Interdépendance

L’indépendance est-elle une espèce de la liberté ?

En apparence oui parce que la dépendance semble bien le contraire de la liberté, et la liberté le contraire de la dépendance.

Mais en réalité pas tout à fait si l’on fait l’effort de voir que ce qu’il faut opposer à la dépendance (d’un humain à l’encontre d’un autre) n’est pas l’indépendance (de l’un par rapport à l’autre, comme si l’on pouvait exister sans quelques autres) mais l’interdépendance.

L’interdépendance est une relation de dépendance réciproque : l’interdépendance est bien une espèce de dépendance et sa liberté vient de la réciprocité.

Deux humains réciproquement indépendants ne sont donc pas libres ; ils sont juste… seuls.

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Si être interdépendant, c’est être libre alors la liberté dont il s’agit n’est pas la liberté du libéralisme pour qui la liberté individuelle est comprise comme prioritaire par rapport à la liberté commune, partagée.

Pour le libéralisme, seule la liberté d’un autre peut venir limiter ma propre liberté :

  • la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres : extension de la définition de la propriété privée à celle de la liberté individuelle.
  • dans ce cas, on comprend mieux pourquoi ce libéralisme politique est consubstantiel d’un libéralisme économique, celui du marché, du « libre-échange », dont le modèle de la relation aux autres est la rivalité, la concurrence, la compétition.

Par opposition, les décroissants doivent se réapproprier le concept de « liberté sociale » tel qu’il était défendu par le socialisme originel :

  • conception sociale de la liberté qui a été sacrifiée par le socialisme marxiste au nom d’un collectivisme au visage de la barbarie.
  • conception de la liberté qui est réhabilitée aujourd’hui par Axel Honneth : pour qui il s’agit d’élargir ce concept de liberté et de passer d’une liberté individuelle à une liberté sociale. Insistons : la solution ne consiste pas dans une collectivisation des moyens de production mais dans une exigence de « coopération non-contrainte de tous les membres de la société » 1http://decroissances.ouvaton.org/2020/06/07/jai-lu-lidee-du-socialisme-daxel-honneth/. « La liberté sociale consiste dès lors à participer aux activités d’une communauté dans laquelle les individus se témoignent leur sympathie en s’apportant réciproquement une aide désintéressée dans la satisfaction de leurs besoins légitimes ». Être libre, ce n’est ni vivre contre les autres (ou pire, sans eux), mais c’est exister pour et avec les autres, en interdépendance.
  • Les limites de cette interdépendance seront celles des cadres à l’intérieur desquelles nos vies individuelles peuvent se déployer. Ces cadres sont des Communs : la nature et la société.

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« Inter », c’est d’abord ce qui est « entre », « au milieu de ».

Et c’est là que rôde le contresens (ou le retour, non pas du refoulé, mais de la tentation individualiste) : qui consisterait à comprendre l’interdépendance comme ce qui se situe entre deux indépendances. Comme s’il y avait d’abord deux individus, puis la relation entre eux deux. Et là on resterait dans une conception individualiste de la société, définie comme un ensemble d’individus juxtaposés (un « tas d’individus »).

Mais le milieu ne peut être « au milieu de » que si, au préalable, il est le milieu au sein duquel peuvent apparaître des existences singulières.

Par exemple : les mots ne peuvent relier deux humains que si, au préalable, ces deux personnes se situent au sein d’une langue commune.

Par exemple, beaucoup croient qu’un dialogue est un échange entre deux personnes, par distinction avec le monologue. Mais en grec, « dia« , ce n’est pas « dya ». Dya, c’est dua, que l’on retrouve dans duel. Dia, c’est le latin « inter« , c’est le milieu. Le dia-logos, c’est alors l’échange de mots au milieu de la raison (logos). Dans un dialogue, les locuteurs sont des interlocuteurs.

L’interdépendance est ainsi la liberté qui s’effectue au sein d’un cadre qui est à la fois commun et préalable, qui préexiste à la vie individuelle : la nature ou la société sont de tels communs préalables.

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Si le cadre est pensé comme « espace écologique » alors l’interdépendance est ce domaine commun de liberté dont le plancher serait la dépendance et le plafond l’indépendance.

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C’est en ce sens de liberté comme interdépendance que les décroissants sont des socialistes et des écologistes.

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