15- Humains

Bonobos et Humains 1 avaient perdu leurs repères. Les oies et les canards qui ne s’étaient pas cachés à l’arrivée de la Maladie et avaient continué à naviguer sur leur mare, avaient été exécutés par les jeunes singes qui avaient trouvé distrayant de tester leur adresse, en tirant sur eux  à coups de pierres. D’autres simiens, sevrés de bonne chair, leur avaient tordu le cou pour les servir frais en basquaise lors de leurs bacchanales. Pour faire de la place aux célébrations d’événements comme la libération des singes esclaves d’Africanie que l’on avait recrutés au début de la Maladie pour récolter les noix de coco, l’herbe des prés avait été fauchée et les grillons privés de leur kiosque musical, ne chantaient plus dans les blés. Les lycènes bleues avaient replié leurs ailes et elles ne papillonnaient plus autour des coquelicots. Les abeilles, empoisonnées par les nanoparticules chimiques et les phosphates monoatomiques, se nourrissaient de pollen avarié et, comme elles avaient perdu leurs antennes, elles étaient désorientées et ne trouvaient plus leurs ruches. Dans le ciel hirondelles et étourneaux avaient disparu. Pour nettoyer leurs fientes que l’on croyait porteuses de nouveaux poisons mortels, les Nettoyeurs-Traqueurs avaient délogé leurs nids. Et les rares araignées à dos de violon qui s’étaient aventurées dans les salles de bal pendant l’encasernement, étaient écrasées sous les bottes et leurs toiles d’or détruites. Il n’y avait plus ni rats de villes, ni de rats des champs. On les avait capturés pour faire des grillades lorsqu’au plus fort de la Maladie, la viande était devenue une denrée rare et l’on manquait de protéines. Les chiens et les chats avaient été euthanasiés pour confectionner les boyaux des entonnoirs destinés aux vieux singes qui n’avaient plus la force de se nourrir seuls. Bonoboland n’était plus que l’ombre d’elle-même mais les singes, trop occupés à se distraire, ne s’en souciaient pas : à certains endroits, la terre chauffée à blanc par les rayons du soleil, se fendait et, secouée de mouvements convulsifs, elle laissait entrevoir ses entrailles, comme le chien ses crocs lorsqu’il gronde. Par endroits, de petits volcans s’allumaient et libéraient des fumées noires qui étouffaient les vieux singes et les nouveau-nés ; transformaient ce qui restait des champs en brûlots, et chassaient les Humains hors de leur terrier, quand les feux ne les avaient pas déjà transformés en tas de cendres. Le sol était jonché de petits mammifères et de mulots carbonisés qui n’ayant pu se sauver, s’étaient retrouvés piégés. Et, pour comble de malchance, la sécheresse s’était installée… Les lacs avaient rétréci et on avait vidé les citernes. Les vieux Bonobolandais que l’on avait sauvés de la Maladie, avaient la peau si desséchée qu’elle tombait en lambeaux et qu’ils souffraient d’infections sévères. Les pays voisins de Bonoboland, comme la Bergovie et la Germanie, situés plus au nord, n’étaient pas épargnés non plus : ils souffraient d’autres fléaux mais à l’image de nos Bonobos, ils s’amusaient tellement, qu’ils n’avaient pas le temps de s’en préoccuper. Chez eux la pluie tombait sans discontinuer, grossissant les rivières qui emportaient tout sur leur passage. Des dizaines de cases dérivaient sur les flots comme des fétus de paille ou se fracassaient contre les rochers. Des cadavres de Primates et d’Humains glissaient lentement sur les eaux, le ventre gonflé comme des ballons de baudruche, énuclées et éviscérés par les vautours qui tournaient en cercles au dessus d’eux à la recherche de nourriture à se mettre dans les serres. Il se disait qu’au cercle polaire où les Bonobos rêvaient d’aller il n’y avait plus assez de glace pour patiner et la banquise ne reformait plus ; pire encore, des icebergs grands comme des continents dérivaient vers le Sud et menaçaient de faire trembler Bonoboland et les autres territoires simiesques en ricochet.

Le Grand Bonobo se réveilla en sueur un beau matin : non, cela ne pouvait plus continuer ! Les primates avaient exploité la terre jusqu’à sou dernier souffle et l’avait rendue exsangue ; elle avait atteint ses limites et ne pouvait plus rien produire ! Il fallait se reprendre et changer radicalement de manière de vivre. Des voix lui parlaient « d’Humanité » de « Réarmement moral » et de « Décroissance » Il se sentit investi d’une mission divine et en parla à sa compagne. « Mon Dieu ! Mon Dieu !» s’écria-t-elle. Elle le supplia de se taire mais il convoqua ses ministres.

L’assemblée extraordinaire qui se tint ce jour-là portait bien son nom car l’ambiance y était inhabituelle. Au lieu des salutations d’usage et des tapotements sur les épaules qui précédaient généralement l’ouverture de ces réunions, personne ne parlait et l’atmosphère était glaciale, malgré la chaleur torride qui régnait dans la salle. Les planches sur lesquelles les participants étaient assis, avaient été disposées en quinconce et le bu réglementaire était respecté au millimètre près. Tous portaient des bouchons nez-bouche, et ceux qui avaient les nouvelles lunettes qu’ils avaient achetées à Belfast, étaient à peine reconnaissables derrière leurs verres qui se couvraient de buée lorsqu’ils ouvraient la bouche. Le Grand Bonobo parla sur un ton d’une gravité exceptionnelle :

— Monsieur le Président du Conseil Général de Bonoboland, Monsieur le Président de ma garde personnelle et de la Police des Mœurs, Monsieur le Directeur de l’Agence Régionale des maisons de malades et des vieux primates ; Monsieur le représentant des Porteurs de Seaux et de Balais et des candidats à l’Intégration Territoriale, Madame la Représentante des Grands Singes fessus, l’heure est grave et nous ne pouvons plus continuer ainsi, pattes croisées sur nos poitrines. Si nous ne réagissons pas Bonoboland va disparaître. L’heure est venue de nous demander vers quelle voie nous devons nous orienter et comment. Sera-ce L’égoïsme ou la solidarité ? Le progrès ou la décroissance ? Je vous ai réunis aujourd’hui pour que vous me donniez votre accord sur une mission que je souhaiterais mener. Si j’arrive à convaincre nos frères étrangers, elle devrait aboutir à un bouleversement sans précédent dans nos vies et celle des Humainsavec lesquels je me propose de collaborer, vous le verrez.

— Si je puis me permettre, Grand Singe, interrompit le primate qui siégeait à sa droite, je sais que je ne suis pas très en beauté dans le schéma de votre pensée, mais je voudrais vous faire remarquer que jusqu’à présent vous n’avez rien fait pour éviter ce désastre…

L’angoisse qui l’étreignait de parler ainsi à son maître lui nouait la gorge et il était pris d’une envie pressante d’uriner qu’il s’efforçait de maîtriser en contractant les muscles de son plancher pelvien.

— Mon cher collègue, je ne peux pas vous laisser dire cela ! répondit le Grand Singe. Dois-je vous rappeler que je suis à l’origine de l’introduction de la potion anti Maladie sans laquelle vous ne seriez peut-être pas ici à pérorer ?

— J’entends bien mais je… ! bégaya le singe, en épongeant la sueur qui lui coulait sur le front.

— Laissez-moi donc vous présenter mon projet avant de protester ! Et vous pourrez ajouter votre grain de sel  si celui-ci vous déplait !

Le contestataire ravala sa morve et glissa sous sa fesse le carré de peau de chamois avec lequel il s’était essuyé le front.

Le Grand Singe reprit :

—  Je voudrais rassembler les primates des contrées voisines et au delà, avec lesquels nous avons collaboré pour la création de l’anti-Maladie : les macaques, les gorilles, les orangs-outans, les chimpanzés et, bien qu’ils fussent pauvres et qu’ils n’eussent pas apporté grand-chose concernant la résolution de notre problème, les ouistitis aussi ; au Conseil Général de Glasgow qui doit se tenir bientôt. Le but de cette assemblée à laquelle je souhaite que fussent conviés –et ce sera une grande première– les représentants des Humains. J’ai déjà contacté  Gemini le cricket qui m’a assuré qu’il viendrait ; Icarus le papillon et Maïa la reine des abeilles aussi… J’ai l’intention de contacter Anathéme Percemiche le roi des rats et des souris, le comte de Cheshire pour les chats, Lassie pour les canidés –il est important d’avoir des représentants des deux sexes– et Babe pour les cochons. Pour ce qui est des animaux d’Outre-Jungle nous demanderons à Bagheera la panthère et à Simba et Nalaa, les deux félins inséparables, pour les lions. Les crocodiles étant partis à la guerre, ils enverront leurs lézards comme suppléants.

—  « Des deux sexes » tu as bien dit n’est-ce pas ? s’enquit un Bonobo qui portait une jupe et était le spécialiste émérite du transgenrisme à Bonoboland. Mais qu’en sera-t-il du troisième alors ? Ne faudrait-il pas l’inclure aussi ?

Le Grand Singe botta en touche et lui fit remarquer que le vieux Noé n’y avait pas pensé lorsqu’il fit entrer les Humains dans sa barque !

Le Bonobo n’insista pas car il avait été l’objet de brimades de la part de brigades hétéronormistes par le passé. Pour se faire oublier, il demanda au Grand Bonobo, quelle serait la teneure concrète de sa mission. Celui-ci prit une grande inspiration et déroula son projet :

— Le but serait de voir comment, en unissant nos ressources, nous pourrions redonner à nos territoires la beauté et la santé qu’ils avaient auparavant, et comment nous pourrions changer radicalement de vie. Car j’en suis convaincu, c’est notre inconscience tranquille qui est à l’origine de l’arrivée de la Maladie et du délabrement physique et moral, dans lequel nous nous trouvons à présent.

—Si je comprends bien, s’écria un Bonobo qui s’était enrichi dans la fabrication de Despot et de Rundup, tu veux me faire perdre mon emploi et nous faire retourner à l’époque de notre ancêtre le Cro-Magnon ?

— Euh… pourquoi pas ? Si cela résout le problème ! Nos pères admiraient les monts et les bois, ils pêchaient la truite dans les rivières, portaient des slips en peau de bison et batifolaient sous les ormeaux ! Alors, s’ils revenaient, quelle déception… !

— Et tu trouverais légitime, toi, de renoncer à ton costume en peau de chèvre et aux manants qui te courtisent ? reprit le singe, des éclairs de colère dans les yeux.

— Ce n’est pas une question de légitimité ! reprit le Grand Singe en tapant de son poing droit l’intérieur de sa patte gauche. Tout citoyen est libre d’avoir une idée sur ces sujets qui touchent notre société et notre avenir. En tant que citoyen comme toi, je me pose aussi des questions sur mes capacités à changer de vie. J’ai essayé de prendre des mesures d’urgence contre la Maladie cela n’a pas suffi ! Ainsi, il m’apparaît indispensable qu’il y ait une détermination mondiale pour changer notre fusil d’épaule pendant qu’il est encore temps. En tant que responsable de Bonoboland, je dois m’attacher à l’efficacité. L’heure n’est plus aux tergiversations, nous devons taire nos émotions et éviter les amalgames. Alors, oui, pour te répondre, oui, je suis prêt à changer de vie et à collaborer avec les autres nations !

— Et quelles sont tes propositions alors ? Intervint un Bonobo qui s’impatientait car son estomac émettait des borborygmes.

— Et bien les voici ! :

Nous ne mangerons plus que nos propres fruits et légumes que nous cueillerons sur l’arbre ou dans les champs. Il ne sera plus possible de les conserver dans du sel ou du sucre, ni même de les acheter à nos voisins

La consommation de viande sera interdite, nous ne consommerons ni insectes volants ou rampants, ni escargots ni grenouilles !

(La coccinelle rougit de plaisir et frotta ses élytres)

Tous les animaux pourront errer dans les rues et paître sans crainte d’être abattus.

Nos déchets ne seront plus jetés dans les rivières mais ils seront triés et les surplus donnés aux Porteurs de Seaux et de Balais que, jusqu’à présent, nous avons laissés sur le bord de la route.

Tout ce que nous casserons sera recollé, nous créerons des ateliers de réparations et des cafés de bricolage solidaires dans tous les quartiers.

Nos vêtements seront tissés et cousus main et nous ne porterons plus que des vêtements de coton écru ou de lin.

Les chariots à roulettes qui fonctionnent à l’huile de palme, seront recyclés pour faire des fours à pain et des machines à coudre à pédales. Pour nous déplacer nous utiliserons des voitures à bras que nous appellerons « tik-tok » et qui seront tirés par les Porteurs de Seaux et de Balais, généralement très musclés. Nous les rémunérerons comme les désignoreurs 2,

Le Grand Singe but une lampée du jus de mangue que lui porta un huissier, et il poursuivit à l’intention de ses sujets :

Bonobos qui êtes présents ici, profitez bien de vos systèmes de captation angulaire 3 D ainsi que vos miroirs communicants dernier cri car je vais exiger à mon retour, qu’ils fussent rassemblés en un autodafé géant sur la Place de la Savane. Nous les remplaceront par des tambours tels que nos ancêtres utilisaient pour se parler. J’attends que tous les primates ici me suivent sur ce point.

Le singe régisseur qui activait le système de retransmission, frappé par le choc que lui causa cette nouvelle, tomba par terre ; la soufflerie des drapeaux s’arrêta et les fanions se mirent en berne. Le représentant des rats se gaussa :

— Ah ! fit-il dans sa barbe, cette fois, on ne nous accusera pas d’avoir rongé les fils électriques… !

Le courant étant rétabli, le Grand Singe poursuivit :

— Je proposerai également que l’on abolisse le système féodal des classifications A, B et C, au profit d’une société plus équitable. Celles-ci seront remplacées par des bons points et des images attribués en fonction des mérites et des actes de chacun. Toute bonne action donnera lieu à un bon point. Dix bons points donneront lieu à une image et dix images à des avantages en nature. Nos vieux singes ne seront plus placés dans des cases à part où ils ne peuvent plus admirer le soleil et humer l’odeur de la pluie. Ils seront gardés à leur domicile, de jour comme de nuit par des singes étudiants à qui nous donnerons de l’argent pour financer leurs loisirs et leur scolarité.

— Aye, aye ! s’écrièrent en chœur Primates et Humains, Grand Singe, nous te suivrons. Tous signèrent l’Edictum Caledoniae, à l’exception du papillon qui craignait de déclencher un tsunami en bougeant les ailes.

Lorsque le Grand Maître blanc eut vent des conclusions de ce conclave, il se frappa le front :

« Le loup et l’agneau paîtront ensemble, le lion mangera du fourrage comme le bœuf, et la poussière sera la nourriture du serpent… »

Faut pas exagérer quand même ! se dit-il. Mais pour la terre et toutes les créatures qui s’y meuvent …  Moi, j’ai rêvé que l’on sauverait l’humanité avec de l’extrait d’ADN de licornes, on ne m’a pas écouté et je me sens bien seul aujourd’hui ! Alors pour la terre et toutes les créatures…

Il s’empara d’un blaireau dont il pouvait encore utiliser les poils, et se rasa la barbe. Puis il donna un baiser à son miroir communicant et alla l’enterrer dans le jardin.

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Notes et références
  1. Dans la Planète des Singes, les Humains sont les animaux.[]
  2. Anciens instituteurs[]
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