19- Au printemps

Dimanche 24 avril 2022, il est 19h59, toutes les chaînes de télé affichent le compte à rebours du résultat imminent des élections présidentielles : d’ores et déjà, les sondages mettent en évidence un coude à coude ultra serré entre le « candidat en marche avant » et la « candidate décroissante en marche arrière » comme les avaient baptisé.es Libération, à l’issue du premier tour…

Je ferme la télévision. Je saurais toujours assez tôt. Je décide peut-être de prendre la fuite ou bien d’un coup j’ai le geste salvateur de me déconnecter, de n’être plus dans l’immédiat avec son cortège de réactions émotionnelles. A portée de main quelques bouquins. Je tends le bras. Le marque-pages a gardé la mémoire de mon dernier arrêt de relecture du livre de Jean-Paul. La Désargence, une édition d’un construit de fragments jamais utilisés, réalisée après son départ, comme un hommage.

J’en suis encore au début de la relecture de cet ouvrage de politique fiction que les deux candidats encore en lice ont qualifié d’onirique pour n’avoir pas à porter un jugement sur la société qu’ils projettent tous deux. Ces gens ne rêvent plus et ne peuvent rien enchanter. Avec elle comme avec lui un autre monde est possible. Le même.

J’ai écorné des pages et surligné en jaune clair des passages. C’est un plaisir que de me faire plaisir en faisant maintenant du saute-mots. J’effeuille. Le livre est devenu marguerite. Aux clairs pétales jaunes.

Jean-Paul m’excuserait de cet arpentage. Il me fait du bien.

J’aime comme il écrit. M’a imprégné. Cadence et stance.

Au bas de la page 28, Robert délaisse l’ascenseur. Il prends l’escalier.

Il est des soirs où il en a plein les pattes en fin de journée et ça tire un peu dans les mollets, ces marches. Il est passé tôt ce matin à l’atelier. A bricolé avec Didier une remorque pour un tricycle. Ils s’étaient tous deux positionnés pour cette tâche. La disparition du travail contraint a entraîné un surcroît d’activité pour l’ensemble des citoyen.ne.s. Robert apprécie ce rapport à la production et participe à de nombreuses activités.

Au sixième étage il s’arrête et passe à la boutique pour prendre du beurre et du pain et une bouteille de vin. Il ne s’est jamais expliqué pourquoi les boutiques n’étaient pas au même étage dans les immeubles qui en étaient dotées. Les habitant.e.s du quartier avaient du en décider ainsi.

Loin le temps ou les habitants de la ville ne sortaient plus même pour faire leurs courses au magasin qui était ouvert 7/7 au coin de la rue et commandaient via une application sur leur téléphone portable la livraison d’un pack de bière et d’une pizza. Économie de la flemme et développement de la flemmardise et du repli sur son p’tit chez soi soi. Business de l’économie servicielle. Certains ont cru que les gens ne sortiraient plus jamais de chez eux. Les apparences de l’oisiveté avec le cocooning et la sur-bouffe chez soi, comme doudou pour ne pas questionner ni se défaire du métro boulot dodo.

Il n’est plus surpris depuis longtemps de n’avoir pas à payer. Il entends quelques bips discrets lorsqu’il sort dans le couloir. Le scan automatique a fonctionné qui permettra le réassort et, si nécessaire en fonction des produits achetés, la production. La gestion des flux est ce qui a été conservé des outils mis en place dans les temples de la distribution. C’est l’incapacité à gérer qui avait signé l’échec des premiers projets politiques de planification. Oublié.

L’opinion s’était refusée par la rue au maintien du nucléaire après plusieurs incidents majeurs successifs qui avaient marqués les peuples dans leur chair. L’effet avait été une crise majeure en matière d’accès au pétrole et au gaz. Le cours de l’histoire avait alors basculé. Il n’avait pas été fait table rase du passé mais les modes de vie avait changés assez brutalement et l’humanité toute entière avait construit une autre civilisation. Enfin.

Les bâtiments et parkings du centre commercial de Muchelay, construits sur des dizaines d’hectares ont été transformés en fermes et ateliers divers. On consomme bien moins de viande animale.

Les jardins privés ont été considérés par leurs occupant.e.s comme de nouveaux communs et les jardins des maisons particulières sont utilisés en potagers, les pieds des immeubles aussi. C’est une trentaine d’hectares de terres cultivables qui sont mobilisés en ville. Les serres municipales produisent des plans de légumes.

L’autonomie alimentaire de la ville est quasiment réalisée.

Le rapport au fleuve s’était depuis longtemps réduit à une vision touristique et les routes restaient encombrées de camions qui réalisaient au jour le jour les approvisionnements nécessaires à la ville.

C’est par le fleuve que les objets qui ne sont pas produits sur place sont acheminés. La ville a renoué avec son histoire originelle. Personne n’ose penser que le fleuve est lent… nous ne sommes plus si pressés de tout.

En divers lieux, la ville s’est dotée de bassins qui contiennent différents écosystèmes (bactéries, plantes, algues, micro-organismes, escargots, poissons…) qui purifient l’eau et permettent le traitement sur place des eaux usées.

La commune se voulait l’organisation dont se dotent les habitant.e.s. Il/elles ont été mis en mesure de se la réapproprier ; la commune est l’usage du territoire.

Je suis à fleur de mots quand le rideau se lève sur le passé qui se construit à mes yeux sous mes pieds. Regarde ce fronton ou le temps n’efface l’inscription Commune libre de Massicourt. La Commune. Les communs au naturel. Sans qu’il soit dorénavant nécessaire d’en appeler à des concepts et n’en plus finir de s’expliquer. Hélas entendus comme des idéologues privateurs de libertés et de propriété.

L’usage a fait son œuvre et commande. Il ne s’agit plus de l’offre et des besoins institués par le marché.

La gentrification du centre-ville et des abords immédiats avait produit des effets du même ordre que les communautarismes si souvent décriés. C’est collectivement et solidairement que de nouvelles approches ont été imaginées puis construites pour sortir de ces impasses.

Penser la ville, c’est penser le présent et repérer pour les réparer de manière définitive les erreurs qui ont pu être commises

Mais la ville de demain est un développement et une transformation de la ville du passé, pas sa répétition ni, ce qui revient au même, sa seule réparation. Une ville pensée par et pour celles et ceux qui y habitent.

On dynamite des tours d’habitation et on abat des zones d’ateliers artisanaux mais on ne passe pas au bulldozer des centres commerciaux dont la fonction n’est pas plus interrogée que les effets produits.

On a oublié la fonction de la ville comme lieu de rencontreS et de cheminementS, de rêverieS.

Habiter est autre chose que d’être logé.

Qui peut regretter les contraintes d’hier quand le temps de vivre s’est maintenant substitué à des temps sur lesquels personne n’avait prise. Métro-Boulot-Dodo est loin. Très.

Si j’avais le pouvoir de le dire ce monde qui m’oblige et qui n’en peut plus

La transition comme des carrés d’indiens qui prétendent résister au système dans le système et avec lui.

Un mot qualifié d’obus nous saute à la gueule pour ce qu’il ne faudrait surtout pas qu’il soit: un accommodement avec le capitalisme.

Alors le monde tel qu’il sera bougera encore comme hier. Pareillement. Vieux monde alors rafistolé de nos idéaux. Cadavre exquis. Cadavre donc.

Certain.e.s construisent des avenirs de sépultures.

Penseurs aux petits pieds qui sont prêts à jouer de la corde démocratique pour nous pendre? Corde à linge sale. Corde à noeuds-noeuds de cerveaux sans imaginaire autre que le papier peint de leur piaule tapissé de points de vue images du monde. Comme autant de billets verts. Dollars et euros socio-écolos. A moins que ce ne soit d’autres noms de monnaies pour de pareilles pratiques.

Des amis pensent et écrivent comme des porcs, des petits bourgeois socialisants, font le lit d’une gauche débauchée qui comme à droite sait récupérer des éléments de langage et se farder pour faire le trottoir chez les miséreux pas comme pute mais pour les baiser.

Toutes celles et ceux qui sont tout simplement au chevet du système le maintiennent en vie. vont le maintenir en vie.

Si les citoyen.ne.s sont sujets à une plus grande inertie c’est que notre société et nos espaces de vie ont subi des changements profonds qui situent les habitant.e.s à une distance toujours plus grande des décisions qui les concernent pourtant directement ce qui fait naître un sentiment d’impuissance quand ce n’est pas l’envie de révolte.

Nous n’avions a priori pas l’envie de balancer un truc clefs en mains, bien fini, bien enfermant.

Ne pas accepter comme probant d’étaler de la confiture sur un croûton de pain et deux abeilles arrivent et j’hurle que je sauve la faune et la flore.

Penser le monde en terme de rupture. Il est des moments ou une telle posture est non seulement nécessaire mais indispensable.

Sous ma peau bat ma fin du monde à venir

Les faits seuls sont les moyens de la révolution; la pensée peut en être un babillage ou son linceul.

Gouvernance. Ils ont ouvert un chantier sur un mot qui n’existe pas, un mot pas défini dans un dictionnaire. Preuve de modernité. Gouvernance alliance de gouverner et de rance ou de gouverner et romance. Dernier mot de la chute de tous les empires. Dernier emballage blafard aveuglant. Dernier avatar du pouvoir qui tente de se maintenir. Le mot qui renvoie le débats d’idées à de la bonne procédure. Mettez-vous bien dans les cases et pensez bien à vous exprimer dans les cases. Ceux qui ont la main gardent la main. Celles aussi.

Tenir la monnaie et le développement du système monétaire comme un mal à considérer simplement comme historiquement nécessaire et dont il convient de se guérir. Définitivement.

Les soucieuxlogues vous le rabâchent qui vivent de vous le répéter a l’envi : le monde bouge et a bougé mais sans vous. Vous n’avez rien compris mais n’avez rien d’autre à comprendre que le prix a payer.

Si vous êtes encore la, ce n’est plus pour très longtemps, c’est parce qu’on vous tolère, la vie telle qu’on nous la fabrique n’étant qu’une grande maison de tolérance. Vous êtes sur le trottoir à tendre la main. Encore un effort offrez votre corps tout entier ou en small pièces à l’étal du vaste monde. Un poumon un cœur un rein des yeux. Vous en faites si peu de choses. Votre vie est si peu de choses pour vous. Ne soyez pas outrés. Profiteurs assistés, rendez-vous donc utiles.

Il eut fallu que nous soyons plus engagé.e.s en poésie pour conserver plus longtemps une capacité de résistance aux dimensions techniques du quotidien qu’on construisait pour nous.

Que faire d’un Marx productiviste qui projette l’avenir du genre humain dans la seule propriété collective des moyens de production ? Le produire pourquoi reste enfoui. Peut-être à discuter ensuite. C’est ce qu’on dit qu’il ait dit. Mais plus tard est prendre le risque d’un trop tard quand la machine commande.

Les peuples sont prêts qui souffrent et ont compris qu’il ne sont pas obligés de souffrir

Invitons la poésie aux festins de demain, pour qu’ils adviennent.

Merci à toi Jean-Paul de ce que tu m’as laissé à lire.

Nos portefeuilles sont vides. L’air a des odeurs de billets de banque volés ou brûlés sur l’autel de la mansuétude.

Me revient un dialogue entre un grand-père et sa petite fille à partir d’une question pas si enfantine que cela : un monde sans argent serait-il possible ?

Question d’une enfant sur le présent que nous vivons et qui ne lui semble pas très facile … pour un futur sur lequel il lui parait que nous pouvons encore intervenir et qui sera le sien.
Les enfants d’aujourd’hui ont peine à croire au Père-Noël … et peut-être aussi tout pareillement à un système où ils comprennent vite qu’il faut de l’argent pour tout.
Je n’ai plus l’âge de croire au Père-Noël… encore quelques rêves d’humanité dans la tête et l’envie de penser très fort, comme Lorena, ma petite fille, qu’un monde sans argent serait, après-tout, possible.

Ainsi, il y a de nombreux printemps, ma petite fille de 10 ans m’a demandé : dis, grand-père est-ce que ce serait possible un monde sans argent ? J’ai répondu : tu sais la monnaie est une belle invention qui a facilité les échanges. Aujourd’hui la monnaie est devenue un frein. On nous a convaincu qu’il fallait de l’argent pour tout ; alors tout le monde fait n’importe quoi, y compris de malhonnête ou dangereux pour avoir de l’argent. Tu as raison il serait possible d’imaginer un monde sans argent. Il suffirait que les gens ne lui accorde plus d’importance et réapprennent à échanger et partager. Pas à faire du profit. Tout le monde aurait un travail près de chez lui et on travaillerait moins puisque personne n’aurait besoin de faire du profit. On prendrait le temps de vivre ensemble. On fabriquerait les objets pour qu’ils servent longtemps. On ne polluerait presque plus. Chacun prendrait en fonction de ses besoins. On mangerait ce qui serait produit pas trop loin de chez soi et tout le monde mangerait à sa faim. Ma petite fille a ajouté : mais, dis, grand-père elles deviendraient quoi les banques s’il n’y a plus d’argent ? Elles feraient ce pour quoi elles s’étaient créées. Elles feraient leur métier : aider les échanges. Alors elles seraient chargées de compter tout ce qui est produit et tout ce que les gens consomment et de prévoir avec les gens pour répondre à leurs besoins. Ma petite fille a ajouté : alors, grand-père, si les banquiers ils sont d’accord ce serait possible un monde sans argent !

J’ai embrassée ma petite fille. Et je l’ai serrée très fort.

Le système organisait ses forces par la puissance de l’argent avec le soutien de l’autorité de l’état. Nous souhaitions que demain cela prenne fin.

Lorena, nous y sommes. Parce que cela était nécessaire. Simplement. Parce que défendre la liberté ce n’est pas permettre à quelques uns de s’affranchir des limites, mais permettre à toutes et tous de bien vivre ensemble.

Il emprunte la passerelle qui mène à la terrasse de l’immeuble du coin de l’avenue Olympe de Gouges avec la rue Paul-Vaillant Couturier et s’arrête presque au milieu.

Le ciel est faiblement étoilé et les passerelles entre les immeubles sont autant de ponts suspendus entre des rochers de verdure et de béton. Toutes les façades ne sont pas encore végétalisées. Les lumières des appartements marquent les vies troglodytes.

Vallée juste en dessous, la ville est belle

Il reprend sa marche.

Il aperçoit Jeanne là-bas au bar un verre à la main. Quarante ans de vie commune. Ce soir concert de musique de chambre. En plein air.

Le vibreur de mon téléphone portable me tire doucement de la torpeur de ma lecture

J’entends qu’il y a la fête dans ma rue. Les klaxons des voitures se répondent comme lors d’un match de foot ou un 14 juillet à Paris. Mon index effleure la touche décrocher. Quelqu’un dit « salut Jean, t’en penses quoi ? ». J’appuie vivement sur la touche raccrocher. Je n’ai pas envie de penser.

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