16- Fin de la démocratie décarbonée

Dimanche 24 avril 2022, il est 19h59, toutes les chaînes de télé affichent le compte à rebours du résultat imminent des élections présidentielles : d’ores et déjà, les sondages mettent en évidence un coude à coude ultra serré entre le « candidat en marche avant » et la « candidate décroissante en marche arrière » comme les avaient baptisé.es Libération, à l’issue du premier tour…

Un peu plus d’un an plus tard.

Le 8 juin 2023

La Volvo freine brusquement dans la cour saturée de boue, Jeanne en sort, rouge, essoufflée, se précipite dans le couloir, monte les escaliers quatre à quatre et s’engouffre dans la salle de bains où Yves sort de la douche.

  • Tu ne me croiras jamais ! On ne peut pas partir !
  • On ne peut pas ? Comment ça ?
  • Une nouvelle disposition du gouvernement… je t’attends à la cuisine, je vais faire un café et je te raconte.
  • Assieds-toi et tiens-toi bien. Les retraités de la fonction publique, s’ils quittent le territoire français, perdent tous leurs droits sociaux, et leur pension. C’est un décret adopté par l’Assemblée Nationale le mois dernier. Ils ont tout prévu : si tu vends ta propriété sur le territoire français, à l’exclusion des ex-Départements d’Outre-mer, et que tu pars à l’étranger, la Région te saisit la moitié de la vente…
  • Bref, on est coincés.
  • Comme tu dis. Coincés, couillonnés, plumés…
  • Dire qu’on a voté pour eux…
  • Ne m’en parle pas !

*********************

À la suite des présidentielles et en conséquence des graves troubles sociaux qui avaient secoué le pays pendant presqu’une année, la Nouvelle Constitution avait été promulguée à la fin de l’Année 2022, avec un Gouvernement issu d’élections à la proportionnelle intégrale, une coalition assez disparate et une Assemblée Nationale composée à 50% de citoyens-nnes tiré-es au sort, pour un mandat unique et non cumulable.

Puis, après ces mesures saluées avec enthousiasme, il s’était lancé dans un train de lois ayant trait à l’environnement, certaines peu populaires, d’autres assez bien acceptées.

L’une des plus contraignantes concernait les dépenses d’énergie des Français de Métropole : il était dorénavant interdit de dépasser une consommation supérieur à 300 Kwh/an pour son lieu d’habitation ou d’activité professionnelles.

A part quelques mauvais coucheurs, l’opinion générale était plutôt satisfaite de ces mesures, la vente de pull-overs en laine des Shetlands bondit, facilitée par un accord entre le Ministère de l’Agriculture Français et son homologue du Nouvel État des Hébrides, son allié au Parlement de Strasbourg, comme à la fin du Moyen-âge…

Il est juste et important de rappeler que le Ministère de l’Agriculture était à présent délocalisé su côté de Bourges, dans une immense ferme dont le propriétaire, ancien dirigeant de la F.N.S.E.A. avait fui au Brésil, dès la Constituante, laissant l’État nouveau prendre ses aises sur sa propriété, toute proche des gares TGV du Centre de la France.

La fuite du patron des agriculteurs et le nom de la rue, Varenne ! où se tenait le Ministère avaient fait les choux gras des journalistes, ravis de flatter les nouveaux gouvernants par des quolibets au parfum révolutionnaire. Il fallait bien cela pour rattraper plus de dix mois de critiques acerbes à l’égard de ces « débutants en politique » pleins de bonne volonté certes, mais confus et confusionnistes, voire complotistes !

Les premiers grincements de dents se firent entendre lorsqu’un référendum d’Initiative Citoyenne, le fameux RIC, posa la question suivante :

« Faut-il abolir l’héritage ? »

Malgré les mises en garde nombreuses, émanant de personnalités diverses, les auteurs de ce RIC ne voulurent pas nuancer la question et la campagne préparatoire fut émaillée par les premières vraies manifestations de mécontentement, à travers tout le territoire.

Mais la Constitution l’autorisait : le RIC eut lieu, et sans surprise, le « Non » l’emporta.

« On vous l’avait bien dit ! »

À nouveau les bruits se mirent à courir : manipulations, faux-drapeau, diversion etc… les journaux s’empressèrent de faire écho à tous les soupçons tout en les condamnant de leur plume chafouine.

Les 2 députés qui avaient travaillé longtemps à cette idée démissionèrent, pleins d’amertume : ils avaient imaginé des mesures pratiques ayant pour but de faire profiter l’ensemble de la communauté familiale et locale des acquisitions de leurs ascendants. Mais la fureur de certains milieux, puis de la rue, enfin des médias, empêcha toute vraie délibération et les premières réunions publiques furent empêchées par des grappes d’héritiers déchaînés, prêts à tuer pour une maison Bouygues déjà bouffée par la mérule… les très gros futurs héritiers se tenant soigneusement à l’écart du débat. Ce fut le premier couac.

Le second gros sujet de mécontentement concerna la sacro-sainte voiture automobile.

*

* *

Le garage du Centre était équipé depuis plus de 10 ans d’une unité de contrôle technique, privilège consenti par les précédents Conseils Départementaux, mais ceux-ci avaient disparu, en même temps que les subventions.

À présent le seul mot d’ordre était : « sobriété énergétique ».

Cela va de soi, les moteurs trop polluants provoquaient une interdiction de rouler immédiate, et les « casse automobiles » se multiplièrent, créant beaucoup d’emplois vite pourvus par une jeunesse peu qualifiée.

La voiture électrique avait fait chou blanc, les députés ayant voté contre le maintien en service des 38 réacteurs nucléaires en fin de vie .

Malgré cela les finances des communes et des régions n’étaient plus dans le rouge et l’avenir semblait prometteur. Restait le problème de l’approvisionnement et de l’autonomie alimentaire.

Les taxes foncières avaient considérablement augmenté, ce qui avait permis aux communes de rémunérer ces aides-jardiniers. Et un décret stipula que les surfaces inutilisées devaient profiter à tous , au nom du Bien Commun.

Parce que défendre la liberté ce n’est pas permettre à quelques uns de s’affranchir des limites, mais permettre à toutes et tous de bien vivre ensemble.

*

* *

C’est à la suite de ce décret que beaucoup de retraités envisagèrent de quitter le territoire national. On connaît la suite.

Restait la question primordiale de l’alimentation ! Les gouvernement voisins avaient -par le biais de leurs médias- mis en garde le gouvernement français :

« Bientôt, des émeutes de la faim ? »

« Pénuries alimentaires en Île de France ! »

« Paris ressemblera-t-il à Caracas ? » etc… etc…

Or, à la surprise générale, ce n’est pas dans ce domaine vital qu’il y eut le plus de mécontentement. Au contraire. On aurait dit que sur ce sujet là, les Français avaient anticipé les restrictions et les désagréments.

Était-ce le souvenir des siècles de disette inscrits dans la mémoire collective de l’Homo-Sapiens ? Ou plutôt le résultat d’une intelligente opération de communication, à base de clips vidéos, d’affiches dans les villes et de petits sketchs radiophoniques diffusés dès le lendemain des élections législatives ? (ce qui donna lieu à toutes sortes de soupçons de manipulation des dites élections, alors que l’explication était très simple : ces outils étaient prêts depuis plus d’un an, il avait suffit de quelques modifications du slogan final et de la suppression du générique pour les utiliser en 2020, les auteurs et les administrations concernées n’ayant pas songé à déposer de copyright, pêchant par excès d’optimisme, comme à leur habitude!)

Le slogan final était toujours le même : « Partagez le gâteau ! »

Cependant les observateurs internationaux avaient mis le gouvernement en garde :

La France, disaient-ils, vivait sur ses réserves, les stocks s’épuisaient, les aléas climatiques ne garantissaient rien et tôt ou tard, on verrait apparaître des émeutes de la faim. Allait-on revoir les cartes d’alimentation ? À l’Assemblée Nationale, ce fut envisagé par quelques députés venant de zones plutôt rurales, mais un vote négatif renvoya ces derniers à leur « vision archaïque» de la société.

La France était devenue insouciante. La preuve : un des slogans favoris des gilets jaunes « Marre d’être policier ? Devenez maraîcher ! » était en passe de réalisation, avec l’abandon total de certaines casernes dans les régions rurales.

*

* *

Vous vous posez sans doute LA question.

Avec quelles ressources la France avait-elle pu opérer toutes ces réformes ?

L’économie au budget de l’État des contributions européennes, la chasse aux fraudeurs, l’abandon de quantités de niches fiscales et la suppression de presque tous les « Hauts Fonctionnaires », tout cela, plus l’annulation de la fameuse dette, avait déjà rapporté quelques milliards !

Rien que l’abandon du CICE, créé en 2014 et doublé en 2018, bonus : 40 milliards !

Quelques exemples ?

L’ambassadeur pour les pôles : 17.500 Euros par an.

Président de la CNIL 160.000 par an.

Président du CSA 180.000 par an.

Directeur du Centre National de la Chanson, du Jazz et de la Variété 12.000 euros par mois. Ça swingue, non ?

Idem pour l’Ademe, l’Inda, l’Afpa…

Le président des Aéroports de Paris ? 450.473 euros par an. Et chaque Trésorier Payeur général (1 par département!) 200.000 euros par an…

Plus petit, beaucoup plus petit : les 600 employés du Sénat, chauffeur, jardinier, gardien : 6000 euros par mois.

Mais tout ça, c’était AVANT ! (les chiffres, vérifiés, sont ceux de 2018)

**********************

Cependant les aléas climatiques étaient loin d’avoir disparu :

se passer de nectarines, c’est encore facile, mais la menace sur la production de blé ça c’était bien pire.

Les panneaux solaires, les éoliennes et les unités de bio-gaz (ces dernières limitées drastiquement à 3m3 maximum) étaient fabriquées en Métropole, ou bien dans les Départements d’Outre-Mer, pour ceux qui avaient choisi de rester dans la République.

Mais le plus grave problème était tout de même lié à l’énergie électrique. Non point à la pénurie, les barrages, ayant échappé de peu à la privatisation, étaient gérés comme tout Bien Commun avec sagesse et compétence, et s’ajoutaient aux énergies renouvelables citées plus haut.

On pourrait presque parler d’excédent, mais ce serait malhonnête, car les Méga Kwh fournis par les centrales nucléaires encore en activité faisaient l’objet d’une surveillance particulièrement sévère.

38 réacteurs étaient fermés et en cours de démantèlement, opération longue, délicate et coûteuse. Il en restait 16 qui pouvaient contribuer par l’exportation (vers l’Allemagne, pour l’essentiel) à payer les techniciens très pointus chargés de la surveillance et de la mise en œuvre des opérations de démantèlement.

Là aussi des ONG très expérimentées avaient fourni conseils et main d’œuvre. Les équipes de pointe étaient internationales :

Précisément, pour les déchets, rien n’était résolu, tout était au stade de la recherche, mais dans la liberté et sans la lutte épuisante contre les désinformations de l’opérateur et des instances politiques, on avait bon espoir de trouver une solution : en attendant, on stockait, en surface et l’on échangeait avec les habitants de Fukushima, les ex-ingénieurs de Tepco, dans une Forme de coopération totalement inédite, à la fois exaltante et formidablement anxiogène, du moins pour les travailleurs eux-mêmes. Le public lui, avait repris confiance, après des décennies de mensonges sur cette forme d’énergie soi-disant propre et économique.

Au début du mois de mars 2023, la pluie n’arrêtait pas de tomber, après un mois de février très beau et très sec. Des précipitations inhabituelles, dignes de la Mousson, jour et nuit, un peu partout en Europe, surtout le long de l’Atlantique.

L’angoisse s’installait petit à petit dans tous les esprits, on parlait de Déluge, de Fin du Monde, les délires habituels, dont d’ailleurs la majorité des habitants se moquaient depuis que les désordres de la Nature étaient universellement reconnus.

« Pas besoin d’extra-terrestres, on a les techno-scientifico-béats, à eux seuls, ils nous font la Fin du Monde ! »

Et le 11 Mars, à 11 heures du soir, en conjonction avec la Nouvelle Lune, les réacteurs 1 et 2 de la Centrale du Blayais, se mirent à l’arrêt à la suite d’une surtension sur le réseau électrique. Le local abritant les stations de pompage était inondé et les générateurs de vapeur assurant le refroidissement également.

En quelques heures, les techniciens complètement débordés ne purent que constater qu’ils se trouvaient devant une catastrophe de niveau 7, comme 10 ans avant, jour pour jour, à Fukushima-Daiichi. Personne n’osait parler de ce qui était dans tous les esprits : la Fusion du cœur ! Les pastilles de combustible, n’étant plus refroidies, se désagrégeaient l’une après l’autre, le combustible commençait à fondre.

Il fallut dépressurer, mais, ce faisant, des produits radioactifs furent rejetés dans l’atmosphère au petit matin du 12 Mars, puis des incendies et des explosions, visibles à plusieurs Kms révélèrent aux habitants de la Gironde la réalité crue, impitoyable, et irrémédiable. Les effluents radioactifs liquides coulèrent dans l’estuaire, d’autres, gazeux, du Xénon 133, strontium 90 du tritium et du césium s’échappèrent dans l’atmosphère en quantité impossible à concevoir pour le profane.

Parler d’exabecquerels n’aurait fait que susciter l’incompréhension.

L’espoir placé par les ingénieurs en la capacité des Diesels, système de secours ultime, fut vite abandonné : les batteries électriques étaient hors d’usage. Les piscines de désactivation où était entreposé le combustible usé n’étaient plus refroidies… Durant trois jours, les explosions se succédèrent et les réacteurs 3 et 4, à leur tour, furent victimes d’incendies. Plus aucun humain ne pouvait intervenir à l’intérieur de la centrale : ce sont des robots qui interviennent à présent tant bien que mal.

Désormais rien n’arrête la réaction en chaîne. Cependant les ingénieurs rejoints par quelques collègues, peu avant la première explosion, tentent d’agir par tous les moyens.

Rien n’y fait : les rejets dans le fleuve et dans l’atmosphère sont continus et impossibles à stopper, faute de quoi c’est l’explosion totale et dramatique.

Dès le 12 Mars à midi, l’ordre d’évacuation est donné par le préfet, dans un rayon de 30 Kms.

Un vent d’Ouest violent, le même qui souffle depuis des jours, emmène les gaz mortels vers l’intérieur des Terres, épargnant Bordeaux, du moins c’est ce que tous espèrent.

Des embouteillages monstres sur l’A10 et, le long de l’estuaire, des villes et villages déserts, protégés par des militaires en tenue anti-radiation.

Plus d’espoir en un monde meilleur.

Plus de maraîchage joyeux et d’élevages amoureux.

Plus de familles ressoudées sans soucis.

De Marseille à Amiens, c’est le chagrin, la foule abasourdie rassemblée sur la place du Marché, devant les Écoles, au pied des Mairies.

D’Angoulême à Toulouse, de Limoges à Clermont-Ferrand, on se résigne.

C’est la fin de la Démocratie décarbonée.

Partagez sur :

Comments are closed, but trackbacks and pingbacks are open.