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Par Boris Dhommée-Marie

Prix de la sensibilité

Dimanche 24 avril 2022, il est 19h59, toutes les chaînes de télé affichent le compte à rebours du résultat imminent des élections présidentielles : d’ores et déjà, les sondages mettent en évidence un coude à coude ultra serré entre le « candidat en marche avant » et la « candidate décroissante en marche arrière » comme les avaient baptisé.es Libération, à l’issue du premier tour…

« … Nous rejoignons notre correspondante au QG de campagne de celle qui pourrait devenir la première présidente de gauche… »

– Éteins ça, va ! J’en ai assez entendu pour ce soir !
– Et mon droit à l’information !

– Tu vas surtout avoir le droit de te taire ! On peut manger en silence dans cette maison ? C’est possible ?
– Dit l’homme qui mange devant le journal tout le reste de l’année…
– Pardon ? J’ai pas bien compris ?
– Chéri, calme-toi. Pas besoin de te mettre dans des états pareils. Surtout que pour une fois, Chloé a raison.

Clara pose un plat fumant de gratin dauphinois au milieu de la table.


– La conspiration féministe maintenant ! On aura tout vu ! Elle est belle la société moderne, tiens !
– Et c’est pas près de finir, papa. Avec notre nouvelle présidente…
– “Future hypothétique nouvelle présidente”. Elle n’est pas encore élue à ce que je sache !
– On va bientôt le savoir, regarde.


« … Nous devrions découvrir d’un instant à l’autre le visage de notre nouveau président de la république… »

Clara dépose un part de gratin dans l’assiette de Clara, puis de Mathias.

– Même la télé est d’accord avec moi ! Nouveau président qu’il vient de dire !
– C’est plutôt une bonne vieille habitude du patriarcat.
– Qu’est-ce qu’elle a ta fille ce soir, Clara ?
– Ma fille ? C’est ma fille quand ça t’arrange !
– Oui, ta fille ! C’est sûrement pas de moi qu’elle tient ces idées de gauchiste en jupette !
– Ah ça, y a pas de danger…
– L’insolence, c’est toi aussi. Moi, jamais je n’aurais répondu à mon père comme ça !
– Et c’est reparti. Quel vieux ronchon tu fais par moment. Tu m’épuises Mathias !
– Ma mère… Ma mère n’aurait jamais parlé à mon père comme ça non plus !

– Heureusement pour elle sinon ton adjudant de père en aurait fait une syncope avant de lui mettre une volée dont il avait le secret !
– Répète Clara ! Répète ce que tu viens de dire ! Je ne te… Arrgh !

Mathias se tient le côté gauche de la poitrine, au niveau du cœur. Il tente de se lever. Plus aucun son ne sort de sa bouche grande ouverte. Il retombe sur sa chaise, s’agrippe à la table à s’en faire pâlir les jointures, puis il bascule sur le côté et tombe lourdement de sa chaise en manquant d’emporter toute la nappe avec lui.

– Mathias ? Mathias !
– Papa !

« … C’est donc Émeline Kébil qui est élue présidente de la République avec 52,35 % des suffrages exprimés. On dit “Présidente”? J’ai dit présidente sans réfléchir, mais j’ai un doute. Peu importe, nous serons fixés dans les jours qui viennent !… »

Mathias gît maintenant sur le sol, inconscient, les yeux à demi-clos, la bouche grande ouverte. Clara et Chloé sont abasourdies et aucune d’entre elles ne semble savoir quoi faire. Finalement, Clara se jette sur son mari, elle le prend par les épaules et le secoue. Mathias ne réagit pas. Chloé réagit enfin et se jette, elle aussi, sur son père inanimé.

– Mathias ! Chéri ! Oh mon dieu !
– Pousse-toi, maman ! Arrête de le secouer !
– Oh mon dieu, Mathias ! Mon dieu, mon dieu, mon dieu faites quelque chose !

Chloé gifle violemment sa mère. Surprise Clara s’arrête de crier. Sa mâchoire inférieure monte et descend mais aucun son ne sort. Elle se tient la joue.

– Appelle les pompiers ! Dis-leur que papa fait une crise cardiaque !
– Oui. D’accord. Tout de suite.
– Et ne raccroche pas tant qu’ils ne t’ont pas dit de le faire !

Encore sous le choc de la gifle reçue, Clara obéit sans réfléchir et trottine vers le téléphone. Elle compose fébrilement le numéro des pompiers. Chloé a ouvert le polo de son père et son posé son oreille près de sa bouche ; elle tente de savoir s’il respire encore. Après quelques secondes d’hésitation, elle commence le massage cardiaque. Clara fait son retour près de la table du repas, visiblement encore secouée.

– Ils arrivent. Je vais… Oh mon dieu, Mathias !

– Maman ! Reprends-toi, merde ! Je ne peux pas m’occuper de toi et de lui !
– Je… Oui… Pardon, je vais les attendre dehors.

« … – Vous êtes avec le grand perdant du soir. – Oui, je suis au siège de campagne du ″Candidat en marche avant″ et ici, c’est un peu la soupe à la grimace. Même si le ton reste globalement cordial, certains militants parlent d’un ″retour à l’âge de pierre″, voire de ″désévolution à faire pâlir Charles Darwin″… »

La porte d’entrée claque. Les yeux de Mathias s’ouvrent et un râle sonore s’échappe de ses poumons. Chloé se recule. Au loin, la sirène des pompiers déchire le calme de la nuit.

– Maman ! Maman !

Mathias respire de manière saccadée. Ses yeux s’ouvrent et se ferment comme pour s’accommoder à la luminosité. Il cherche une prise de la main gauche, qui heurte le canapé. Chloé lui attrape la main pour le rassurer.

– Maman ! Ça va, Papa ?

Mathias tente de parler mais aucun son ne sort. Il déglutit péniblement et se redresse pour s’asseoir. Chloé l’aide en lui attrapant le bras. Clara les rejoint, tremblante et les joues rougies par le froid. Elle tombe à genoux à côté de son mari.

– Mathias !
– Doucement, maman. Il doit rester tranquille.

Clara serre fermement son mari dans ses bras en le couvrant de tendres baisers. Mathias, qui se remet à peine, n’a toujours pas dit un mot depuis son malaise et cherche encore à comprendre ce qui s’est passé. La sirène des pompiers envahit maintenant tout l’espace sonore. Chloé se lève et se dirige vers la fenêtre. Elle tire le rideau pour apercevoir le véhicule des pompiers se garer devant la maison. À peine arrêté, deux pompiers sortent du véhicule en hâte.

– Va voir les pompiers, maman, je reste avec lui.

Chloé essuie grossièrement ses larmes d’un revers de la main, tant pis pour le maquillage ! Elle sort à la rencontre des pompiers.

– Qu’est-ce qui s’est passé ?
– On dirait bien que tu as fait une crise cardiaque.
– Oh. Et qui a gagné alors ?
– Papa ! Tu es incroyable ! Tu viens de passer à deux doigts de la mort, tu nous as foutu une peur bleue et le premier truc que tu demandes c’est « qui a gagné ? » !

Des larmes perlent au coin des yeux de Chloé avant de rouler abondamment sur ses joues. Mathias, encore groggy, prend la main de sa fille dans la sienne et la serre doucement. Puis, il tend son bras et essuie les larmes sur les joues de Chloé avec son pouce massif. À ce moment, les pompiers entrent dans la pièce. Chloé se relève. Mathias tente de faire pareil.

– Oh non, non, non, monsieur. On reste bien tranquille assis par terre. On va vous amener une couverture pour pas que vous ayez froid aux fesses, mais vous ne bougez pas !

Mathias le regarde avec les yeux d’un enfant que l’on vient de priver de dessert.

– Qu’est-ce qui s’est passé, mademoiselle ?
– Je pense que papa a fait un malaise cardiaque. Il ne respirait plus. J’ai fait un massage cardiaque et son cœur est reparti.

– Félicitations mademoiselle, vous avez eu du sang-froid ! Maintenant, on va prendre la suite.

Chloé s’écarte et rejoint sa mère. Celle-ci lui dépose un baiser sur le front en essuyant de nouveau les larmes sur ses joues.

– Mais où t’as appris ça ?
– C’est obligatoire maintenant à l’école. Je l’ai fait au collège et au lycée. Et je le fais encore avec l’association d’éducation populaire, à la maison.

– J’ai jamais appris ça moi à l’école.
– Tu pourras venir à la prochaine session de secourisme. C’est gratuit.
– Je ne compte pas que ton père fasse encore une crise cardiaque. Ça ne servirait à rien.
– Maman, pourquoi tu te rabaisses tout le temps comme ça ?
– Je me rabaisse pas. Mais avoue que je ne vois pas à quoi ça me servirait de savoir faire un massage cardiaque. À part quand ton père fait des malaises. Mais c’est la première fois.
– Il ne faut pas toujours penser aux choses qui te serviront à toi. Apprendre quelques choses qui servent aux autres, c’est important aussi. Je n’ai pas fait de secourisme pour me sauver moi. Je ne pense pas que les pompiers soient pompiers pour se sauver eux-mêmes !
– Mais ce n’est pas pareil, c’est leur métier.
– Les pompiers sont volontaires, maman.
– Ah bon ? Tous ?
– La plupart. Surtout par chez nous.

« … et je souhaite bon courage à madame Kébil pour arriver à faire passer la marche arrière au progrès dans notre pays. Sachez, chers amis, qu’en ce qui me concerne, je ne regarde jamais en arrière ! – Et c’est par ces mots que Clément Mercourt a terminé son discours, suite à sa défaite, ce soir, au deuxième tour des élections présidentielles, qui l’opposait à Émeline Kébil. – Émeline Kébil, justement, que nous espérons entendre dans les minutes qui viennent… »

Un des pompiers revient dans la maison avec un brancard. Mathias respire désormais à travers un masque à oxygène.

– Vous l’emmenez ?
– Oui, madame, il faut que votre mari fasse des examens. Il a quand même fait une crise cardiaque. Ce n’est pas anodin.
– Je peux lui préparer un sac peut-être ?
– Oui, évidemment madame, allez-y. On a un petit peu de temps.

Les pompiers installent Mathias sur le brancard. Il fait signe à sa fille de s’approcher. Il lui prend la main.

– Ça va ?
– Je crois que le pire est passé. Je ne savais pas que tu savais faire un massage cardiaque. Ce n’est pas ta mère qui…
– Papa, il faut que tu arrêtes avec maman. On est plus sous de Gaulle !
– Je ne l’ai même pas connu le Général !
– Et bah, on ne le dirait pas quand on t’entend parler, des fois.
– Tu l’as quand même sauvé ton vieux papa réac’.
– Bah évidemment !
– Ah bah tu dois être contente, c’est ta candidate chérie qui a gagné.

À cet instant, l’électricité se coupe dans la maison, qui se retrouve alors plongée dans l’obscurité et le silence. Seuls les reflets bleus du gyrophare illuminent la pièce par intermittence.

– À peine élue voilà qu’elle nous remet tous à la bougie !
– Mais non, c’est juste une panne ! Avec tous les gens devant leur télé et toutes les maisons allumées avec le chauffage, pas étonnant que le réseau ne tienne pas toujours le choc.
– Tu ne vas quand même pas faire un procès à tous les gens du pays quand même ! Ils ont le droit à un peu de confort. Regarde-moi, si tout le monde pensait comme ta madame Kébil, j’attendrais encore les pompiers à l’heure qu’il est !
– Ce qui me rassure c’est que tu as l’air de recouvrer rapidement la santé…

La lumière revient dans la maison, la télé se rallume et les appareils se mettent bruyamment sous tension. Un soulagement palpable gagne la maisonnée.

« … Ainsi se termine le premier discours de notre nouvelle présidente. Comme vous avez pu le constater, elle a insisté sur la ″présidente″ ! … »

– Ah bah zut, on l’a loupé !
– Je m’excuse, j’ai fait sauter les plombs. J’ai voulu voir s’il y avait du linge propre dans le sèche-linge et ça a tout fait péter ! On a trop de trucs branchés partout Mathias !
– Tu as contaminé ta mère ma parole !
– Madame à raison, monsieur. Si vous branchez trop d’appareils en même temps, vous risquez les coupures de courant et pire, les incendies.
– Et puis vous n’avez pas besoin d’avoir la télé dans toutes les pièces de la maison, renchérit Chloé.
– Il va falloir y aller maintenant.
– Ah oui, tenez son sac. Je t’ai mis une paire de chaussons, ton pyjama de voyage et tes journaux. Tu as aussi des affaires de toilettes. Et puis tes lunettes pour lire et un change complet.
– Chérie, je ne pars pas en vacances, je vais à l’hôpital.
– Je vais te suivre avec la voiture. C’est possible, monsieur ?
– Oui, vous pouvez, on va y aller maintenant par contre.
– D’accord, d’accord, juste le temps de prendre les clés. Chloé, je te laisse la maison. Désolée, c’est le bazar, mais je rangerai demain en rentrant !
– Va maman !
– Ne fais pas attendre le monsieur, chérie !

Chloé embrasse sa mère sur la joue avant qu’elle ne disparaisse dans le garage. Mathias tient toujours la main de sa fille. Il la regarde et des larmes perlent sur ces joues.

– Ça va, Papa ?
– Oui, oui. J’ai failli mourir et c’est ma petite fille qui m’a sauvé la vie.

Mathias est secoué de soubresauts par les sanglots qui lui envahissent la gorge. Chloé pleure à chaudes larmes. Tous deux finissent par se calmer et reprendre un semblant de contenance.

– C’est fini, papa. Tu es sauvé.
– Oui, et c’est grâce à toi ! Tu sais qu’à ton âge, si mon père avait fait une crise cardiaque, je l’aurais laissé mourir parce que je n’aurais pas su quoi faire ! Tu te rends compte…
– Oui et pourtant, si on écoute ton candidat, papa, l’éducation pour tous, c’est le cadet de ses soucis.
– Il a dit ça, Mercourt ?
– Un truc qui y ressemble en tous cas. Si on ne peut pas faire d’argent avec, ça ne l’intéresse pas.
– Parce que la mère Kébil, l’argent elle n’aime pas ça peut-être ?
– Papa, pas maintenant.
– T’as raison.
– On va y aller, monsieur. Bonne fin de soirée mademoiselle et encore bravo. Vous avez sauvé votre papa.

Mathias ne lâche toujours pas la main de Chloé, qui l’accompagne jusqu’au camion.

– Il ne fait pas bien chaud pour un mois d’avril ! Les saisons deviennent bizarres.
– Papa, il faut que tu me lâches la main maintenant.
– Ah oui, pardon ma chérie.
– Allez monsieur, on va y aller. Essayez de pas trop parler et de garder votre souffle tant qu’on n’en sait pas plus sur votre cœur.
– Mon cœur, il est devant vous.
– Oh, papa.

Chloé enlace longuement son père.

– On se voit demain à l’hôpital.
– Je ne sais pas quel est le programme, mais oui, faisons comme ça.
– À demain alors, et sois gentil avec les gens, ils sont à ton service, pas à ta disposition.

Mathias prend un air outragé mais sourit sous son masque. Les pompiers le rentrent dans le camion. Au moment de fermer les portes-arrières le pompier s’arrête et fait signe à Chloé d’approcher. Elle s’exécute.

– Il veut vous parler.
– Il n’est pas possible !

Le pompier sourit. Chloé s’approche de l’arrière du camion. Son père retire son masque à oxygène.

– Je voulais te dire : j’ai voté pour elle.
– Quoi ?
– Kébil, j’ai voté pour elle !
– Mais pourquoi ? Tu n’es d’accord sur rien avec elle et tu as même été au meeting de Mercourt !
– Parce que défendre la liberté ce n’est pas permettre à quelques-uns de s’affranchir des limites, mais permettre à toutes et tous de bien vivre ensemble. C’est elle qui l’a dit. Et elle a raison. Comme tu as eu raison de la soutenir. Et mon père disait toujours « Vouloir avancer à tout prix, c’est le privilège des abrutis ». Je n’avais jamais vraiment compris jusqu’à ce que je me retrouve dans l’isoloir ce matin.
– Monsieur, mademoiselle, il faut vraiment qu’on y aille maintenant.

– Ah oui, oui, pardon. À demain, papa. Je t’aime.
– Je sais.

Sans se retourner, Chloé descend du camion. Le pompier referme les portes derrière elle avant de monter à l’avant du véhicule. Chloé le regarde s’engouffrer dans la nuit, en essayant d’apercevoir son père à travers la vitre arrière.


Avis du jury

Prix de la sensibilité

Le temps d’une nouvelle, vous nous avez plongé.es dans l’intimité d’une famille à un moment éminemment familial : le repas. Qui plus est, en pleine annonce des résultats de l’élection présidentielle, au cours d’une de ces petites querelles familiales mêlant non-dits dits quand même, sous couvert de taquineries et d’évocations politiques et féministes.

Ceci, sur fond de victoire de la candidate décroissante, et de la soupe à la grimace du perdant, qui passent très vite en second plan face à un événement ayant plus trait à la vie quotidienne qu’à la vie politique : et quel événement ! Une crise cardiaque et sa prise en charge qui vont en émouvoir plus d’un.e dans le jury avec le cortège des sentiments des trois protagonistes, le père, la mère et la fille !

Dans votre nouvelle, la décroissance semble ne pas avoir la vedette, et pourtant : vous nous placez au cœur de la vie sociale et de ses tensions ; de la richesse des liens qui nous unissent et nous soudent, l’un des thèmes les plus importants de la décroissance ! Avec de surcroît à la fin, lors de la panne d’électricité précédant son transfert à l’hôpital, l’humour du père (qui révèle d’ailleurs à sa fille qu’il a voté pour la candidate décroissante !) : « À peine élue voilà qu’elle nous remet tous à la bougie ! », pour tordre le cou gentiment à un des stéréotypes les plus répandus sur la décroissance !

Merci à vous pour cette excellente nouvelle décroissante, qui finit bien.
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Un commentaire

  1. Wouaouh, quelle nouvelle ! J’en ai lâché une larme dis donc… elle mérite son prix !
    C’est très bien écrit, haletant, avec beaucoup de sous-entendus décroissants, avec les clichés qu’on connaît des méconnaisseurs de la décroissance. C’est tout à fait dans l’air du temps, et ça donne un peu d’espoir pour l’avenir 🙂
    Merci !

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