et cette limite est fluctuante, soumise à des appréciations différentes en fonction de chacun et des situations.

Alexelle se rend compte que sa tisane est passée sans qu’elle s’en aperçoive. Prise dans ses pensées, le temps a glissé sur sa conscience comme le doux liquide a glissé au fond de sa gorge : sans accroc, pour alimenter le futur à son insu.

Tout en nettoyant sa tasse, elle se dit qu’elle prend un malin plaisir à ne surtout pas écouter les résultats : elle n’a ni télé ni radio, et elle ne regardera ni son ordinateur ni son ‘smartphone’, cet objet qui la renvoie toujours à la question : « qu’est-ce que l’intelligence ? ». De toute façon, elle saura bien assez tôt qui est le nouveau ou la nouvelle présidente de ce pays.

Pour l’instant, elle se terre dans sa bulle de solitude qui l’aide à penser le monde hors des urgences actuelles, prenant ses distances par rapport à la pollution sonore ambiante.

Elle s’installe sur son canapé, libre de sa soirée, libre parce que seule. Peut-être qu’après elle sortira un moment pour sentir les parfums de la ville nocturne, et incidemment prendre le pouls de la non-nouvelle vie qui s’annonce.

Libre parce que seule.

Est-ce à dire que la présence d’un, d’une, de plusieurs autres la contraindrait ? Elle n’a pas besoin de réfléchir longtemps pour répondre : oui, une autre présence serait pour elle contraignante. Mais ce pourrait être une contrainte librement consentie. Ou pas. Ce pourrait être alors une contrainte qu’elle serait prête à assumer. Ou pas.

« La liberté des uns s’arrête où commence celle des autres. » Est-ce si simple ? Les libertés personnelles ne sont pas simplement juxtaposées, mais intriquées, imbriquées dans un vaste réseau en tenségrité. Et la liberté doit être mobile pour être, la frontière n’est pas fixe..

Il est vrai, se dit-elle, que la liberté est une question centrale, qui touche aux conditions d’existence de l’être. Peut-être est-ce pour cela que c’est le fondement de toutes les politiques ? « Liberté, égalité, fraternité » : la devise française met cette liberté en avant, mais pour en faire quoi ? Lorsque l’on voit le monde politique actuel, c’est à se demander si cette frontière entre l’intime et le publique est toujours d’actualité, si ce qu’on appelle les hommes et les femmes politiques n’ont pas perdu trop de visées communes au détriment de visées plus personnelles… Comme un retour de la monarchie. Ou d’une dictature. Ou plutôt, à bien y réfléchir, comme la fin du monde politique, au sens littéral du terme.

Là encore, il y a une imprécision entre la liberté que l’on souhaite défendre en tant que personne politique et la liberté que l’on souhaite pour soi. Bien sûr, l’on ne parle jamais que de soi. Mais s’engager en politique, c’est s’engager à défendre une certaine idée de la liberté, la liberté de chacun et de chacune, pas seulement celle que l’on a défini pour soi-même ou pour son groupe d’appartenance. Parce que défendre la liberté, ce n’est pas permettre à quelques-uns de s’affranchir des limites, mais permettre à toutes et tous de bien vivre ensemble.

Autre question : ces pensées qui lui viennent si facilement lorsqu’elle est seule, saurait-elle les partager avec d’autres ? Peut-être qu’elle pourrait le faire par écrit, à distance, sans être confrontée directement et immédiatement au regard de ses interlocuteurs ou interlocutrices. Mais elle serait incapable de développer ces arguments de façon aussi nette dans une discussion en direct. Il est clair que la politique n’est pas faite pour elle : s’exposer en public lui enlève tout moyen de pensée. Peut-être aussi est-ce pour cela qu’elle est aussi distante vis-à-vis de cette étalage de discours que représente une élection présidentielle.

Elle se lève de son canapé, déplie son corps qu’elle avait mis en arrière-plan pendant cet instant réflexif. Il est temps maintenant d’inverser la tendance, de sortir se promener pour activer le corps et les sens afin de renouveler les pensées. Les changer ? Les alimenter ? C’est ce qu’elle vivra sur son chemin qui le dira…

Dehors, il fait doux. Bien que la nuit soit tombée, il est agréable de déambuler. La petite veste qu’elle a prise au cas où est bien utile mais Alexelle croise parfois des gens en T-Shirt ou en short. Le printemps est bien installé et tout doucement se dirige vers l’été. Si ce n’étaient l’éclairage permanent et la hauteur écrasante des immeubles en enfilade, sa déambulation aurait tout d’une promenade bucolique.

Malgré le nombre de gens qui habitent ici, il y a peu de monde dehors. Et elle ne reconnaît personne parmi les rares passants qu’elle a croisé jusque là. Elle se dit qu’outre le côté anonymant des villes, les moyens d’information de plus en plus individualisés ont mis à mal le faire-société directement dans la rue. Celle-ci a perdu de son attrait, comme le monde extérieur, pour un grand nombre de personnes, et est souvent perçue comme un endroit dangereux, où tout échange verbal avec des inconnus et des inconnues est à éviter. Et donc pour se connaître, il faut faire partie du même cercle de connaissances. Est-ce une autre des raisons qui font qu’aujourd’hui de plus en plus de personnes se détournent de la vie politique ? Ramollis par le confort, le contact des autres nous semble peut-être moins nécessaire et ce faisant, nous perdons les compétences sociales de base qui fondent et ont fondé notre humanité. Enfermés chez nous, découvrant le monde par procuration, dans le cocon édulcoré de notre entre-soi à distance, on se contente de ce que l’on a. Peut-être est-cela aussi qui a fortement mis à mal les forces vives du militantisme ?

Oui, il semble bien que nous nous dirigions vers un point de rupture de notre civilisation et dans ce contexte, les basses manœuvres politico-politiciennes ne peuvent plus attirer monograde.

– Eh ! Salut, Alexelle !

Alexelle relève vivement la tête. Sous le coup de la surprise, elle se rend compte qu’elle avait perdu toute conscience des alentours, les yeux fixés à un mètre devant ses pieds pour ne pas buter sur un déchet oublié, l’esprit vagabondant dans des méandres intérieurs au rythme de sa marche. Ou bien sa marche étant influencée par le vagabondage de sa production mentale.

– Ah, salut José ! Comment vas-tu ?

Elle a reconnu avec plaisir cet ami de longue date, avec qui elle a partagé maintes discussions passionnées et passionnantes, qu’elle admire dans sa capacité à oser dire ce qu’il pense, même si cela peut heurter ou si c’est dit de manière péremptoire, un rien bravache. Ce qu’elle aimerait arriver à faire, parfois, mais qu’elle n’ose pas.

– Je vais super bien ! C’est une sacrée nouvelle, ces résultats, tu n’trouves pas ?

Et voilà, pas plus de dix mots ont été échangés et déjà elle a compris qui avait gagné le match. Avec les idées que José défend, le ton emphatique employé et le grand sourire signifient que c’est la candidate décroissante qui est arrivée en tête. Bien que cela l’étonne un peu, elle se réjouit intérieurement, sans toutefois succomber aux sirènes de l’espoir. Cela reste une bataille politique et la victoire est avant tout politique. Elle se méfie de croire que cela changera son quotidien, surtout sur une période aussi courte que celle attribuée pour un mandat présidentiel. Et surtout d’après ce qu’elle a compris de la mainmise des lobbies sur les décisions aux plus hauts niveaux… La liberté des idées est de plus en plus mise à mal par le contrôle de la finance, l’économie est de plus en plus en position de force par rapport à la politique. C’est un des travers du capitalisme libéral. Au détriment des enjeux sociaux.

– A voir ta mine réjouie, je me doute que c’est Ildah qui a gagné ? Je n’ai pas voulu écouter les résultats, me doutant que je les aurais de toute façon très vite ! réponds-t-elle en souriant.

– Oui, c’est bien ça, rétorque José avec enthousiasme. Et c’est super, tu ne trouves pas ? D’ailleurs, continue-t-il sans lui laisser le temps de répondre, tel que tu me vois, je me rends chez Vadim qui a invité chez lui tous les copains et les copines disponibles pour fêter l’événement ! Si ça te dit de te joindre à nous, je pense qu’une de plus ne fera pas une grande différence et « plus on est de fous, plus on rit » ! C’est la fête, ce soir !!!

Alexelle est partagée. Elle aimerait bien se laisser entraîner par cette chaleureuse euphorie qui se dégage de son ami, et par la perspective de passer une soirée entre amis, même si elle se doute que là-bas, parmi tous les gens qui auront des tas de choses à dire, elle n’aura sûrement pas beaucoup envie de parler. Mais ne serait-ce que pour profiter d’une ambiance conviviale et chaleureuse, pour se donner une vague impression de bonheur quelques instants, elle a bien envie de se laisser tenter. Histoire aussi de continuer à observer ses semblables pour essayer de les comprendre un peu mieux, à défaut de se sentir comme eux. Après tout, rien ne l’empêchera de partir quand bon lui semble. Et puis l’énergie de José est contagieuse : déjà, elle se sent aspirée presque malgré elle vers ces lendemains qui chantent, vers l’envie d’y croire encore un peu.

– Allez, d’accord ! Pourquoi pas ? s’entend-elle répondre en lui prenant le bras pour l’entraîner – ou se laisser entraîner – vers le lieu des réjouissances.

Aussitôt, trop content de trouver une oreille amie pour déverser son trop-plein d’enthousiasme, José se lance dans un monologue enflammé sur ce que la situation lui inspire.

– Tu te rends compte ! C’est magnifique ! Enfin une candidate, qui porte nos valeurs, se retrouve à la tête du pays ! Et c’est une femme en plus ! Elle va pouvoir incarner les idées qu’elle défend, déjà rien qu’en montrant que décroissance et lutte pour les inégalités – notamment de genre – sont étroitement liées, ne font qu’une. J’espère qu’elle pourra concrétiser les idées qu’elle a défendu dans son programme, notamment au niveau de l’écologie et du social. Sans parler du virage à prendre concernant la surconsommation de masse dans tous les domaines et…

Je le laisse continuer, sans interrompre le flot de ses paroles, mais je laisse mon esprit partir à la dérive, bercée par ce bruit de fond rassurant et stimulant. Que font les gens que nous croisons dans la rue ? Quelle tête ont-ils ? Il y en a toujours aussi peu, la plupart pressés d’aller je ne sais où (chez eux ? au travail ? à un rendez-vous ? ailleurs ?). La plupart ont les yeux rivés au sol ou alors le regard fuyant dès que nos yeux s’accrochent. Qu’ont-ils en tête ? Des considérations politiques ou des questionnements plus terre à terre, liés à leur quotidien ? Ou toute autre chose ? Ce qui est sûr, c’est que pas un ne semble prêt à lier conversation, encore moins pour parler de politique. Comme si prendre le risque de ne pas être d’accord avec l’inconnue croisée dans la rue était au-dessus de leur force. Moi la première. Non pas que je ne répondrais pas si l’on m’abordait pour célébrer ou au contraire maudire le résultat de ces élections, ou pour toute autre chose (encore que… faudrait pas que ça dépasse certaines limites), mais jamais je n’irai aborder une personne inconnue dans la rue pour le simple plaisir d’échanger quelques mots.

Qu’est-ce qui nous mure comme cela en nous-même ?

– Eh, oh, Alexelle, tu m’écoutes ?

– Euh, excuse-moi, j’ai décroché. Que disais-tu ?

– Pfff ! Bon, je ne vais pas re refaire tout le topo mais je te demandais qu’est-ce que tu pensais de tout ça ? Bon, pour faire simple, dis-moi comment tu vois l’avenir, toi ? Qu’est-ce que ça t’inspire, ces résultats ?

Que lui dire ? Que je nage en plein doute ? Que je suis sceptique quant aux possibilités réelles de changement par le haut ? Que je ne crois plus à cette représentativité et cette légitimité déterminées par le vote à choix unique ?

– C’est une bonne chose, d’après moi, mais je ne suis pas sûre que cela amène les grands changements que nous espérons. Et l’écart entre l’échelle de l’individu et celle de la nation est trop important pour que les aspirations des uns et des autres puissent être toutes satisfaites. J’espère simplement que certaines décisions ne crisperont pas trop les gens qui ne pensent pas comme nous et pourront les amener à reconsidérer certaines habitudes de vie, notamment au quotidien. Pour moi c’est là que les choses se jouent : dans cette articulation entre l’échelle de la nation et l’échelle des individus. Mais franchement, ça me semble toujours une quadrature du cercle de concilier le respect de la diversité tout en maintenant une orientation commune, de maintenir suffisamment de cohésion à l’ensemble sans rejeter les points de vue divergents. Il y a tellement d’enjeux de pouvoir derrière tout ça ! De demande de reconnaissance personnelle.

– C’est bien joli, tout cela, machine-outil, mais pour ma part – et tu le sais – je crois fermement à une nécessaire implication de l’état pour faire avancer les choses. Et si cela se fait dans le sens de mes convictions, à savoir pour plus d’humanité, plus de respect des autres et de ce qui nous entoure, alors je ne peux que me réjouir, et tout faire pour que cela devienne pertinent pour tout un chacun, même les plus sceptiques ou les plus réfractaires ! Bon, nous voilà arrivés.

Il frappe à la porte de l’appartement. On entend vaguement le bruit des conversations animées qui ont déjà commencé. Finie la soirée tranquille à ressasser mes idées : me voilà prête à me jeter au milieu de tous ces autres dont je me sens si différente, parmi lesquels je sais que je vais avoir du mal à m’exprimer. Je n’ai jamais bien su parler de mes idées, mais ce que je n’ai jamais su faire, c’est forcer ma voix pour m’approprier un espace de parole dans le brouhaha des conversations à bâtons rompus. Et cela m’attire de moins en moins.

Un brin réservée, pour ne pas dire solitaire.

Un îlot de silence au milieu de la cacophonie.

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