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Dimanche 24 avril 2022, il est 19h59, toutes les chaînes de télé affichent le compte à rebours du résultat imminent de l’élection présidentielle : d’ores et déjà, les sondages mettent en évidence un coude à coude ultra serré entre le «  candidat en marche avant  » et la «  candidate décroissante en marche arrière  » comme les avaient baptisé.es Libération, à l’issue du premier tour…

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Les élections sont-elles à l’abri des manipulations ? Les preuves accablantes que les politiques et les experts ne veulent pas que vous voyiez.

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«  Viens voir, je te dis. Je sais bien ce que tu penses des élections : “tous pourris”  ! Viens quand même, tu ne vas pas être déçue.  »

Dans un canapé usé dont les coussins recèlent de miettes et de pièces de 1 et 2 centimes, Jean s’agite face à son téléviseur. Son cœur s’accélère et le volume de sa voix augmente, comme lorsque son équipe joue les prolongations d’un match qualifiant.

«  Je t’avais bien dit que ça valait le coup d’aller voter !

Non, aucun gagnant n’a été annoncé pour le moment. Ni gagnante, tu as raison.

D’habitude à cette heure, on sait !

Je ne sais pas, peut-être qu’ils n’ont pas trouvé assez de bénévoles pour compter les voix ? À moins qu’il y ait magouille, comme aux États-Unis. Mais si, quand Ronald Dump avait déclaré que les démocrates lui avaient volé la présidence.

C’est vrai qu’on n’entend plus parler aucun des deux candidats, ils ne doivent pas en mener bien large. Surtout l’autre là, “en avant marche”. “En marche avant”, c’est pareil. Pendant deux mois, il a gavé tout le monde de son arrogance, persuadé que l’élection ne serait qu’une formalité. Ça a dû lui mettre un coup à l’égo de se retrouver au second tour au coude-à-coude avec “en marche arrière”.

Et puis l’autre, l’Arabe, qui fait toute sa campagne convaincue que son parti ne passera jamais. Ah, on n’est pas gâtés !

Je radote, et alors ?

Comment ça, “le taux de participation” ?  »

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Le coach du président dévoile ses secrets pour commencer sa journée comme un véritable chef d’état.

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Au QG de campagne du candidat en marche avant, des yeux distraits oscillent entre l’écran géant installé au milieu de l’immense open office, les moniteurs de MacBook Air et des iPhones. Partout, des guirlandes ont été accrochées et les tables recouvertes de bouteilles de champagnes, de flûtes en plastique et de cotillons prêts à l’usage.

Géraldine s’essuie le front et reprend une gorgée de coca light, sa seule boisson depuis le début du week-end. La caféine l’aide à garder les yeux ouverts et le goût familier de l’aspartame rappelle le rassurant souvenir de la douce léthargie de lendemain de fête lorsqu’elle était étudiante à Sciences Po. Sa main tremble lorsqu’elle lève la canette à sa bouche. Ces deux dernières semaines ont été exténuantes, chaque journée passée à appeler tous les sympathisants (annoncés ou hypothétiques) et faire du porte-à-porte, puis la nuit à planifier les lendemains.

Il y a quelques mois à peine, leur candidat (Samuel Maron, président sortant) bénéficiait encore d’une avance significative dans les sondages et les élections semblaient gagnées d’avance. Le premier tour avait sévèrement sapé le moral des troupes et de nombreux marcheurs avaient même jeté l’éponge : l’humiliation d’un second tour serré contre un petit parti avait été difficile a digérer. Géraldine ne s’était pas découragée pour autant et avait redoublée de ferveur jusqu’au burnout.

Dans un QG au bord du deuil, elle continue de se dire que le combat en vaut la peine, qu’elle se doit à elle-même de tout donner pour ce qu’elle croit être juste. Samuel Maron, le bon candidat, le défenseur de la France de l’innovation et de la disruption, le seul capable d’assurer que le pays demeure pertinent sur à un marché international supercompétitif.

La condensation ruisselle doucement sur les bouteilles qui tiédissent avant d’être absorbée par les nappes en papier blanc. Géraldine a envie de se lever de sa chaise pour aller remettre le champagne au frigo, mais elle se sent superstitieuse, elle a peur que ça ne porte malheur.

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Warren Buffet : 10 conseils de milliardaire pour investir gagnant en temps de crise.

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Autour d’une gigantesque table en bois exotique massif, un groupe d’hommes blancs aux costumes taillés sur mesure participe à une visioconférence. Les autres participants sont projetés en mosaïque sur un mur de la salle. Malgré la distance qui les sépare et leur air d’être en contrôle permanent, la tension est palpable.

«  Nos sources indiquent que la candidate décroissante a de sérieuses chances de remporter élection.

—  Comment est-ce possible ? N’avons-nous pas embauché les consultants les plus prisés au monde pour assurer notre victoire ?

—  Si cela arrivait, nos études prédisent que la nuisance ne serait que temporaire. Son programme est incompatible avec une société capitaliste : un changement radical de paradigme serait nécessaire, or l’électeur abhorre le changement.

—  Mais si cela arrivait, disposons-nous d’un plan pour remédier au potentiel dommage qu’elle pourrait nous causer ?

—  Un barrage médiatique lui mettrait de sacrés bâtons dans les roues et nous permettrait de gagner du temps. Nous pouvons aussi compter sur nos alliés à l’étranger pour la discréditer sur la scène internationale et semer le doute sur les réseaux sociaux. Si besoin est, nous pourront aussi financer les campagnes de rhétoriciens populistes, nous en avons déjà choisis quelques uns qui nous semblent être à la mesure de la tâche.

Mais ne nous inquiétons pas, elle n’a pas gagné élection. Nous avons encore de beaux jours devant nous, l’électeur moyen est aisément convaincu par le concept du ruissellement des richesses et pensent que le problème ne vient pas de la richesse mais de l’idée négative que le pays en a.

—  Et s’ils n’y croyaient plus ? Si, collectivement, ils avaient décidé de se débarrasser de nous ? »

Des rires explosent parmi les participants.

«  Mais qu’est-ce qu’ils feraient sans nous  ?  »

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Leila Amrouche, la candidate du parti de la décroissance a falsifié son acte de naissance. En réalité, elle est née à Agrabah en 1984 et n’est pas Française.

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Dans le bar La Bascule, ancien pub devenu bar associatif, lorsque les effluves de café se dissipent, une odeur d’un autre temps s’élève des boiseries patinées par la bière et la fumée de cigarette. En temps normal, le bar n’a ni télé, ni écran et une large ardoise accrochée au mur explique  : «  Pas de télé, pas de wifi. Éteints ton portable et parle à ton voisin.  » Toutefois, depuis que le parti de la décroissance a été invité à y installer son QG, l’association a fait quelques entorses à son règlement et une bénévole a même installé un écran de récupération directement sur le comptoir. Branché à un vieil ordinateur qui n’a plus de portable que le nom, le moniteur diffuse le direct de Mediapart.

Assise sur un tabouret, Leila Amrouche respire profondément pour ne pas se laisser submerger par les émotions. Depuis l’annonce des résultats du premier tour, elle est obligée de se pincer plusieurs fois par jour pour s’assurer qu’elle ne rêve pas.

Aussi loin qu’elle s’en souvienne, elle s’est battue contre ce qu’elle trouve injuste  : au lycée elle entraîne ses camarades dans des manifestations alors qu’aucun d’entre eux n’a le droit de vote. Puis elle choisit des études de droit pour passer le barreau et devenir avocate. Après quelques années passées à suer sang et eau dans son cabinet dans l’espoir de peser dans la balance, elle fait le bilan, trouve le résultat décevant et décide qu’une mi-temps sera bien suffisante. Avec le temps retrouvé, elle s’engage dans des associations et collectifs œuvrant pour la justice sociale et environnementale. Portée par la passion des bénévoles qui l’entourent (et pour qu’on arrête de lui répéter qu’elle ferait une bonne représentante) elle décide de s’engager politiquement. À la poursuite de ses idéaux, elle rejoint le parti de la décroissance et s’investit corps et âmes dans ce qui s’avère être un véritable combat contre le capitalisme. Parce que défendre la liberté ce n’est pas permettre à quelques-uns de s’affranchir des limites, mais permettre à toutes et tous de bien vivre ensemble.

Enfin, Leila Amrouche a l’impression de faire la différence.

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La décroissance, utopie post-consumériste où danger pour la démocratie  ? Enquête choc sur un mouvement anti-progrès.

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«  C’est un moment historique ! Chers auditeurs, il est 20  heures passées et aucun gagnant n’a encore été annoncé. En ligne nous avons Guillaume Reumice, notre analyste politique, en direct du bureau de vote de sa circonscription. Tout d’abord Guillaume, est-ce que vous pouvez nous en dire plus sur ce candidat qui fait la surprise ce soir ?

—  Tout à fait Daniel. Eh bien plus exactement, il s’agit d’une candidate, Leila Amrouche, qui se présente sous l’étiquette du parti de la décroissance. Elle est intérimaire, Maire de la commune de Gentilly en région parisienne et c’est sa première présidentielle.

—  Avant de nous en dire plus sur son parcours, est-ce que vous pouvez nous expliquer ce qu’est la décroissance ?

—  Il n’y a pas de surprise, la décroissance est exactement ce que son nom indique : une diminution de notre consommation. Plus largement, cela impliquerait de ralentir le rythme auquel nous vivons : travailler moins, posséder moins et partager plus.

—  Une utopie héritée des hippies des années 60, en quelque sorte.

—  Pas tout à fait, c’est un mouvement qui date des années 70, très largement inspiré par le rapport Meadows : “les limites à la croissance”. L’idée centrale de la décroissance, c’est que la croissance infinie dans un monde fini est impossible et qu’en perpétuer l’illusion est irresponsable. Par opposition au capitalisme productiviste qui produit pour générer du profit, la décroissance produit pour répondre à des besoins.

—  Jusqu’à peu, c’était un concept assez impopulaire. Lors des présidentielles de 2017, les partis anticapitalistes avaient généré moins de 2  % des voix. Alors que s’est-il passé depuis les dernières élections pour qu’une idée aussi marginale se retrouve au centre du débat ? »

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Le papier utilisé pour les bulletins et les enveloppes de votes contient un dangereux composant chimique à l’origine de nombreux cas de cancers.

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Sur la terrasse du Tiny Café (en réalité une table bancale et quelques chaises posées sur le trottoir), la discussion est animée, les cendriers pleins et les verres vides. François se penche en arrière et frappe à la vitre du bar pour commander une nouvelle tournée. Dans le bar, quelques clients sirotent des mojitos, les yeux rivés sur l’écran de leurs téléphones portables.

«  C’est pas un peu hypocrite de voter décroissance quand t’es chef de projet dans une startup  ?  »

De l’autre côté de la table, Tom ne peut résister à la pique et regrette déjà d’avoir accepté un troisième Mojito. «  Ce n’est pas plus hypocrite que de faire des gosses et prétendre que tout va bien, alors que clairement, si on ne change pas de mode vie rapidement, on va tous crever. Et tout ça pour que quelques tocards s’en mettent plein les poches.

—  Tout de suite, les grands mots. C’est le problème avec vous les écolos, si on vous écoutait on retournerait au Moyen Âge.

—  Si on nous écoutait, on n’en serait pas là, à aller droit dans le mur en se répétant que tout va bien.

—  Vous faites chier à donner des leçons à tout le monde, à nous dire comment on doit vivre, ce qu’on doit manger.

—  Parce que vous, vous faites chier personne, à vous comporter comme si le monde qui vous entoure n’existait que pour répondre à vos besoins. Sauf que dans votre folie des grandeurs, vous avez oublié que ce monde que vous êtes en train de mettre à sac, vous en faites partie aussi  !

—  Et  ? Pour l’instant tout va bien, alors laissez nous profiter !  »

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Le candidat en marche avant fait l’objet d’une enquête pour fraude fiscale, détournement de fonds publics et prise illégale d’intérêts.

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«  Alors il ne me reste plus qu’à faire le procès verbal pour officialiser tout ça !  » Monsieur le maire, présent en sa qualité de président du bureau de vote, se tient debout, appuyé contre un bureau installé dans la salle des fêtes pour l’occasion. Devant lui, les scrutateurs rassemblent tranquillement leurs affaires. «  Si vous n’êtes pas pressés, restez donc avec nous pour un verre de l’amitié. Marc est parti chercher des pizzas chez Roberto, il devrait être de retour d’ici quelques minutes.  »

Maire déclaré « sans étiquette » d’une municipalité de moins de 5  000 habitants, Francis Hoffman savoure la situation. Après une campagne présidentielle accablante, le renouveau souffle sur ce second tour. La surprise s’est invitée jusque dans sa petite commune qui peine à survivre depuis que les plus gros employeurs de la région sont partis optimiser leurs profits dans des pays moins tatillons sur le droit du travail.

Les yeux sur le procès verbal, il ne peut s’empêcher de sourire.

«  Comme prévu par le code électoral, je vais maintenant annoncer les résultats.

Nombre d’électeurs inscrits : 4038.

Nombre de votants : 3880.

Nombre de suffrages exprimés : 3869.

Suffrages recueillis par Samuel Maron, président de la majorité : 1261.  »

Il marque une pause pour ménager un suspense théâtral.

«  Suffrages recueillis par Leila Amrouche, candidate du parti décroissance : 2608.  »

Les portes de la salle s’ouvrent d’un coup pour laisser passer un homme pressé, cinq cartons de pizzas dans les bras.

«  Alors  ? demande le nouvel arrivant essoufflé.

—  C’est Leila qui mène ici. Et dehors ?

—  Serré. Quand j’ai quitté Roberto, les estimations n’arrêtaient pas de se contredire.

—  Alors tout n’est pas perdu.  »

Monsieur le Maire lève un verre duralex rempli de vin de table et sourit.

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Les experts du GIEC ne savent plus comment sonner l’alerte pour être entendus.

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Dimanche 24 avril 2022, il est 20h16. À l’antenne, les journalistes meublent l’attente avec des pronostics fumeux et des experts qui ne sont pas plus avancés.

Devant le bar associatif La Bascule, un attroupement s’est formé. Quelques centaines de militants se sont rassemblées autours de la petite fontaine de la place de l’hôtel de ville et scandent le nom de leur candidate.

Leila Amrouche finit par émerger, les yeux pétillants et le visage éclairé par un sourire nacré. Aussitôt le silence s’installe dans la foule avide.

«  Merci. Merci à toutes et à tous.  » Émue, elle marque une pause pour reprendre le contrôle de sa voix.

«  Depuis trop longtemps, le débat public est monopolisé par des bonimenteurs qui tentent de nous vendre les mêmes vieilles promesses. Celles d’une croissance infinie et du ruissellement des richesses. Et puis, à la force de nos idéaux et de notre activisme, nous avons débarqué dans leur petit club de décideurs pour “disrupter” le statu quo.  » Sourire narquois pour appuyer l’élément de langage détourné. «  Nous avons rêvé d’un vivre ensemble juste, équitable. Lorsque nous nous sommes réveillés, cette utopie, nous l’avons construite  !  »

Devant elle, la foule explose de joie.

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Élections, analyse. Ce dimanche, la majorité des électeurs s’est levé pour faire ce qu’ils pensaient être la bonne chose : voter puis ralentir.

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