J’ai besoin de vous ! ← lauréate

Dimanche 24 avril 2022, il est 19 h 59, toutes les chaînes de télé affichent le compte à rebours du résultat imminent des élections présidentielles: d’ores et déjà, les sondages mettent en évidence un coude à coude ultra serré entre le «candidat en marche avant» et la «candidate décroissante en marche arrière» comme les avait baptisé·es Libération, à l’issue du premier tour…

 

— Quelqu’un peut me donner le nom de celui ou celle qui a remporté cette élection?

Toutes les mains se lèvent dans la classe. La maîtresse sourit devant l’enthousiasme de ses élèves et désigne Maryna.

— Flore Dupin, madame.

— Exact. Quelqu’un sait pourquoi on en parle aujourd’hui, Serge?

— Ça fait 200 ans.

— Élia, peux-tu me dire pour quelle raison on célèbre cette élection plutôt qu’une autre?

— Parce qu’elle a sauvé le monde!

 

À peine élue, Flore Dupin passa à l’attaque et lança sa loi pollueur-payeur avec en ligne de mire les énergies fossiles. Elle savait ses chances minces, mais la motion passa, à 2 voix près. Grâce à une panne d’ascenseur qui emprisonna 6 parlementaires opposés à la loi.

La présidente se saisit de cette anecdote pour relever l’importance de chaque représentant au Parlement. Si quelques voix pouvaient faire la différence, il était essentiel que plus de personnes souhaitant le changement s’engagent. Car toute seule, elle n’y arriverait pas. «J’ai besoin de vous, surtout maintenant que je suis à ce poste», répétait-elle dans ses apparitions publiques.

Son emblème, une terre entre deux mains, commença à fleurir chez les candidats pour renouveler non seulement l’Assemblée Nationale, mais aussi les mairies et toutes les couches du pouvoir politique. Il était surtout porté par de nouvelles têtes, principalement des jeunes et aussi des femmes qui, enfin, sentaient qu’un changement pourrait s’instaurer.

Ça s’est joué à peu de voix, mais elle a remporté la majorité à l’Assemblée Nationale et elle a enfin pu lancer des réformes sérieuses.

Elle attaqua de front le système financier, fixa une taxe sur les transactions boursières, ainsi que sur les primes et dividendes des actionnaires et des PDG. Ce qui lui valut les huées des intéressés, mais un élan de popularité au sein des classes moyennes et inférieures. Pour une fois, le peuple français voyait une présidente qui agissait pour le peuple.

Bien sûr, ceux touchés par les réformes tentèrent de faire barrage, mais elle n’avait pas besoin de leur appui. Elle bénéficiait du plus important des soutiens: la population.

Grâce aux recettes perçues, elle renforça les aides à la production locale, en commençant par l’agriculture. Mais loin de distribuer ces aides aveuglément, elle exigea de ceux qui les recevaient une production respectueuse de l’environnement et des consommateurs. Ceux qui bénéficièrent de cette aide se virent gratifiés d’un nouveau label enfantin, mais efficace: une planète Terre qui sourit.

En instaurant une taxe sur les denrées importées, elle rééquilibra les prix, subventionnant les producteurs locaux pour baisser leurs coûts. Une fois que le prix ne fut plus un argument dans le choix des consommateurs, ils plébiscitèrent les produits sains et respectueux. Le label bio en prit pour son grade.

D’où une relance de l’économie régionale, le développement de fermes et de nouveaux débouchés pour une main-d’œuvre locale. L’exode urbain entamé après la pandémie de 2020 prit un nouveau sens.

Afin de s’assurer que des profiteurs ne s’insinuent pas dans le système, elle créa un ministère de la Planète chargé de surveiller et sanctionner tous les abus.

 

 

— Dis papa, pourquoi les gens d’avant ils cultivaient pas leur jardin?

Louis sourit. Sa fille est en plein dans l’âge des «dis pourquoi» et ne tarit pas de questions.

— Parce qu’ils n’avaient pas tous un jardin ni le temps de s’en occuper.

Maryna réfléchit, n’arrive pas vraiment à imaginer quelle situation pourrait empêcher des gens de faire pousser leurs légumes.

— Comment ça se fait qu’ils n’avaient pas de jardin?

— Certains vivaient dans des appartements en ville.

— Mais maman et tante Elvire aussi vivent dans un appartement en ville.

— Oui, mais seulement trois jours par semaine, pour leur travail. Après, elles reviennent ici, avec nous.

— Ils faisaient pas comme ça?

— Non.

— Qui habitait dans leur appartement quand ils n’étaient pas au travail?

— Ils ne partageaient pas leurs appartements. Ils étaient pour eux tout seuls.

— Ils étaient pas tristes? Ils ne s’ennuyaient pas?

— Ils travaillaient beaucoup plus à l’époque.

— Mais pourquoi?

— Parce que la société était basée sur la rentabilité et le profit.

— Pourquoi?

— Je ne sais pas. Dis-toi juste que tu as de la chance de pouvoir vivre dans une société dont l’être humain et la nature déterminent la richesse plutôt que les avoirs personnels.

— Mais on est riche, nous.

— Tu as tout à fait raison. Tu veux aller jouer avec tes amis?

— D’abord on voulait aider pour planter les patates.

— Vous n’êtes pas obligés de participer, vous avez déjà eu école ce matin.

— Oui, mais c’est rigolo de planter les patates.

— Si tu le dis. Vas-y.

Louis regarde avec tendresse sa fille se diriger vers les champs.

 

 

À l’échéance du premier mandat de Flore Dupin, l’inquiétude émergea au sein de la population qui la soutenait. Ils craignaient que les opposants au changement de cap reprennent la main et anéantissent 5 ans de réformes.

Les réfractaires aussi avaient peur. Peur qu’un second mandat pour la Présidente sortante marque un tournant top prononcé pour tout retour en arrière et marque la fin définitive de leurs privilèges. Car c’est bien de cela qu’ils s’agissaient. La Présidente Dupin ne répondait pas aux incitations des lobbyistes, ne se laissait pas influencer par les menaces des multinationales. Un passage de son discours inquiéta particulièrement ses opposants. Car si jusqu’à présent elle semblait les considérer comme un bruit de fond désagréable, là, elle les menaçait directement. «Je mettrai, pour ce nouveau quinquennat, une attention particulière par que chacun et chacune puisse avoir des conditions de vie agréables, supportables, dignes. Et être vraiment libre de ses choix professionnels comme de vie. Pas de se retrouver à devoir choisir une solution par défaut, pour soi, pour sa famille, pour la planète. Parce que défendre la liberté, ce n’est pas permettre à quelques-uns de s’affranchir des limites, mais permettre à toutes et tous de bien vivre ensemble. Il est temps de briser les chaînes de la surconsommation et de pouvoir prendre le temps de vivre loin des chimères de la publicité et du marketing.»

Elle pointa du doigt l’obsolescence programmée qui engendrait la surconsommation et enrichissait quelques-uns. Mais qui touchait également les êtres humains qu’on jugeait inutiles une fois un certain âge atteint.

 

— Dis papy Georges, pourquoi avant il y avait des maisons de retraite? À quoi ça servait?

Il observe Maryna. Il est au courant de la fièvre de questionnement qui habite sa petite-fille. Mais pourquoi vient-elle précisément chez lui avec cette question?

— Comment as-tu appris ce terme?

— À l’école, dans le livre d’histoire. Mais j’ai pas bien compris.

— Quand on vieillit, on peut avoir besoin de plus de soins, ou d’aide pour se souvenir.

— Comme moi je te rappelle pour prendre tes médicaments?

— Et bien à une époque, quand les gens vieillissaient et vivaient seuls, ils n’avaient personne pour les aider. Alors on les mettait tous ensemble dans une grande maison avec des soignants pour prendre soin d’eux. C’était ça, les maisons de retraite.

— Ils n’avaient pas de famille pour s’occuper d’eux?

— Si, mais leurs familles n’avaient pas le temps. Ils devaient travailler et gagner assez d’argent pour faire vivre leur propre famille.

— Les grands-parents ne faisaient pas partie de leur famille?

— Si. Mais les parents devaient s’occuper de leurs enfants à eux. Et souvent ils n’avaient pas la place pour accueillir les grands-parents chez eux.

— J’aurais pas voulu vivre à cette époque. J’aime bien que tu sois avec nous et qu’on fasse pousser nos légumes.

— Moi aussi Maryna, moi aussi, répond le grand-père, les yeux humides.

 

Même si l’opposition resserra les rangs derrière son candidat, Flore Dupin remporta haut la main son second mandat. 65 % pour elle, 35 % pour son opposant, avec un taux de participation historique de 83 %. Elle avait su motiver les gens, leur faire comprendre qu’il fallait s’investir, relever les manches et s’engager. Qu’ils pouvaient se servir des outils démocratiques en leur possession pour faire évoluer la société dans le sens du peuple plutôt que dans celui de lobbyistes et hommes d’affaires influents.

Elle attaqua de front les problèmes liés à l’énergie et à la surconsommation. Elle augmenta encore la taxe du pollueur-payeur qu’elle avait instaurée sur les carburants fossiles et interdit les vols bon marché pour des destinations de week-end atteignables en train. Avec l’argent récolté, elle renforça les réseaux de transport public à l’échelle nationale et développa le ferroviaire pour répondre aux besoins des concitoyens. Son successeur reprit le flambeau et décréta l’interdiction pure et simple de toute énergie fossile.

Réduire l’impact de l’humain sur la planète dans son pays perd de son sens si les importations ne sont pas produites et transportées de façon écologique. Elle encouragea les fabricants locaux par des aides et subventions prélevées par des taxes sur les produits importés. Conséquence de ces décisions, les entreprises se relocalisèrent dans le pays, pour éviter la taxe d’importation et bénéficier d’encouragements fiscaux.

Elle créa un ministère de l’Obsolescence chargé de réguler la durée de vie des appareils. Chaque produit mis sur le marché se vit contraint d’indiquer sa durée de vie prévue par le fabricant. Cette dernière n’était pas déterminée par une moyenne générale, mais par l’élément le plus fragile du produit. Le degré de réparabilité dut également être clairement indiqué. Le ministère de l’Obsolescence mit également en œuvre des passerelles pour les échanges et le prêt des outils à usage occasionnel.

 

— Maman, tu m’as manquée!

Maryna se précipite dans les bras de sa mère qui a tout juste le temps de descendre de la navette et de se baisser pour l’accueillir.

— Toi aussi ma chérie.

— Elle est pas là tante Elvire?

— Elle viendra avec le prochain train. Elle s’est arrêtée à la Réserve pour échanger des livres et prendre des outils pour l’oncle Jean.

— Pourquoi tu dois aller travailler en ville? Tu pourrais pas faire comme papa et travailler ici? Il y a assez de choses à faire, tu t’ennuierais pas.

Natacha prend sa fille par la main et s’engage sur le chemin qui serpente entre les champs. Les éoliennes qui bordent le bâtiment principal tournent comme pour lui souhaiter la bienvenue.

— Je suis obligée, Maryna.

— Tu pourrais pas changer de travail?

— Tu aimes bien les cours avec les enfants dans d’autres pays du monde avec les grosses lunettes?

— Oui, c’est super, on apprend plein de trucs sur comment ils vivent dans les endroits où il y a de la neige ou dans le désert ou sur une île.

— Et bien si tous les spécialistes en bio-informatique comme moi cessaient de travailler à la ville, tu ne pourrais plus suivre ces cours.

— Je ne veux pas que ça s’arrête.

— Alors je peux continuer d’aller en ville?

— Bon, d’accord.

— Tu sais ce n’est que 3 jours. Avant les gens travaillaient 5 voire 6 jours parfois pour gagner assez d’argent pour vivre.

— Comment ils rentraient chez eux?

— Ils habitaient à la ville.

— Ça devait pas être drôle, travailler presque toute la semaine et pas pouvoir se reposer à la ferme, ni faire pousser des patates. Tu sais, avec Élia et Serge, on est allé planter les patates après l’école comme ça quand elles auront poussé on pourra faire de la purée!

— Mon plat préféré! Je me réjouis d’en manger.

— Faudra que tu me montres comment on fait, répondit Maryna.

 


Si les dirigeants des pays voisins regardèrent d’un œil amusé cette présidente atypique, ils ne se sentaient pas menacés. Ils songèrent plutôt à des sanctions à l’encontre de son protectionnisme. Pour eux, ce n’était qu’une phase qui disparaîtrait avec un nouveau président.

Ce que les instances dirigeantes trop sûres de leur mainmise sur le pouvoir ne remarquèrent pas, c’est l’intérêt de la population pour ces réformes. Enfin un dirigeant donnait les moyens à son peuple de prendre une nouvelle direction. Et même, la population était encouragée, invitée à participer au changement par le biais simple de la démocratie. Et ça marchait! Des partis se formèrent, des candidats plus jeunes, sans attaches, émergèrent un peu partout et les patriarches de la démocratie libérale commencèrent à trembler sur leurs certitudes.

Petit à petit le besoin d’une vie plus équilibrée pour un monde plus sain se répandit. Flore Dupin avait montré qu’on pouvait gouverner autrement, dans un but plus humaniste, plus respectueux de l’environnement et non pour la croissance à tout prix au détriment de la planète.

Le virus se répandit aux pays alentour et au reste du monde. Lentement mais sûrement et après de nombreuses autres réformes, la face du monde changea.

 

— Dis maman, pourquoi on mange pas plus souvent de la viande?

Les 4 familles sont rassemblées dans la salle commune. La table a été dressée pour un repas festif en l’honneur de la journée Flore Dupin. Natacha se penche vers Maryna pour lui répondre.

— Parce que sinon on n’aurait plus de vaches pour nous donner du lait. Ou de poules qui pondraient des œufs.

— On pourrait plus faire de gâteau alors?

— Non.

Maryna réfléchit, Natacha voit qu’une nouvelle question se forme dans l’esprit de sa fille.

— Ils sont gentils les animaux de nous donner à manger. Mais c’est triste qu’on doive les tuer pour ça. On pourrait pas faire autrement?

— On ne mangerait que des légumes. C’est possible. Mais les animaux ne nous servent pas qu’à manger. On tanne leur peau pour faire du cuir, on récupère le gras pour la cuisine, on broie leurs os pour faire de l’engrais. Chaque partie a une utilité. On ne laisse rien perdre, ainsi on honore le sacrifice de l’animal.

 


Le réchauffement de 1,5 degré n’a pas pu être évité. Il était déjà trop tard. Les réformes n’ont pas été prises assez vite, car vite à l’échelle humaine ne correspond pas au degré d’urgence.

La biodiversité a changé, les zones climatiques aussi. Il y a eu déplacement de population et l’humanité a dû s’adapter au monde qu’elle avait refaçonné.

Mais grâce aux successeurs de Flore Dupin de tous les pays, la course vers la catastrophe a été arrêtée et l’humanité sauvée. Le monde est viable, même s’il est différent. Il est surtout plus respectueux du cycle de la vie. De toutes les vies.

 

«Il ne faut pas seulement une personne au pouvoir pour faire bouger les choses, tout le monde doit s’impliquer. C’est pourquoi j’ai besoin de vous.»

Flore Dupin, avril 2027

Lors de son discours pour sa réélection, au 2e tour.

Partagez sur :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.