(f)estives 2021 : présentation idéologique, des pistes…

Depuis 2009, les (f)estives de la décroissance proposent de passer quelques jours pour réfléchir et discuter ensemble de décroissance. Chacun sait que l’année 2020 fut une année difficile et les (f)estives n’ont pu avoir lieu.

Les 3 années précédentes nous avions parcouru le « cycle du sens » : sens de la vie, sens de la technique et sens de l’histoire comme questions politiques.

Nous comptons cette année entamer un nouveau cycle, le « cycle des relations » : relations à la nature, à la société, à la Cité comme questions politiques.

Pourquoi un tel cycle des relations ? Parce que la décroissance que la Maison commune défend – en tant que philosophie politique – est une philosophie relationnelle. Il s’agit toujours de poursuivre notre critique systémique de l’individualisme : non, au commencement, il n’y a pas des individus isolés qu’il s’agirait de rassembler. Au commencement, il y a des relations et les individus peuvent en être l’un des pôles.

Ce qu’il y a au commencement, aux décroissants de s’apercevoir que ce sont des Communs : la nature, la société, la Cité. Et que ces Communs préexistent à nos existences individuelles et leur donnent sens parce que ce sont des « milieux », des systèmes relationnels 1Un « milieu » est un système de relations..

S’il fallait proposer quelques auteurs-indicateurs d’une telle philosophie relationnelle, et qui seraient en ce sens des précurseurs ou des colporteurs de la décroissance comme « socialisme de la vie sociale », nous pourrions trouver : Martin Buber (penseur de la communauté), Gilbert Simondon (penseur de la technique) et plus récemment Judith Butler (penseuse du genre), Hartmut Rosa (penseur de la résonance) ou Baptiste Morizot (penseur d’une diplomatie de l’interdépendance)…

Nos relations à la nature sont une question politique

A ce jour, nous proposons 3 pistes de discussion :

    1. Si nous validons la critique du naturalisme portée par Philippe Descola (comment pour nous décroissants ne pas remarquer que le « grand partage » entre nature et culture instaurée par le naturalisme est contemporain de la montée en puissance du rationalisme instrumental qui va aboutir à l’idéologie de la croissance ?) et si donc nous assumons de décoloniser notre imaginaire d’une « nature objectivement connue par des lois scientifiques qui déterminent des contraintes », n’y a t-il pas risque de hiatus avec les sources naturalistes de la décroissance (les sources écologiste et bio-économique selon la classification proposée par Fabrice Flipo) ? Cela n’est-il pas particulièrement visible dans les analyses effondristes et collapsologiques ? L’enjeu politique de cette piste est celui de la liberté : quels choix politiques si la nature impose le cadre des choix ?
    2. « Les relations originelles qu’une société entretient avec les animaux constituent souvent un modèle des relations qu’elle met en place entre humains. Nos relations à la nature sont solidaires de nos relations aux humains« , résume très bien Baptiste Morizot (Manières d’être vivant, page 184).
      • La question de la valeur intrinsèque de la nature : la nature peut-elle être un « sujet de droit » ?

        Le fleuve Whanganui, en Nouvelle-Zélande, a été reconnu comme un sujet de droit en 2017.
      • Quel humanisme sauver d’une critique radicale de tout anthropocentrisme ? Faut-il jeter le bébé de l’humanisme avec l’eau du bain anthropocentriste ? Que pourrait bien être une nature débarrassée de tout humain ? La wilderness est-elle un idéal antihumaniste ou bien au contraire une illusion anthropocentrique ?
      • Qu’est-ce que signifie « naturel » ? Y a-t-il des aliments plus « naturels » que d’autres ? Mais pourquoi se méfier de produits « chimiques » alors que dans la nature tout est chimique (Alan Levinovitz, NATURAL, the seductive myth of nature’s goodness, Profile Books, 2020, non traduit en français) ? Est-ce que notre remise en cause du « grand partage » entre naturel et culturel n’entraîne pas celle entre « naturel » et « artificiel » ? Y a-t-il un sens – et lequel – à dénoncer une « artificialisation de l’espèce humaine » comme le fait PMO : comment justifier notre critique de la violence opérée par des technologies sur la nature (OGM, PMA…) ?
      • Jusqu’à quel point notre sauvegarde de la nature n’est-elle pas un colonialisme vert, se demandait récemment l’historien Guillaume Blanc ? Faut-il protéger des zones naturelles au détriment des peuples autochtones : comment « décoloniser notre approche de la nature« , se demande Fiore Longo ?
    3. Quelles relations soutenables pouvons-nous entretenir avec la nature ?
      • L’épine du véganisme : sa critique et la critique des critiques excessives à son encontre. Le « cri de la carotte » n’est-il pas un contre-feu à la cause des animaux : « Pourquoi serait-il plus éthique de faire souffrir une carotte qu’un lièvre ? A l’intérieur du vivant, quelle différence ontologique radicale entre la vie végétale et la vie animale », se demande Florence Burgat dans Pas bêtes les plantes, Essai sur la vie végétale, Seuil, 2020.
      • Quelle ruralité (alimentation, habitation, circulation) pourrait respecter la nature et les vivants ? Est-il si sûr que les décroissants en viennent à désirer un « exode urbain » ?
      • Quelle « part sauvage du monde » faut-il à tout prix protéger (Virginie Maris) ? Si la croissance – comme idéologie des temps modernes – signifie une mise à disposition du monde, comment ne pas s’effrayer quand, avec Hartmut Rosa, nous constatons  » que le programme moderne d’extension de l’accès au monde, qui a transformé ce dernier en un amoncellement de points d’agression, produit donc de deux manières concomitantes la peur du mutisme du monde et la perte du monde : là où « tout est disponible », le monde n’a plus rien à nous dire ; là où il est devenu indisponible d’une nouvelle manière, nous ne pouvons plus l’entendre parce qu’il n’est plus atteignable » (Rendre le monde indisponible, page 140).
  1. Plutôt que de tenter de rompre difficilement et péniblement avec un point de vue naturaliste sur la nature, pourquoi ne pas d’emblée apercevoir nos relations à la nature dans une perspective animiste ? N’est-ce pas ce que nous propose Alessandro Pignocchi dans La recomposition des mondes ?

Voilà quelques pistes, elles pourraient être formulées autrement… Voir aussi le dossier du numéro de décembre 2020 des Possibles, la revue d’Attac : Vers la fin de la séparation société/nature ?

Mais ne pourrait-on pas ramener toutes ces interrogations à celle-ci : Comment cohabiter avec tous les vivants ?

Notre condition sur Terre – coévolution entre espèces et filiations entremêlées à celles de tout le vivant – nous situe dans l’espace et le temps. Nous sommes des créatures sans essence prédéterminée ni destin préétabli ; nous sommes toujours en perpétuel devenir et changement. De ce fait, en tant que créatures imbriquées dans la multiplicité des liens propres à la vie sur Terre, nous ne connaissons pas de véritable solitude : nous sommes tous inextricablement liés.

Deborah Bird Rose, Le Rêve du chien sauvage, Les Empêcheurs de penser en rond/La Découverte, 2020.

Parmi toutes ces pistes, il faudra trier…

Notes et références

Notes et références
1 Un « milieu » est un système de relations.
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3 commentaires

  1. Ne pourrait-on écrire en gros et gras, en début de texte, les dates et le lieu des festives 2021 ?
    A.V.

  2. Ma ligne préférée ? La dernière :  » faudra trier ». Ouf !
    Mais trier avec quoi ?

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