Laisser les lucioles réenchanter nos nuits ← lauréate

Dimanche 24 avril 2022, il est 19 h 59, toutes les chaînes de télévision affichent le compte à rebours du résultat imminent des élections présidentielles : d’ores et déjà, les sondages mettent en évidence un coude-à-coude ultra serré entre le « candidat en marche avant » et la « candidate décroissante en marche arrière » comme les avait baptisés Libération, à l’issue du premier tour. Deux visions du monde qui s’opposent, deux avenirs possibles aussi. Les citoyens ont arrêté leur choix. Le verdict se fait attendre. Soudain, tous s’interrompent. Ça y est, on va savoir. Des traits tout d’abord indistincts remplacent les visages masqués des nombreux journalistes et autres experts qui meublaient jusqu’alors l’espace médiatique de statistiques et de conjonctures, attendant LE moment. Rapidement, l’identité du vainqueur ne laisse plus place au doute et un visage masculin finit de se matérialiser à l’écran sur plus de 30 millions de postes de télévision à travers le pays.

Elle le sait, bien que les résultats soient encore provisoires, les deux points qui la séparent désormais de son rival ne laissent guère d’espoir que la situation se retourne. Elle jette un coup d’œil rapide autour d’elle, vers celles et ceux qui l’entourent, à quelques pas de distance. Elle observe sa « garde rapprochée », ainsi que l’ont nommée les médias, en fait ses amis, ses compagnons de route, sa liste dont le carcan constitutionnel l’a obligée à prendre la tête. Elle croise plusieurs regards et n’y lit pas tant la tristesse que la surprise – ils y avaient cru, tellement – et l’expectative. Ils attentent la suite.

Comme un flash lui revient le souvenir de cette belle soirée de janvier lors de laquelle elle reçut ce fardeau après plusieurs heures de discussion et d’échange, au terme de leur élection sans candidat. Car oui, si on les forçait à se choisir un représentant unique, eh bien, ils l’avaient fait à leur manière, une bravade de plus.

Quelques sifflets fusent – contre les résultats ? Contre elle ? – en provenance de la place attenante où la foule a commencé à s’amasser depuis le début de soirée. Ils déchirent le silence presque confortable qui s’était installé dans la pièce depuis une minute, une heure, une éternité, et la ramènent ici, maintenant, en ce soir de défaite. La porte du local est ouverte. Elle sait qu’au-delà l’attendent l’estrade, la foule de ces concitoyens et puis les journalistes, à l’affût. Réajustant sa veste d’un geste sec – presque trop -, elle se dirige d’un pas qui semble décidé vers l’air tiède de la nuit, gorgé des odeurs du printemps. Ne pas penser à ce sentiment de flottement, proche de l’ébriété, qui commence à se faire sentir, chasser les fourmis qui débutent leur danse infernale chatouillant l’estomac. Puis la rafale des flashes, le murmure de la foule qui s’amplifie un instant et se meurt tout aussi vite alors qu’elle gravit les quelques marches de l’estrade. Les fourmis sont parties, le flottement aussi. Elle retrouve sa place, la tribune, place dont elle n’a jamais voulu et qui pourtant lui va si bien. Son regard calme et déterminé balaye la foule de ses égaux, celles et ceux pour qui elle a donné son temps, celles et ceux aux côtés de qui elle s’est battus ces derniers mois, ces dernières années aussi. L’air paraît aussi lourd que dans les instants qui précédèrent l’annonce des résultats. L’attente est palpable. Pas de discours écrit cette fois. Ils avaient pourtant essayé, ensemble, comme avant chaque meeting, mais peine perdue. Cela avait été comme s’il était impossible d’écrire avant d’être fixé, avant de savoir sur quelle France se coucherait le Soleil ce soir : sur un avenir ouvert et audacieux ou bien sur l’horizon morose des néolibéraux ?

Elle prit une profonde inspiration et se lança, faisant partir la voix de son ventre, de son cœur, du plus profond d’elle-même :

« Citoyens, citoyennes, mes amis ! Ce soir, la joie et la liesse seront dans l’autre camp. Ce soir, l’horizon des possibles s’est éloigné encore un peu. Ce soir, nos adversaires jubileront probablement, croyant à tort avoir brisé un rêve qu’ils prenaient pour un cauchemar. À tort, dis-je, car ce rêve, notre rêve, celui de cette belle nation, n’a pas été touché, ni par leur victoire ce soir, ni par les salves hypocrites dont il a fait l’objet ses derniers jours. Les chiens de garde se gausseront demain, pensant avoir réussi, à force d’aboyer, à tenir en respect et notre projet et la liberté qu’ils prétextent défendre.

Certes, chasser les pantins d’un monde mortifère de l’exécutif pour le placer dans les mains du peuple afin qu’il libère son avenir, cela nous aurait simplifié la tâche. Certes, voir leur superbe rabaissée dans la défaire aurait revigoré nos cœurs, trop habitués à leur suffisance. Mais que vaut leur victoire pour les rennes de l’État si nous, nous avons gagné la société ?

Car le monde dont nous voulons n’est pas si loin. Nous avons proposé ensemble à nos concitoyens un pari, le pari qu’un autre monde était possible. Le pari que les journées harassantes des uns et que le chômage déprimant des autres n’étaient pas des fatalités. Le pari que la démocratie n’était pas que l’affaire de quelques sénateurs ventripotents dans un palais doré, mais une quête de sens, ouverte à tous. Le pari que l’on pouvait vivre bien et heureux hors des temples de la consommation et quelles que soient son origine ou la richesse de ses parents. Le pari de ne plus abîmer le monde et de laisser les lucioles réenchanter nos nuits. Le pari que le travail, l’énergie, l’agriculture pouvaient émanciper et nourrir, et non asservir et empoisonner.

On nous a traité de lâches ou de doux rêveurs fuyant la « réalité économique ». On a voulu nous salir du funeste nom de fasciste, détruisant la liberté et la démocratie. Mais l’opprobre et le mensonge n’auront pas eu raison de la vérité. Parce que rappeler la prévalence de notre monde, de notre environnement, sur une économie gangrenée, ce n’est pas fuir la réalité, mais la regarder en face. Parce qu’appuyer sur le frein d’urgence pour laisser notre planète vivable, ce n’est pas condamner des gens au chômage et à la rue, mais leur permettre de vivre, tout simplement. Parce que jeter ensemble les fondements d’une société nouvelle et plus juste, ce n’est pas saigner les entrepreneurs, mais apporter enfin à toutes et tous l’égalité. Parce que défendre la liberté, ce n’est pas permettre à quelques-uns de s’affranchir des limites, mais permettre à toutes et tous de bien vivre ensemble. Et cela, notre message, fut entendu !

Voyez les assemblées citoyennes qui ont émergé çà et là ces dernières semaines, spontanément, prenant de cours le cadre institutionnel et s’attirant les foudres des préfectures. Voyez les grèves, qui entreront demain dans leur dixième jour, réclamant notamment des réductions drastiques du temps de travail et la répartition des richesses. Voyez ces grands projets à l’arrêt, ces raffineries occupées, ces firmes sabotées, grâce à des rebelles toujours plus nombreux, chargés chaque jour avec moins d’allant par les forces de cet ordre injuste qui se sait menacé. Voyez les usines ouvertes, transformées en tiers lieux par leurs ouvriers. Voyez ces bottes de foin qui coupent l’accès et recouvrent les bâtiments des fabricants de poison. Et sentez cette énergie, ce vent de changement pour un monde meilleur qui, partout, infiltre la société.

Alors, réchauffons nos cœurs ce soir, humons ce doux parfum de printemps qui embaume la nuit. Car il recouvre le cadavre moribond d’un monde qui se croit toujours vivant. Mais il est bel et bien mort ce monde, terrible, et ce soir nous avons assisté à ses derniers spasmes. »

Et – j’ai toujours du mal à y croire – les faits lui donnèrent raison. Du moins en partie. Ce soir, alors que je me remémore cette nuit inoubliable que nous avons vécue il y a tout juste un an, je ne peux m’empêcher d’admirer sa clairvoyance. Il est facile, a posteriori, d’isoler toutes ces prémices qui allaient donner lieu aux événements qui culminèrent en juin dernier. Ce terme, « événements », me semble un peu faible, mais je ne sais comment et sous quel nom ils passeront à la postérité : révolte, révolution, ou bien juste événements, voire une simple note de bas de page éclipsée par ce dont ils auront accouché, à savoir un changement de constitution. En effet, s’il y a bien une chose qui perdurera, à tout le moins dans les livres d’Histoire, c’est bien ce nouveau contrat social. Ne serait-ce que pour l’ambiance rocambolesque dans laquelle elle a vu le jour. Imaginez un peu – enfin, vous vous en souvenez probablement aussi bien que moi -, imaginez un président bien réac qui a déjà pris cinq années de déconvenues, coup sur coup avec nos amis parés de jaune puis notre ami microscopique et un peu moins sympathique, un homme qui contre vents et marées s’en est tenu à son cap, à son programme tout droit sorti d’un vieux bouquin d’économie des années 80 et qui est réélu dans une atmosphère chargée en soufre. Il faut le lui reconnaître, il a eu du courage de rempiler pour cinq ans. Enfin, plus exactement de vouloir remplier. Parce que si les usines qui avaient été occupées ne le restèrent pas longtemps, les grèves, elles, ont perduré ainsi que de nombreux blocages et les ZAD qui avait repris des couleurs, comme à Gonesse, Dijon et Montpellier, et qui étaient maintenant quasi-inexpugnables. Bref, les préfets devaient se dire que, s’ils en avaient connu du bazar en cinq ans, là, c’était l’acmé !

La bonne surprise vint des législatives. Ce fut une vraie bouffée d’air, vous savez, l’un de ces trop rares moments où l’on reprend confiance et espoir en la démocratie. Tout le monde s’était, en effet, focalisé sur les présidentielles, comme à l’accoutumée. Sauf que, cette fois-ci, le terrain devait payer. Les décroissants, épaulés d’une partie de la gauche n’étaient pas seulement allés faire du porte-à-porte pour maximiser les votes. Ils avaient fait vivre leur programme dans les « quartiers défavorisés » et les « territoires déshérités » selon la nomenclature orwellienne en usage à l’époque – enfin l’an dernier -. Dans ces petits coins de France, abandonnés par le pouvoir central et les édiles des centre-villes, ils avaient déclamé dans la rue, montés sur un banc ou une margelle ; ils avaient provoqué des assemblées spontanées, tirant de leur inertie les passants pour leur faire vivre la démocratie ne serait-ce qu’une fois dans leur vie ; ils avaient catalysé des réseaux d’entraide en maillant les associations locales et les faisant connaître, etc. En un mot, ils avaient écouté, point central pour construire un programme pragmatique, mais aussi pour redonner une considération à celles et ceux dont l’avis n’avait jamais compté. Nous étions bien les seuls dans ces coins-là car d’un point de vue comptable, le « retour sur investissement » est plutôt mauvais pour les votes dans ces bastions de l’abstention. En théorie. En effet, le contre-don, faisant écho à notre écoute, nous le reçûmes justement le soir des législatives. Non seulement le parti en marche avant venait de caler brusquement, mais la guerre fratricide des fascistes alliée aux casseroles judiciaires des semi-fascistes avaient laissé de la place, beaucoup de place finalement, pour tout le reste. Un beau fourre-tout que ce « reste » diront certains mais il devait avoir un rôle historique, du moins aussi loin que je peux en juger à quelques mois de distance. 87 députés décroissants, 174 députés des partis de gauche souhaitant une nouvelle constitution et 58 députés venant de mouvances apparentées : largement de quoi faire aboutir quelques motions de censure. En tout cas pas de quoi gouverner un pays, encore moins en marche forcée.

Et là s’en fut trop pour notre président. Que la cause directe fut le résultat du dimanche ou la découverte, le lundi matin, d’un tas d’ordure de trois mètres formant un signe obscène devant l’entrée de l’Élysée, cela importe peu. Notez que nous l’avons échappé de peu, il aurait pu faire une crise d’apoplexie ou finir par perdre totalement la raison, ce qui nous aurait valu d’écoper de notre cher sénateur en chef à la place. Mais non, il baissa juste les bras.

Partant, la révision constitutionnelle fut lancée, dans un climat à la fois euphorique – qui l’eut cru un mois et demi plutôt alors que nous étions plongés dans l’amertume de la défaite -, explosif – parfois au sens littéral – et circonspect – tant que les mêmes têtes restaient en place, rien n’était gagné -. Mêlant symbolique, au travers des dates, et efficacité par un calendrier serré, la loi promulguant l’Assemblée constituante fut votée le 9 juillet lors d’une session spéciale, les constituants, élus le 4 septembre, commencèrent leur travail le 29, bien inspirés par l’exemple chilien qui venait d’être couronné de succès. La rédaction s’est achevée voilà un mois, le 28 mars. Je pense que vous l’avez lu comme moi, mais bon sang quel projet ! Une assemblée en partie tirée au sort ; une réorganisation des régions par bassins de vie ; un exécutif à trois têtes et non plus une seule ; une généralisation des jurés dans tous les tribunaux ; un conseil du temps long orchestrant le retour vers une société durable mise en pratique localement par des assemblées communales ; une gestion des zones naturelles et des bassins versants comme des biens communs, etc. Un nouveau projet de société en somme, bâti sur des fondations enfin réellement démocratiques. Et ce vote, ce référendum, le plus important que j’ai connu, prenait place aujourd’hui. Espérons que l’audace triomphera de la servitude et de l’inertie. Il est 19 h 59, le compte à rebours est lancé.

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