« Se sentir utile » : le sens d’une vie

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Militant écologiste, non-violent, le sens de la fraternité et de la justice chevillé au cœur, Pierre Girod était de ces hommes humbles qui s’engagent toute leur vie pour des combats justes, de la Résistance jusqu’à la lutte contre des grands projets nuisibles (nucléaire, autoroute, camp militaire…). Thierry Brulavoine, porte-parole de la Maison commune de la décroissance rend hommage à cet ami qui lui a transmis des livres, des idées, des réflexions, des valeurs, et qui l’a orienté sur le chemin de la décroissance.

Pierre jouant de l’accordéon diatonique qu’il emportait partout

Il est des rencontres qui font bifurquer notre chemin de vie. La rencontre de Pierre Girod fut de celles-ci. C’est en 1995, grâce à une annonce qu’il avait fait paraître dans le journal Le Monde libertaire, que j’avais découvert l’existence de son « calendrier » : un livret satyrique, en format A5 d’une trentaine de pages fabricolées à la main, à l’ancienne (colle et ciseaux) puis reprographié. Il continua de le publier et le diffuser jusqu’en 2015, à 86 ans.

Si j’écris dans ce journal c’est en partie parce que lui et sa compagne Gisèle me mirent le pied à l’étrier de l’écologie politique. Fils d’électricien biberonné aux avantages EDF, j’apprenais avec ce couple de militants résolument non-violents que le 31 juillet 1977, Vital Michalon trouvait la mort dans le combat antinucléaire, pendant que d’autres perdaient déjà des mains à cause de la réaction des forces de l’ordre. Que de bouquins m’ont-ils donné ! Et ainsi contribuer à ma culture politique et écologique avec notamment La Décroissance de Nicholas Georgescu-Roegen. Un homme bien est mort en ce début de mois. Inéluctable entropie.

L’épaisseur du temps nous construit, nourrie par nos relations. Les idées se transmettent et s’incarnent par les rencontres, se précipitent (au sens chimique du terme) grâce aux temps d’échanges et de vie partagés. Seul derrière un écran, malgré la puissance des clics, on ne transmet que des ersatz d’idées et des relations factices. L’écran carie la vraie vie.

Il y a trois ans j’étais allé recueillir chez lui son récit de vie pour garder une trace. C’était un drôle et indéfectible raconteur de ses luttes, un musicien à la joie de vivre collée aux touches de son accordéon diatonique, un passeur de livres et de valeurs. Avant mon départ pour Pamiers en Ariège, lieu de la crémation, je relisais les notes que j’avais prises lors des intenses heures vécues ensemble : « Se sentir utile » a semble-t-il été le nord magnétique de sa boussole d’homme. Cet homme intègre a, comme il me le confiait simplement, juste fait son « boulot de citoyen du monde ». En prônant « l’épanouissement par l’insoumission », titre éponyme de son « calendrier ».

Un juste

Pierre, à presque 90 ans, avait la sérénité de quelqu’un qui a réussi sa vie. Sa mère l’avait guéri du fric, son père de l’alcool. En 1936, à Pontarlier, au milieu des ouvriers Nestlé en grève et des réfugiés espagnols, le « Pierrot de la terrasse », haut comme trois pommes, voit la crosse d’un flic fondre sur son accordéon, bien plus tard les coups de matraque dézingueront gratuitement la vue de celui qui bataillera dans les années 1990 contre le Tunnel du Somport (un grand projet inutile et pourtant réalisé).

Pendant la Seconde Guerre mondiale, il a agi en « Juste » avec son père, même si ce dernier refusa les honneurs, ne faisant que son boulot de citoyen… Sa connaissance des Alpes, et la complicité obtenue auprès d’un militaire pianiste allemand, permit de faire passer en Suisse des hommes et femmes de confession juive, notamment des membres de la famille Lipmann (les montres Lip). Homme au cœur sur la main, il avait la valeureuse horreur des discriminations. Il n’avait pas peur de grand-chose. Sportif, il est allé à vélo avec des copains jusqu’à Brest-Litovsk (regardez sur la carte !). Skieur de fond chevronné, il fut le premier à proposer des cours de ski à des aveugles. Je ne passerai pas en revue tous ces combats (le nucléaire, le Larzac, la corrida, etc.). Douanier à l’aéroport de Saint-Étienne-de-Saint-Geoirs, ses observations permirent de nourrir l’enquête du Canard enchaîné, celle-là même qui déboulonna le corrupteur grenoblois Alain Carignon. Il a fait partie des premiers à développer les systèmes d’échanges locaux en France (SEL).

Pour Pierre, c’est « un état d’esprit le bonheur ». Il voulait le transmettre pour que ça ne s’arrête pas. Et ça ne s’arrête pas car aujourd’hui, malgré la tristesse liée à sa mort, j’ai la joie de l’avoir connu.

Le seul combat qu’il ne mena pas, et pas des moindres, c’est celui qui n’était pas encore mûr dans les consciences, emmuré qu’il était par ce trauma incommensurable auquel il avait survécu. À plus de 80 ans, il me confia l’amour filial trop débordant de Frère RaphaëI dont il avait été victime. « Grâce à Dieu » il y a prescription, comme aurait dit la mort dans l’âme ce pauvre cardinal Barbarin.

Les deuils sont des temps singuliers qui nous reconnectent intensément à la vie. Mercredi 3 avril 2019, Il était entendu que je fasse un discours, un éloge funèbre pour mon ami Pierre haut en couleurs que j’aimais tant. Le destin en a décidé autrement. Bouchons monstres à Bordeaux, accidents sur le périphérique toulousain. Arrivée juste… après la mise en bière et la fin de la cérémonie ! Heureusement, nous sommes allés déjeuner avec les amis, partageant nos souvenirs, avant de poser symboliquement le dernier geste : l’éparpillement des cendres dans le jardin du souvenir. Dernière étape où l’on m’a proposé de rendre hommage oralement à l’ami Pierrot mais… pas eu le courage de faire le thuriféraire. S’est alors produit quelque chose d’imprévu, j’ai décidé de me « rendre utile » en acceptant de disséminer ses cendres. Urne cylindrique en carton rouge carmin, tenue solennellement entre mes mains, le silence s’écoule et d’un mouvement circulaire mystérieusement inspiré, j’esquisse au sol avec ses cendres un symbole : celui des citoyens du monde, celui-là même accolé sur la boite de son accordéon diatonique, reçu en héritage. Je le revois et l’entends encore entonner par cœur sans défaillir et jouer cet hymne à la joie, de Ludwig van Beethoven, qui représentait tant pour lui.

2 commentaires

  1. Merci Thierry je me souviens de lui c’était mon voisin à Bellegarde du Razès.
    Avant que je fasse mon service d’objecteur de conscience.
    je vais lire ton article

  2. merci Thierry pour ce bel hommage à ton ami!
    je retrouve ta sensibilité et ta délicatesse!
    Cet hommage me fait penser à l’hommage de D Mermet à son ami Pierrot…..grand moment radiophonique que tu connais pê!

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