Un discours ← prix politique

Dimanche 24 avril 2022, 19h59. Dans une minute, la France découvrira celui ou celle qui présidera à sa destinée. Les derniers sondages mettent au coude à coude le « candidat En Marche avant » et la « candidate décroissante en marche arrière » (comme les appelle Libération).

Alors que le suspense est à son comble, au siège de la Décroissance, à Montmartre, c’est soudain la bousculade. La candidate vient de sortir dans la rue et s’approche de la meute des journalistes en faction. Elle leur adresse un sourire tendre en attendant que le brouhaha cesse. Puis prend la parole :

« Chers ami.es,

Je ne serai donc pas élue. Mais ce n’est pas une défaite. C’est un espoir. Que dis-je, un espoir ? C’est une confiance inébranlable, un désir irrépressible qui enfle dans le cœur de toutes les nations et qui, très bientôt, je le sais, submergera l’ancien monde.

Notre combat aujourd’hui qui sera notre victoire demain, c’est celui de la décroissance, cette belle idée que nous portons ensemble depuis des années. Aujourd’hui, nous aurions pu choisir collectivement ce chemin, épineux certes, mal tracé, encore à défricher par endroits, mais joyeux, serein et convivial, vers des sociétés soutenables, écologiques, décentes, démocratiques. Aujourd’hui, nous aurions pu préférer le partage à l’égoïsme, la sérénité à la compétition permanente, le goût pour la lenteur au règne de la vitesse, le vivre-ensemble à l’individualisme, le règne de la beauté contre celui de la fonctionnalité.

Aujourd’hui, nous aurions pu décider de remettre l’économie à sa place, cette toute petite place qui lui est due et qui n’a fait au cours des siècles que gonfler, gonfler, gonfler, jusqu’à nous étouffer et dont on meurt maintenant. L’économie, qui nous a fait oublier le sens du don, du soin, du commun. L’économie encore qui nous dit : extrais ! produis ! consomme ! travaille ! ferme les yeux et tais-toi ! L’économie toujours qui oriente nos désirs, les multiplie pour mieux les insatisfaire, nous hypnotise, nous aspire goulûment et nous recrache les bras chargés de paquets, esseulés mais béats.

Aujourd’hui nous aurions pu bâtir un monde où les vulnérables, les âmes meurtries, les poètes, les doux, les gentilles, les faibles, les petits, les timides, les anonymes, les invisibles, les différents, les nés sous une mauvaise étoile, les boiteux, les abîmées, les rêveuses, les idéalistes, les utopistes auraient enfin eu leur place… Nous aurions pu bâtir un monde commun, un monde qui n’exclut pas, ne discrimine pas, n’assigne pas : un monde où nous avons toutes et tous notre place.

Ce choix-là, nous ne l’avons pas fait. Pas encore. D’ici quelques minutes, l’annonce des résultats tombera et, dès lors, nous foncerons en courant, en avant toute !, tête baissée, droit dans le mur et en souriant.

Pourtant, nous ne renoncerons pas. Nous ne renoncerons jamais, car notre combat d’aujourd’hui, qui sera notre victoire demain, c’est celui d’un futur désirable, d’une sobriété heureuse.

Ce jour viendra bientôt, où nous passerons de la logique du « trop » à la logique du « moins mais mieux ». Nous donnerons la priorité à nos besoins essentiels : nous respirerons un air pur, nous marcherons sur une terre vivante, nous mangerons une nourriture saine et nous verrons couler des eaux redevenues claires. Nous n’aurons plus peur pour l’avenir de nos enfants.

Ce jour viendra bientôt où nous remettrons en cause la logique productiviste, la logique des profits de certains au détriment de tous les autres.

Ce jour viendra bientôt où notre santé physique et mentale ne sera plus menacée par tous les excès de notre société de surabondance.

Ce jour viendra bientôt où nous nous reconnecterons à la communauté humaine et nous détacherons des univers numériques et technologiques qui nous isolent et nous aliènent.

Ce jour viendra bientôt où nous nous sentirons libres de poser et d’imposer des limites à toutes et à tous, parce que défendre la liberté ce n’est pas permettre à quelques-uns et quelques-unes de s’affranchir des limites, mais permettre à toutes et tous de bien vivre ensemble, dans le respect de notre belle planète.

Oui, ce jour viendra.

Nous ne renoncerons pas, car notre combat aujourd’hui, qui sera notre victoire demain, c’est celui de l’Écologie culturelle, moteur essentiel de notre bien commun.

Notre combat sera d’affirmer nos valeurs pour une société du partage définie par nos volontés de vivre construites par nos imaginaires, notre réflexion collective, par la recherche et le choix d’une économie sociale et solidaire.

Notre combat sera celui de retrouver le temps d’être, celui de l’autre et de contribuer au meilleur de l’humanité. Ce sera notre combat au local et au global.

L’Écologie culturelle sera notre pacte social pour faire face aux impasses dans lesquelles nous a conduits la recherche de la croissance à tout prix !

Le jour viendra bientôt de ce nécessaire, profond et juste changement grâce à cette nouvelle approche de la culture.

Nous mettrons en œuvre plusieurs champs d’action :

  • Un nouveau rapport à la nature, à sa diversité si précieuse.
  • Une conscience des limites de la planète et de ses ressources.
  • Le réenchantement de nos imaginaires.
  • L’éloge de la lenteur contre l’accélération du temps que nous avons tant connue.
  • Un nouveau rapport au travail, la restauration du sens du collectif.

Oui, ce jour viendra.

Nous ne renoncerons pas, car notre combat aujourd’hui, qui sera notre victoire de demain, c’est celui de la disparition des inégalités.

Ce jour viendra où nous instaurerons le juste partage des richesses.

Nous proclamerons le droit à une retraite sereine et simple pour toutes et tous : la femme de ménage, le cadre, la chirurgienne, le facteur comme la boulangère auront la même pension.

Ce jour viendra où nous instaurerons un impôt sur les successions, pour redistribuer les logements et affirmer le droit de vivre dans la dignité. Nous ferons respirer les banlieues, nous soulagerons les centres-villes et nous métisserons notre population.

À l’échelle de la planète, la pollution tue trois fois plus que le sida, la tuberculose et la malaria, et quinze fois plus que les guerres et les autres formes de violence. À elle seule, la pollution de l’air cause plus de six millions de morts chaque année.

Ce jour viendra où nous éradiquerons ces maladies liées à la pollution.

Les inégalités de santé affectent davantage les populations les plus vulnérables, ce qui contrevient aux principes d’égalité et de non-discrimination.

Ce jour viendra où nous respecterons ce préambule de la Constitution qui déclare que « la nation garantit à tous, notamment à l’enfant, à la mère et aux vieux travailleurs la protection de la santé ».

Près de quatre millions de personnes en France utilisent l’aide alimentaire, nous supprimerons l’insécurité alimentaire.

Ce jour viendra où nous proclamerons la liberté de choisir ou de ne pas choisir un métier, la liberté d’aider les autres. Nous aurons des sages-hommes, des éboueuses, des mécaniciennes, des présidentes, des hommes aides à domicile mais également des aidants grâce à un revenu universel et inconditionnel qui permettra à chacun de satisfaire ses besoins de base.

Ce jour viendra où nous serons dans un monde dépourvu d’ultra-riches et de pauvres. Les stars d’aujourd’hui qui accaparent la gloire et les richesses disparaîtront demain pour laisser place à des milliards d’étoiles solidaires et fraternelles.

Oui, ce jour viendra, je le sais.

Nous ne renoncerons pas, car, notre combat aujourd’hui qui sera notre victoire demain, c’est celui de l’environnement, de la Nature, du vivant.

Celui des arbres qui dansent, des champs qui prennent le soleil, des rivières qui chantent…

Celui de la fourmi sous son rocher, de l’hirondelle sur son fil, de la vache dans son pré…

C’est celui de nos enfants qui jouent dehors, de nos ancêtres qui veillent sur nous et de ceux que nous n’avons pas encore vu naître.

Ce jour viendra où nous arrêterons d’abîmer, piétiner, souiller, arracher, brûler, détruire, éliminer, …

Ce jour viendra où nous réapprendrons à vivre harmonieusement, à cohabiter avec les non-humains et à exister en interdépendance avec le vivant.

Oui, ce jour viendra.

Nous ne renoncerons pas, car, notre combat aujourd’hui, qui sera notre victoire de demain, c’est celui d’une vie proprement humaine. Ce jour viendra aussi où nous retrouverons tous et toutes, quel que soit notre âge et notre origine, le goût des plaisirs simples. Celui de contempler les étoiles, d’apprendre le nom des fleurs et des insectes, de sourire aux inconnus, de boire avec ses mains l’eau des fontaines, de marcher en forêt, de jouer d’un instrument de musique, de planter des arbres, de cultiver son potager, de prendre le temps des caresses, de chanter, de rire, de dire, de lire, d’écrire, de composer, de flâner, de fureter, de découvrir, de philosopher, de créer, d’inventer, de fabriquer, de cuisiner, de construire, de faire la sieste sous les pommiers en fleurs, d’inviter ses voisins, d’accompagner les anciens, d’encourager les jeunes, de protéger les faibles, de partager, de contribuer, de réconforter, de secourir. Oui, ce jour viendra bientôt où l’on tournera le dos à tous ces plaisirs frelatés, consuméristes et égoïstes du monde d’avant où notre humanité ne saurait s’épanouir.

Oui, ce jour viendra.

Mobilisons notre patrimoine de connaissances et nos sensibilités pour contrer notre peur de l’avenir !

Actons notre détermination pour que ce jour advienne.

Bâtissons :

Une école de la juste complexité des connaissances et non des savoirs cloisonnés ;

Une école de la réussite de chacun et non de la hiérarchie des diplômes, de la terre à l’atome tous savoirs et tous métiers sont nécessaires pour construire, entretenir et soigner une société.

Affirmons :

La nécessité des arts et des créateurs – poète, auteur, scénographe, régisseur, musicien, luthier, facteur accordeur, photographe, comédien, sculpteur, acteur, graffeur, danseur, réalisateur, rappeur… (et le tout au féminin) – pour imaginer, penser, alerter, analyser, orienter le monde et nous enchanter ;

La créativité, à tout âge, par des pratiques amateurs artistiques et des expériences culturelles urbaines et rurales.

Restaurons :

Le lien des territoires ruraux et urbains, articulation nécessaire des espaces pour assurer le respect de la nature, la protection des paysages, la qualité de l’environnement ;

Une agriculture paysanne, la variété du travail de la terre, le local et les circuits courts.

Développons :

L’articulation des savoirs ancestraux et des savoirs nouveaux associés aux innovations issues de la recherche ;

La coopération au travail, la coopération dans la gestion de notre pays, de nos régions, de nos villes et de nos villages selon leurs ressources, leurs compétences, leurs expériences, leurs singularités ;

La coopération source de joie, de commun, de co-construction, de gouvernance citoyenne.

Choisissons :

Une économie des échanges, une économie des moyens au service des projets et non celle dont le seul but est l’enrichissement financier ;

Une économie qui renverse les systèmes nuisibles et fait revivre la richesse de projets sociaux environnementaux et culturels qui ne seront plus détruits par la domination de quelques-uns ;

Une économie de la qualité et non de la quantité, de la prospérité et non de la croissance ;

Une économie des alternatives soutenables et non celle de la frénésie du progrès sans limites.

Préservons :

La santé avec une médecine et des lieux de soins libérés de « Big Pharma », des managers de la rentabilité, de la domination des produits, une médecine offrant des approches plurielles, des équipes médicales en nombre suffisant sur tous les territoires.

Assurons :

Une justice indépendante du pouvoir, au service des citoyens, dotée de réels moyens pour appliquer les lois, assurer la défense des victimes ;

Une prison plus digne, plus sélective avec des moyens et des projets de réinsertion viables.

Retrouvons :

Le sens de la vie qui remet l’essentiel au cœur du présent, qui met fin au diktat de la consommation, qui redonne le souffle à notre existence, qui ouvre de nouveaux chemins. Sobriété, ralentissement, créativité sont nos boussoles pour demain.

Levons-nous !

Rassemblons nos volontés, nos expériences, nos analyses, nos désirs ! Le moment est critique, la fin d’une espèce, la nôtre, Humains, pourrait advenir, comme celle d’autres espèces vivantes qui s’effacent déjà de cette précieuse biodiversité qui détermine et nourrit la vie.

Redressons-nous !

Résistons, il est temps de ralentir. Riches des connaissances et des analyses accumulées depuis des siècles, riches d’expériences prometteuses pensées et réalisées pour réparer les abus de la consommation sans limites, de l’exploitation des sols et des mers, de l’esclavage de certains peuples, de l’accaparement des richesses de pays pauvres, dessinons les chemins d’une humanité combattante et pacifique sur une terre respectée !

Préférons l’être au monde à l’avoir ! Goûtons le temps libre !

Soyons solidaires, dignes, créateurs et garants de notre bien commun !

Nous ne renoncerons pas, car oui, notre combat ultime, qui sera notre victoire de demain, c’est celui de la recherche du sens de la vie contre l’absurdité du monde dans lequel nous vivons. Le sens de nos vies individuelles, de nos trajectoires uniques et personnelles, bien sûr, mais surtout le sens collectif. Ce sens, c’est celui de la recherche de la vie bonne, du bon sens, du sens commun : c’est celui d’une commune humanité, d’une vie sociale partagée, de ce qui fait sens pour chacune et pour tous : c’est tout simplement celui d’être ensemble. »

Puis l’oratrice se tait et il y a un long, très long silence, à peine perturbé par les bourdons venus butiner les lilas de Montmartre en ce beau soir de printemps…

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