Atchoum !

Nous n’avons rien dit quand nos premiers amis et collègues ont arrêté de nous embrasser : « On sait jamais. ». Nous avons respecté leur choix, et plus encore, il est devenu le nôtre.

Nous n’avons rien dit quand les messages de protection des gestes barrières se sont mis à apparaître partout sur les écrans, dans les bus, dans les trains, sur les panneaux publicitaires, et que la SNCF s’est mise à nous seriner le même message, à voix haute, tous les jours, rappelant les films futuristes regardés pendant notre adolescence. Nous avons adopté ces gestes.

Nous n’avons rien dit quand c’est devenu le seul sujet de conversation à la radio, à la télé, dans les journaux. Nous n’avons pas demandé à ce que l’on continue de nous parler de la guerre en Syrie, du renoncement au pouvoir d’Alassane Ouattara en Côte d’Ivoire, des élections israéliennes et américaines, du drame humanitaire des réfugiés aux portes de l’Europe après l’ouverture de la frontière turque, de la défaite annoncée de LREM aux municipales et des causes de cet échec, de la dépénalisation de l’avortement en Nouvelle-Zélande…

Nous n’avons rien dit quand nous nous sommes aperçu.e.s que tout le monde parlait d’une seule voix, sans contrepoint, sans confrontation de point de vue et d’avis divergents, sans débats contradictoires. Nous avons écouté.

Nous n’avons rien dit quand nous avons appris que les réunions publiques étaient annulées, et fermé.e.s les salles de concert, les cinémas, les musés, les commerces… Nous n’y sommes plus allé.e.s.

Nous n’avons rien dit et nous avons restreint nos déplacements quand on nous l’a demandé, puis nous avons déménagé nos bureaux à la maison, annulé la dernière réunion familiale et attendu la suite.

Nous n’avons rien dit quand nous avons essayé maladroitement et avec nos petits moyens de mettre en perspective ce qui nous arrivait, de comparer et d’observer : 277 449 cas de coronavirus au 21 mars et 11 561 morts sur 7,55 milliards d’humains, qu’il y a eu 770 000 morts du sida dans le monde en 2018, que selon un rapport de l’OMS, 7 millions de personnes meurent prématurément à cause de la pollution dans le monde (2012) soit l’équivalent d’un décès toutes les 2,7 secondes  (imaginez la puissance d’un tel décompte radiophonique sur nos esprits). Nous n’avons rien dit par peur de manquer de respect aux morts et d’avoir l’air de ne pas attacher de prix à la vie humaine, alors que nous essayions seulement de rapporter le phénomène à sa mesure.

Nous n’avons rien dit parce que nous avons lu partout sur les réseaux sociaux que ceux qui ne restaient pas chez eux, ou qui émettaient des doutes sur les mesures prises, étaient des égoïstes inconscients qui remettaient en cause le grand élan de solidarité nationale consistant à rester chacun chez soi bien enfermé. Nous avons peut-être souri amèrement quand c’est venu de personnes qui se regardent habituellement si bien le nombril…

Nous n’avons rien dit et nous continuons de ne rien dire, par peur de blesser nos proches, de se mettre à l’écart de l’opinion publique majoritaire, d’être accusés de comportement anti-social, d’apparaître comme des opposants sans concession au gouvernement, des sans-cœur, des raisonneurs déconnectés de la réalité, des fouille-merde…

Nous n’avons rien dit et nous nous sommes laissé déclarer la guerre. Nous nous sommes tus et nos pires cauchemars sont devenus réalité.

Pourtant, on reconnaît, entre autres, la qualité d’une démocratie dans sa capacité à laisser les avis diverger, les débats contradictoires émerger, les voix dissidentes, impertinentes, libres, provocatrices, d’opposition, de réflexion ou simplement humoristiques s’exprimer, même lors des crises les plus graves, même face aux problèmes les plus délicats et insolubles, même lorsque des gens meurent.

On ne parle pas de provocations physiques, de rassemblements impromptus censés démontrer « qu’on n’a pas peur », de contacts volontairement provoqués pour répandre le virus mais bien de provocations de l’esprit, de réflexion, de débats d’idées, de contre-propositions à faire, même lorsque des gens meurent.

Il faut donc réapprendre rapidement à s’exprimer, à douter, à analyser, à critiquer, à s’opposer, à faire de l’humour, à dire des bêtises, à s’interroger, même lorsque des gens meurent.

Il faut politiser et interroger le Corona. Que ceux qui se taisent, s’expriment. C’est le moment.

Pour ça, c’est toujours le moment.

Il n’y a pas d’état de grâce.

Il n’y a pas de pause à faire.

Il n’y a pas de consensus à respecter.

Ce qui s’installe chez nous, dans nos esprits et dans nos vies, ça n’est donc pas une immense vague de solidarité nationale, un sacrifice collectif pour le bien commun, dépassant les frontières, les cultures et les différences. Ce que l’on laisse s’installer doucement, c’est une dystopie, déguisée sous les beaux atours d’une volonté nationale commune, fière et solidaire.

Ce qu’on laisse s’installer, c’est une société qui pousse l’individualisme à son paroxysme et prône la responsabilité individuelle : « Restez enfermés chez vous pour protéger les autres. ».

Une société qui, une fois de plus, sacrifie la liberté individuelle à toujours plus de sécurité, tout en refusant de prendre à bras le corps ses responsabilités collectives : grandes entreprises non fermées alors même que des cas sont avérés, pas de plan massif de protection du personnel de santé, pas de mise à l’abri généralisée des plus vulnérables (sans abris et sans papiers), maintien des élections…

Une société qui accorde plus de prix à la vie biologique, à la survie coûte que coûte, mais qu’est-ce qu’une vie privée de ses dimensions sociales, culturelles, politiques et familiales ?

Une société qui panique, incapable de trouver en elle-même les ressources pour faire face à l’incertitude. Une société de la démesure, de la psychose médiatique et de son décompte mortuaire quotidien.

Une société qui redéfinit comme bon lui semble le concept de solidarité : ce qui isole et sépare devient solidaire. Par un jeu de passe-passe et d’inversion des valeurs, la communication via les réseaux sociaux et la re-création de communautés virtuelles deviennent la preuve irréfutable que ce moment de crise pousse à la renaissance de la solidarité humaine.

Une société qui a perdu jusqu’au sens même du langage et des mots et parle de « cluster » au lieu de « foyer », de « porteur asymptomatique » au lieu de « porteur sain ».

Une société kafkaïenne, où il est désormais normal de s’auto-rédiger ses propres laissez-passer, pour acheter de la compote ou faire pisser son chien. Une société qui ne fait pas confiance en la propre capacité d’autolimitation de ses citoyens et en leurs capacités de raisonnement.

Une société dont les membres se rassurent en se répétant inlassablement que s’ils s’enferment entre quatre murs, ce n’est pas pour eux-mêmes, mais par pour les autres.

Une société qui, même au bord de l’abîme, continue de défendre bec et ongles les intérêts des puissants et à faire passer l’économie en premier.

Une société qui prépare un « après » terrifiant, en cherchant à inscrire dans le temps des mesures néo-libérales destructrices du lien social et des biens communs : télétravail et télé-école, remplacement du service public par le volontariat citoyen ou associatif, piétinement des acquis sociaux (droit aux congés payés et durée légale du travail), pérennisation des mesures prises au nom de l’état d’urgence sanitaire.

Une société du contrôle total, qui n’accepte pas d’être questionnée ou remise en doute, anti-démocratique jusque dans sa manière d’instaurer insidieusement une police de la pensée : ai-je réellement le droit de remettre en cause le confinement alors que des gens meurent ?

Une société de la contrainte, où être solidaire et humaniste est soudain devenu obligatoire. Mais où étiez-vous, nouveaux chantres de la solidarité, ces dernières années, partout où l’on avait besoin de vous ?

Alors permettez-moi de critiquer. Permettez-moi de croire que l’équation posée n’est pas la bonne, que je me refuse à croire que les responsables de la propagation du virus sont les coureurs du dimanche qui ne renoncent pas à sortir de chez eux, mais les pouvoirs publics, qui ont maintenu les élections, cassé l’hôpital public et qui encouragent les entreprises à continuer leur activité. Permettez-moi de penser que les solutions proposées ne sont pas les seules possibles, que les mesures prises pour enrayer la propagation ne doivent pas être appliquées par la répression. Permettez-moi, pour une fois, de ne pas être solidaire, pas de cette manière fausse et hypocrite. On n’est pas solidaire parce qu’on applaudit les soignants sur les balcons sans s’être jamais soucié du sort de l’hôpital. On n’est pas solidaire quand on ne fait plus société, qu’on s’est replié sur la sphère privée. On n’est pas solidaires quand on continue de passer commande chez Amazon ou à Deliveroo de chez soi : les vies de ces travailleurs auraient donc moins de prix que notre confort matériel ? Permettez-moi de douter que le gouvernement actuel gère cette « crise » démocratiquement et sainement et que tout cela ne sera que temporaire. Non je ne crois pas que notre sécurité, individuelle et collective, vaille le prix à payer du sacrifice de nos droits, de nos acquis sociaux, de nos capacités d’entendement et de raisonnement qu’entérine la loi d’urgence sanitaire. Permettez-moi d’avoir envie de mesure, de réflexivité, de discernement et d’auto-critique. Une amie disait ingénument juste avant le confinement total « Il faut prendre ça comme un exercice, ne pas dramatiser. ». L’exercice n’est pas pour nous. Ce sont nos dirigeants qui s’exercent : accroissement de l’utilisation des nouvelles technologies et imposition de leur usage, surveillance accrue des populations, emprise de la science sur la politique, invention de nouveaux outils de contrôle…

Permettez-moi alors d’affirmer qu’une société juste, solidaire, conviviale et humaine, protectrice de toutes et tous, ne ressemble en aucun point à celle qui nous est imposée aujourd’hui. Le COVID 19 ne réconciliera pas le genre humain. Nous allons sortir de là affaiblis démocratiquement, désarmés politiquement, bouleversés psychologiquement. Encore plus dépendants des nouvelles technologies qu’avant. Encore plus prompts à faire passer les exigences économiques avant tout le reste.

A moins que… A moins qu’on ne les laisse pas refermer la parenthèse. A moins qu’on impose notre scénario. A moins qu’on choisisse enfin le bon sens… celui de la décroissance !

Partagez sur :

10 commentaires

  1. Comment évolueront nos comportements, bien malin pour le dire actuellement. Les effets rebonds sont souvent imprévisibles, comme ce petit virus, qui met notre monde à genoux. Ce qui est probable, c’est que la crise économique qui suivra, si ce n’est un bel effondrement, amènera pour un certain temps une décroissance mondiale imposée, et non choisie.

  2. Et puis j’y reviens, tellement je suis ravi d’avoir lu ce rayon de soleil oblique parmi l’averse des « restez chez vous » qui nous inonde. J’ai partagé sur Facebook, je ne demande pas mieux que de créer ou de développer des espaces d’expression collective par lesquels promouvoir le « rapprochement social ». À votre disposition pour en discuter.

  3. Ouf, une prétérition ! « On n’a rien dit », mais disons-le tout de même ; « permettons-nous de critiquer », sans retenue. Merci.

  4. Satiété, tu m’auras pas

    Soul, soûl, saoul, satullus
    Comme’ les 13′ d’Uranus
    Mon anneau est de roc
    De l’estomac au froc
    Preuve en est mon plaisir
    D’aller me recueillir
    Périodiqu’ment c’est vrai
    Dans ce lieu si discret
    Que l’on nomme’ goguenot
    Dans un si bel argot.
    Y’a bon confinement !
    De prendre tout son temps
    Et tout le long du jour
    D’aller chier par amour.

    26 mars 2020

  5. Qu’on partage ou non la nécessité de la décroissance, je suis 100% d’accord avec les réserves formulées contre cette politique de confinement qui voudrait déguiser une restriction de libertés derrière le masque de la solidarité nationale, et qui dénonce tout début de critique ou proposition d’alternative au nom des personnes malades ou décédées.

  6. Bonjour,

    « Le COVID 19 ne réconciliera pas le genre humain »
    Et pourquoi pas ? La maladie est bien quelquechose qui nous rapproche car riche ou pauvre, le coronavirus ne fait pas de différence.

    « Nous allons sortir de là affaiblis démocratiquement, désarmés politiquement, bouleversés psychologiquement. »
    Justement non : nous avons aujourd’hui la preuve de l’idiotie de la mondialisation, du niveau extrême de dépendance et de fragilité de notre société. Le libéralisme aura peut-être demain moins de partisans qu’auparavant !
    Peut-être qu’on réorganisera favorablement le secteur hospitalier… Peut-être qu’on révisera les politiques libérales pour relocaliser certaines activités stratégiques (agriculture, alimentation, industrie textile etc)…
    Ce n’est pas un mal que les gens soient un peu bouleversés psychologiquement.
    Les discours raisonnables et argumentés ne touchent personne (à part « nous » intellos politiques, animaux rares) : bien souvent les humains sont touchés quand leur psychologie est touchée via la maladie ou la détresse de leur personne ou de personnes proches. Malheureusement je crois que c’est ça le principal moteur du changement humain.

    « Encore plus dépendants des nouvelles technologies qu’avant. »
    Et si être enfermé chez soi dans une longue période, à télétravailler en face de ce foutu écran ne provoquait pas l’opposé justement ?
    A trop être exposé à quelque chose, on finit par y devenir allergique. Peut-être que les gens feront un pas de côté par rapport à ce technologisme ambiant ?

    « Encore plus prompts à faire passer les exigences économiques avant tout le reste. »
    C’est justement parce qu’on a raboté les financements hospitaliers qu’on en est là : confinement obligatoire pour tous (ou presque).
    Peut-être qu’une nouvelle culture émergera, dans laquelle l’économie (et aussi le matérialisme ! ) prendra moins de place…
    Je vous invite à écouter cette courte vidéo de Boris Cyrulnik (neuropsychiatre) enregistrée le 25 mars dernier « Après chaque catastrophe, il y a un changement de culture » : https://www.youtube.com/watch?v=9t8THBMluws&feature=emb_logo

    Je ne partage pas votre pessimisme, hélas bien trop représentatif du mouvement décroissant.

    Cordialement,
    Guillaume F.

    1. Cher Guillaume,
      les décroissants – et tout particulièrement à la MCD – ne peuvent être réduits à des pessimistes. Car ce n’est là que la moitié de leur « attitude », qui reprend plutôt celle d’Antonio Gramsci :

      « La conception socialiste du processus révolutionnaire est caractérisée par deux traits fondamentaux que Romain Rolland a résumé dans son mot d’ordre : Pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté.

      Discours aux anarchistes, publié dans l’Ordine Nuovo dans son numéro 3-10 avril 1920 –

      1. Cher Michel,
        Oui les décroissants (et membres de la MCD) ne peuvent être réduits à des pessimistes. Ce n’était pas le sens de mon propos.
        je suis d’accord avec « le pessimisme de l’intelligence » et « l’optimisme de la volonté ».

    2. En terme de solidarité, certains n’ont pas attendu les premiers symptômes du « Drama » (au grand concert et marché des médecins de Molière) pour appeler à un monde meilleur, mais il est vrai qu’un homme mort est moins dangereux qu’un vivant, si c’est de cette solidarité dont on parle.
      Quant à l’allergie aux Gafam, je n’en connais qu’une, celle à la 5 G, sous la forme d’un Corona plus prononcé que ses précédents (grippe espagnole), percez et vous verrez
      https://www.youtube.co/watch?v=jh1T4c3wP8I
      la vie n’est pas une loterie, ce que nous faisons aujourd’hui, nous prépare à ce que nous serons demain, le peintre trace son chemin sur la toile, sa liberté, décore nos murs…

Répondre à Guillaume FORCIER Annuler la réponse

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.